Haut les coeurs

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Passionnée, depuis l'enfance, de voyages, de lecture et d'écriture, j'essaie de les vivre intensément et il arrive parfois que mes passions se rencontrent. Mes voyages nourrissent mes histoires  [+]

Elle déteste sa vie. Voilà un bon moment qu’elle attend. Elle déteste cet endroit où un tas de mauvais souvenirs l’assaillent! Elle déteste surtout son banquier, son pire souvenir sans aucun doute, avec son ventre rebondi d’homme bien nourri, son air supérieur quand il la précède dans son bureau, son petit coup d’œil rapide sur ses jambes, son sourire insupportable quand il lui annonce, non sans une certaine mièvrerie : « Si vous ne trouvez pas rapidement de quoi renflouer votre compte, nous serons contraints de vous saisir votre carte bancaire et de refuser vos émissions de chèques. Vous m’en voyez navré». Ah oui ? Et elle va le sortir d’où cet argent ? Comme s’il pouvait pleuvoir des billets ! Attention, aujourd’hui, alerte violette sur le Sud-Est de la France avec un gros risque de chutes de billets de cinq cents euros. Prévoyez vos paniers. Aucun sens commun ce type !

Pourtant, ça faisait longtemps qu’elle ne s’était pas retrouvée ici, assise sur cette fichue chaise à redouter ce fichu entretien qui allait se dérouler de cette fichue même façon que les précédents. Aucun espoir de compassion ou d’humanité. Non, ici, vous êtes un compte en banque bien garni ou vous n’êtes personne.
Elle s’en veut quand même. Pour une fois qu’elle avait trouvé un boulot stable et pas trop mal payé, juste en bas de la tour où elle habite ; même pas besoin de prendre le bus. Elle déteste les bus bondés du matin, plus une seule place assise, la promiscuité, sans parler des odeurs. Si, si, de bon matin, des gens qui sentent l’urine et le négligé. La cause de son propre malheur : elle-même. C’est bien ça le pire ! Elle a démissionné, sur un coup de tête. Enfin, elle avait une bonne raison quand même, mais elle pense que personne ne l’aurait crue ni même écoutée; on ne fait pas confiance aux petites mains, surtout face à un chef respecté qui travaille dans ce supermarché depuis quinze ans. Elle ne faisait pas le poids et puis c’est tout. Son chef de rayon l’avait d’abord draguée gentiment. Mais elle, les hommes mariés, c’est pas son rayon, alors elle l’avait repoussé, gentiment. Vexé mais pas résigné pour autant, il s’était montré plus insistant avec des mains appuyées sur la chute de ses reins, des caresses anodines sur la joue pour la féliciter de son travail, des compliments à profusion murmurés d’un peu trop près, jusqu’à finir par des attouchements, coincée dans les toilettes du coin repos. Elle avait eu la chance que la directrice adjointe ait une envie pressante à ce moment-là. Elle l’avait interrompu alors que sa main glissait sur son soutien-gorge. Carla avait estimé que s’en était trop, alors elle avait claqué la porte des toilettes, traverser le magasin d’un pas déterminé, son chemisier toujours déboutonné, couru jusqu’au parking sans se retourner. Le lendemain, alors que la direction s’inquiétait de son absence, elle leur avait clairement stipulé au téléphone qu’il ne fallait plus compter sur elle, plus jamais. Ils n’avaient pas insisté, ils ne manquaient pas de candidates impatientes de pouvoir régler leurs factures. Carla déteste le type d’hommes qu’elle attire: tous des ratés, des paumés, des traumatisés, des traumatisants surtout. Elle n’a jamais rencontré un homme qui vaille la peine d’envisager une relation sérieuse, pas un seul. Des minables à perte de vue, tel est son horizon amoureux.

