Hannah

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Bonjour à vous ! Merci pour vos visites et vos commentaires même négatifs, argumentés, non pas pour démolir, et ceci pour avancer dans l'écriture... J'aime aussi, en fonction de mes  [+]

Image de Été 2021
J'ai utilisé deux aiguilles pour ouvrir ta bouche.
Le bleu royal de l'encre primaire en est alors sorti.
Ce liquide me renvoie au crissement de la plume Sergent-Major, à cette odeur d'imprimerie restée collée à la feuille.
Pupitres inclinés, encriers blanc porcelaine encastrés. Chaque lundi, un jerrican avec bec verseur circule dans les rangées, Madame Chabert du Groupe scolaire de La Valbonne à la manœuvre.

Par ciels pâteux, la chaleur du poêle à bois qui ronronne et toi qui te retournes, toujours fière de tes œuvres : tâches à la commissure de tes lèvres, coulées d'encre sur ton cou, pâtés lagon sur ton cahier devenu ton dernier papier buvard ; former des pleins et des déliés ? Maîtresse Solange, il va falloir patienter.

À l'approche de l'été, voyelles et consonnes figées sur des lignes horizontales, objectif atteint, boule bien dure sur ton index, autre souvenir souvenir de ton enfance.
Porte-plume rangé dans ta trousse, stylo Bic quatre couleurs dans ta bouche, changement d'époque. Tu le croques à pleines dents, lui retires ses cartouches, des boules-peluches à l'intérieur, ta nouvelle sarbacane à ravitailler.
Assise au premier rang, tu vises Les Danseuses à la barre de Degas.

Un autre fil, blond soleil, il forme des boucles larges sur l'aiguille de droite pour une maille ajourée, verticale.
Année 1971, une fin d'été, matin lumineux, ciel bleu, hirondelles, ouverture de la fenêtre de ma chambre.
Deux camions de déménagement, le diable, les sangles, les couvertures grises, des allées et venues, trois hommes en salopette, une femme portant dos nu. Devant la porte d'entrée, deux couettes orangées à la Fifi Brindacier, de face, de profil, de profil, de face, tout dépend des arrivées. Une robe blanche en dentelle, un jeune frère posé sur tes deux mains croisées, vos regards médusés devant les meubles et cartons qui défilent.
« Ne restez pas là, allez jouer dans le jardin, raus ! »
Ton père, torse nu, short moulant à la Platini, crâne rasé, pas commode ton vater. Vous filez droit.

Sur les chemins de l'école, je te rencontre pour de bon.
Tu montes la dernière dans le bus. Cheveux ramenés à l'arrière par un serre-tête motifs pyrographes, taches de rousseur sur les joues, le nez ; tee-shirt imprimé d'un énorme tournesol, jean à pattes d'éph ; petite Janis Joplin avant ses concerts psychés.
« On est nouveaux ici, on vient d'emménager. »
Tu prends place à mes côtés sans même un bonjour ; un léger accent quand tu t'exprimes.
Contrairement à moi, tu sembles peu enjouée par cette rentrée, mais tout va si vite entre nous. Fin du C.P., tu gagnes la grande partie d'épervier. Un garçon t'attrape et te fait monter sur ses épaules, joli défilé dans la cour. Je suis timide, peu importe, un saut à pieds joints pour t'embrasser sur la bouche.
Gagné et du premier coup : premier, dernier baiser.
« Non Julien, faut pas ! Faut pas faire ça ! »

Mes réussites à l'école t'incitent à te dépasser. Je prends alors plaisir à t'aider en venant chez toi chaque samedi après-midi.
Dans le canapé du salon, tes parents regardent les retransmissions sportives de Stade 2 en buvant des Kro.
Ta mère, Maria, un petit bonheur à elle toute seule. Allemande, longiligne, souriante, joyeuse, cheveux noirs coupés à la Jean Seberg, accent Romy et petits seins de Bakélite chantés par Serge.
En semaine, passe tout son temps en cuisine, transistor branché sur une radio allemande. Mère chantant à tue-tête, de multiples couplets qui me sont totalement étrangers. Elle connaît mille chansons par cœur et alterne jusqu'au bout des doigts, les émotions d'une vie qui concentre un vol de belles merdes en escadrille.
Paul, ton père, grand, blond rasé, accent marseillais, sévère en apparence, mais doux au final ; militaire comme mon père. Il revient du travail, gare sa GS Pallas en accéléré, impatient d'entourer sa diva, la serre très fort contre lui, embrassades sur le cou, les lèvres que l'on mordille et des caresses malaxantes sur les petites pommes.
Des scènes d'affection qui n'en finissent plus ; mal à l'aise, je le suis.
« Elle est pas là Hannah ? »

Entre nous deux et au fil des ans, jeux de pistes à l'encre sympathique, cabanes dans les arbres de la cité des Cilof, et surtout ce fameux jeu des cow-boys et des Indiens via les talkies-walkies.
Côté télévision, des secousses sismiques pour le chocolat Crunch, le brushing wavy de Farah Fawcett, les combinaisons sky d'Emma Peel, et les apparitions du docteur Miguelito Loveless des Mystères de l'Ouest. Lui, il nous terrifie, nous fascine par sa perversité.