Elle est tellement absorbée à faire le bilan de ses échecs sentimentaux qu’elle ne les a ni vus ni entendus arriver. Elle sent soudain une main chaude posée sur son dos. Elle frissonne. On lui demande de s’allonger face contre terre. Alors seulement elle émerge de ses pensées et réalise ce qui se passe. Trois hommes sont arrivés comme de simples clients, ont sorti leurs déguisements grotesques de leurs sacs à dos, sont devenus menaçants à présent. Elle ne peut plus voir leurs visages. Tout le monde se retrouve au sol, jambes écartées, bras au-dessus de la tête. Un silence pesant et glacial règne sur la banque, froid et lourd comme l’argent qui dort dans les coffres. Le braqueur à la main chaude, qui se tient toujours derrière Carla, prend la parole d’un ton calme. Sa voix est grave, suave même: « Si personne ne bouge, il ne vous sera fait aucun mal ». Elle serait presque émoustillée par l’assurance qui se dégage de cette voix. Elle frissonne à nouveau. Ils sont tous armés, des armes massives dont elle ne saurait dire le modèle. C’est gros et ça fait peur, voilà tout ce qu’il y a à savoir. Elle ferme les yeux pour tenter de fuir ce cauchemar mais il y a la chaleur de cette main, la sensualité de cette voix. Quand elle les ouvre à nouveau pour que la réalité mette fin à son délire, elle entend le sanglot étouffé d’une femme quelque part dans la salle, elle sent la froideur du sol qui fait trembler ses membres ou est-ce autre chose ? Elle aperçoit alors les rangers marron du braqueur tout près de sa tête. Les deux autres hommes cagoulés de couleurs fluorescentes doivent s’agiter pour récupérer leur butin. Lui, il surveille sans doute les clients. Elle ne voit rien, elle ne fait qu’imaginer ce qui se passe, comme dans les films dont elle ne voit que la moitié parce qu’ils font trop peur.
Elle perd la notion du temps. Depuis quand est-elle allongée là ? Ça doit faire à peine quelques minutes mais son corps endolori dirait bien que ça fait des plombes. Elle ne parle même pas de son envie de faire pipi. Sa position allongée, sur le ventre, comprime sa vessie. C’est horrible. Alors peut-être bien qu’elle devrait en parler. Mais elle n’ose pas. Pourtant, elle déteste l’idée de s’uriner dessus, insupportable ! Alors elle lance un timide « pardon... », sans succès. Elle n’a pas de chance quand même. Non, vraiment pas. Il y a urgence, donc elle tente un « excusez-moi » un peu plus fort. L’homme aux rangers s’approche et s’accroupit. Il sent bon ! Cela met Carla en confiance : « Désolée mais j’ai trop envie d’aller aux toilettes ». Il sourit : « On n’en a plus pour très longtemps ». Elle doit insister : « Oui mais c’est déjà trop longtemps pour ma vessie ». Elle rougit. Cette fois, il rit à gorge déployée. Son rire retentit dans la banque de façon incongrue. Il lui demande de se lever et de le suivre, se dirige vers le bureau de son banquier tremblant sur sa moquette humide. « Vous voyez, lui, ça ne lui a pas posé de problème ». Ils sourient et elle croise son regard pour la première fois. Des yeux d’un vert intense, presque irréels, rieurs surtout. Elle aime ce brin de malice caché sous sa cagoule de laine colorée. Ça y est, elle devient dingue. Oui, complètement folle. Mais qu’est-ce qui lui prend ? Elle n’a plus envie de bouger, plus envie de détacher son regard. Il ne semble pas plus pressé qu’elle de retourner dans le couloir. Soudain, l’arrivée d’un de ses acolytes la fait sursauter : « Mais qu’est-ce que tu fous, bon sang ! ». Il semble très irrité. Il y a de quoi.

Une fois retournée sur son périmètre de confinement, elle n’a plus peur, elle a aussi oublié son envie pressante, elle est remplie de cette voix, de cette silhouette, de ces yeux, surtout de ces yeux. Non mais on n’a pas idée de craquer pour un braqueur en plein braquage ! Elle le cherche du regard et l’aperçoit par la baie vitrée, dans le bureau du directeur, avec le complice énervé. Ils gesticulent, semblent se disputer avec virulence. Elle perçoit leurs éclats de voix sans parvenir à entendre ce qu’ils se disent.

C’est alors que le troisième comparse apparaît et interpelle ses camarades. Deux d’entre eux disparaissent avant de réapparaître chargés de leurs sacs à dos aussi rebondis que le ventre de son banquier souillé. Elle a soudain comme un pincement au cœur, ça sent la fin. Son cœur se lamente tandis que sa raison se réjouit. Les deux braqueurs se postent près du sas de sortie pour ôter leur costume. Son braqueur se dirige vers elle. Son cœur jubile et elle se voit déjà en train de l’embrasser avec fougue en guise d’adieu comme dans les films guimauves qu’elle dévore tous les soirs entre rires et larmes, blottie sous sa couverture polaire. Mais non, pas du tout, il lui saisit le bras et l’entraîne vers la sortie. Quelle gourde ! Sa raison se lamente, mais où l’emmène-t-il de ce pas décidé ? La réponse arrive sans tarder ; son charmant braqueur aux yeux verts irrésistibles braque un pistolet contre sa tempe et déclare de sa voix toujours aussi chaude et suave : « Si l’un d’entre vous prévient la police, elle meurt ». Son cœur pleure, elle se retrouve otage de son coup de foudre ! Une fin sanglante se dresse dans son esprit, elle imagine l’horreur de sa mort en gros titre dans les journaux, sauf que cette fois-ci, elle ne pourra pas se cacher sous sa couverture. Elle déteste vraiment sa vie !

Ce matin, il se lève d’excellente humeur. Il adore sa vie ! Il sait que d’ici quelques heures, ses problèmes d’argent se seront envolés. Il pourra se faire plaisir et gâter sa pauvre mère. Sans argent, il l’a appris très jeune, difficile de te faire respecter ; c’est la valeur du siècle. Alors il fait comme il peut pour exister. Il doit bien avouer qu’il a plutôt eu de la chance depuis son adolescence. Après une enfance tranquille mais faite de frustrations, en particulier celle de ne jamais connaître son père, Paul a décidé qu’il ne se priverait jamais plus de rien. Il a commencé par dealer au lycée dès l’âge de seize ans. Puis il est passé aux cambriolages pour fêter son bac réussi avec mention bien, avant de se faire coincer deux ans plus tard. Pas de bol, il était majeur, il en a donc pris pour quatre ans. Normal, son curriculum vitae était déjà bien rempli, il dirait même réussi avec mention très bien ! Sa pauvre mère s’est effondrée, pas lui. Il en a profité pour poursuivre ses études de droit. On peut être voyou et cultivé à la fois, non ? Et puis la prison lui a permis de se faire de nouveaux contacts dont ses deux acolytes du jour. Des vieux de la vieille qui ont été condamnés pour braquages répétés dans des bijouteries. Ils ont une sacrée expérience dans ce domaine alors Paul a décidé de leur faire confiance. Il s’est dit qu’il devait changer de registre, il faut aussi savoir évoluer dans le banditisme. De toute façon, il compte bien arrêter dès qu’il aura obtenu son diplôme d’avocat. Eh oui, malfrat mais inscrit au barreau, pas mal non ? Mais pour l’instant, il doit se concentrer sur le braquage car il est hors de question de se refaire coincer. Sinon, adieu ses projets de carrière. Ses deux complices sont sortis voler une voiture, changer les plaques pendant qu’il s’occupe des déguisements et de récupérer les armes. Puis ils passent le récupérer au point de rendez-vous. Le trac monte. Il adore l’adrénaline que ces vols à haut risque lui procurent.

Une fois à l’intérieur, c’est un jeu d’enfants. Il sent le professionnalisme de ses complices. Et ils ont bien préparé leur coup. Ils neutralisent les clients et le personnel au sol pendant que Guy se charge de bloquer le système de surveillance. C’est toujours Guy qui doit ouvrir le coffre. Mais il y a cette fille. Pas prévue au programme. Il adore la façon dont elle le regarde. Il est surtout amusé. Elle ne le voit même pas, elle n’a jamais discuté avec lui alors il trouve son attitude déroutante. A moins que ce soit une fliquette qui cherche à gagner du temps. N’empêche, il a vraiment l’impression qu’elle le drague. Et puis, les filles, comment dire... c’est pas trop sa spécialité, surtout après quatre années d’une sexualité solitaire. En tout cas, aucune fille ne l’a jamais allumé comme ça, si vite. Il se sent vivant, bien vivant, oui ! Un peu trop vivant d'ailleurs...
Sur ces réflexions profondes, Michel rapplique en pétard : « Mais qu’est-ce que tu fous, bordel ! ». Il doit ramener la fille au sol, perdre ce contact visuel si rassérénant. Michel lui fait signe de le rejoindre dans le bureau. Ça va péter, c’est sûr. Mais il doit bien reconnaître qu’il n’a pas assuré :
- Ok, commence Michel, tu sors de prison et t’as pas vu l’ombre d’une gonzesse depuis des lustres. Je comprends. Mais, putain, on est en plein casse !
- Désolé mais c’est pas le moment non plus pour me faire la morale. Elle avait envie de pisser, voilà tout, se justifie Paul qui commence à s’impatienter.
- Envie de pisser ?, crie Michel. Tu plaisantes, j’espère. Et pendant que ta princesse se soulageait, qui surveillait les autres ?
- Je ne l’ai pas emmenée aux toilettes, je lui ai juste changé les idées. Arrête de stresser.
- Non, j’ai pas l’intention d’arrêter quoi que ce soit. Surtout pas envie de retourner en taule à cause de tes conneries. Qui te dit que pendant que Monsieur roucoulait, y a pas quelqu’un qui a prévenu les flics ?
- C’est elle !
- Elle, quoi ?
- Elle, la flic !
- Quoi !!!!!!!
- Ouais, je crois qu’elle a essayé de m’embobiner. Elle me fixait comme si elle essayait de se rappeler de mes yeux, histoire de pouvoir m’identifier ou un truc comme ça.
- Putain !!!!!!! Il faut s’en débarrasser alors.
- Calme-toi, j’ai une idée.
- T’as plutôt intérêt. Après tout, c’est toi l’intello de la bande.

Voilà qui met fin à la discussion. La pression monte d’un cran. Guy arrive sur ces entrefaites pour que Michel l’aide à ramasser le fric. Il a réussi à ouvrir ce fichu coffre ! Quant à lui, il doit prendre une décision rapide concernant cette fille. Flic ou pas ? Info ou intox ? Il a voulu se justifier de s’être égaré, mais maintenant, à cause de lui, elle se retrouve menacée. Alors il décide qu’il n’a pas d’autre choix que de l’embarquer avec eux. Il avisera après, une fois loin d’ici. A coup sûr, Michel et Guy ne vont pas apprécier son idée. S’embarrasser d’une femme, ce n’est pas leur genre, pire encore s’ils croient qu’elle est flic. Ses complices sont prêts à sortir, il enlève son déguisement à son tour, il sent la fille nerveuse. Il croise alors son regard, un regard nettement moins pétillant depuis qu’il a ôté son masque.

Carla se sent perdue. Elle éprouve trop de sentiments contradictoires. C’est alors qu’il ôte sa cagoule et qu’elle découvre son visage. Son désarroi est grandissant. Elle ne l’imaginait pas du tout comme ça. Il ferait presque premier de la classe à qui on donnerait le bon dieu sans confession.

Guy s’énerve. Elle fout quoi la fille là. Quoi ! Hors de question de l’emmener. Trop risqué. Pressé, il énonce les deux seules possibilités : soit ils la butent, soit ils se séparent et chacun pour sa pomme.

Paul se sent désemparé. Il apprécie la présence de cette fille. Elle lui paraît gentille et inoffensive. Il a une bonne intuition avec les gens en général. Et puis il n’a jamais été question de tuer qui que ce soit. Pour lui, le meurtre est exclu. Et il ne dérogera pas à cette règle fondamentale. Sinon, après, tu bascules dans un autre monde bien plus noir que celui auquel il aspire. Les petits larcins, oui, les gros bains de sang, non !

Carla écoute le braqueur d’un air éberlué. Il veut carrément la tuer ! Mais, elle, elle ne compte pas mourir dans ce lieu sinistre. Hors de question ! Alors, sans trop réfléchir, elle saisit le pistolet que Paul tenait sur sa tempe quelques secondes plus tôt et elle tire, deux coups, à l’aveuglette ; c’est elle ou eux. Le choix n’est vraiment pas compliqué.

Guy et Michel se retrouvent à terre. Ils hurlent de douleur et de rage. Cette salope a essayé de les buter mais elle tire comme un pied ! Putain ! La voilà qui prend leurs deux sacs à dos et qui se dirige vers la sortie. Non mais elle va pas leur piquer leur fric sous leur nez !

Paul est figé sur place. Elle est dingue cette fille ! Il sent qu’elle l’attrape par la main et le traîne au dehors. La lumière du soleil l’aveugle. Les agissements de cette fille aussi. Ils vont se faire prendre, c’est sûr ! Les gens commencent à affluer ; ils ont entendu les coups de feu. Ils avancent sans précipitation au milieu des passants de plus en plus nombreux, sa main fébrile dans cette main si douce, deux amoureux ordinaires un jour pour le moins pas comme les autres. Il se sent mal, sa tête se met à tourner quand il entend la fille lui murmurer :

« Ne t’inquiète pas, aie l’air naturel. Je te promets que tout va bien se passer. »
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