Lucarne éteinte, place aux comédies faites à nos parents pour l'achat d'un skateboard.
Toujours la même réponse :
« Money, money, money.
Must be funny
In the rich man's world »
Les quatre adultes dans une pâle imitation du groupe pop suédois.
Pour compenser, un Voltaire que l'on transforme en Dragibus, Malabars, têtes de nègres, Chamallow, Pipas, CARenSAC, bonbons PEZ et ces fameuses clopes chocolatées qui feraient scandale aujourd'hui.

Le fil bleu royal est déjà bien descendu, le fil blond soleil est quant à lui fixé, la maille peut à présent être tricotée par du lilas blanc qui sort de ta bouche.
Tu souhaites revenir toi aussi sur nos vacances du printemps de l'année 1975 ?
Alors j'avance.
Nous avons dix ans, mes parents sont d'accord pour que je parte avec toi en Allemagne.

Le trajet s'effectue en voiture. Partis très tôt le matin, plus qu'une heure de route avant de rejoindre Pforzheim, mais ton frère se met à pleurer sans raison et ta mère tente en vain de le calmer.
Sur la banquette, côté fenêtre, mal au cœur, l'horreur, et je n'ose pas en parler.
Hans, lui, il s'agite, glandes lacrymales, cordes vocales à l'épreuve, pour lui tout fonctionne ; insupportable ce voyage. Logiquement, la tension monte d'un cran, ton père, furax, oublie de regarder la route, ta mère le temporise et les deux qui clopent et clopent et moi qui n'attends qu'une chose : que la voiture s'arrête !
Sans connaître mon état, tu me proposes de fermer les yeux. Le soleil, la campagne, les platanes sur les bas-côtés, une tout autre dimension.
« Des torches lumineuses célèbrent notre arrivée mon Juju ! »
Je ferme les yeux. Effectivement, pas de noir total, des arbres devenus sombres, des filaments de lumière se faufilant entre les troncs à toute vitesse et se rapprochant du véhicule pour s'y arrimer. Je vois des cheveux, des bras, des jambes qui forment des boucles de feu à l'infini, mais c'est quoi ce nouveau pays que je vais visiter ?

« Ah oui, je vois, c'est incroyable, c'est magique ! ».
Mais désolé Hannah, moi, ce jour-là, je ne voyais que des fantômes et ils semblaient assez nombreux à une heure de Pforzheim.
Tu termines ce voyage ainsi, yeux clos, émerveillée. Hans t'a suivie, même état extatique, activité relaxante, ce n'est pas rien. Quant à moi, yeux bien ouverts, me répétant comme un mantra cette phrase de ma mère :
« Ne regarde que la route, tu fixes un point à l'horizon et surtout tu ne le lâches plus. »

Nous entrons dans Pforzheim, ton père se gare enfin. Je sors le premier en courant pour aller dégueuler entre deux pare-chocs. En relevant la tête, je vous vois tous les quatre assis me fixant d'un air hébété.
Une vitre électrique qui descend, ta mama, sourire gêné, me délivre deux mouchoirs en papier. Ton père, pâle, dents serrées, mains encore agrippées au volant, il s'adresse à moi un peu sonné après ce surprenant renvoi.
« Mais pourquoi tu n'as pas dit que t'étais malade ? T'as une langue ? »
Puis, vous restez les quatre bouches bées, cloués aux sièges simili cuir, je ne sais quoi lui répondre à ton papa.
« Euh... Vous ne descendez pas ? »
Toi, en sortant de la voiture entre deux bâillements, je te remercie pour ta question qui m'avait bien valorisé :
« Tu s'rais pas un peu con finalement Julien ? »

Aucun souvenir de ta tante, ton oncle, leurs enfants, de tout ce petit monde qui nous avait accueillis, à l'exception des soirs au coucher : sous mon oreiller, un morceau de chocolat noir au thé Earl Grey, glissé dans une pochette verte en papier calque.

Mais ce qui me revient de ce séjour en Allemagne, c'est la dernière soirée juste avant notre retour pour la France.
Les adultes nous avaient fait dîner plus tôt qu'à l'accoutumée. Des « freunde » avaient été invités et à partir de vingt heures, les enfants, direction l'étage, les chambres et ne plus en sortir jusqu'au petit-déj du lendemain, salon devenu territoire interdit aux Iroquois.
Et à la question, mais pourquoi ? Et pourquoi on ne pourrait pas rester avec vous pour manger des bretzels ?
Pas un grand manitou n'avait apporté une réponse concrète. En gros, ils avaient consacré du temps à s'occuper de nous et aspiraient à « une petite respiration ».

Ce salon condamné supposait des choses que nous ne pouvions pas voir, d'où une curiosité exacerbée dans nos cellules à l'étage.
Sur le plancher, deux corps allongés, un silence de mort, oreilles John Steed et Emma Peel collées sur les lattes. Résultat de l'investigation : cinq ou six sonneries, pas plus. Bien mince comme début d'enquête.
Tes cousins et ton frère jouaient dans la chambre d'à côté, excités d'être ce soir-là sans la surveillance des parents. Nous devions y jeter un coup d'œil, voire les calmer, mais on ne pensait qu'à une chose, percer le mystère de cette « réserve » pour personnes responsables.
Descente sur la pointe des pieds. Porte du salon fermée. En y approchant l'oreille et via le trou de la serrure, cela ressemblait effectivement à une soirée entre grands. On discute, on rigole, on fume, on boit de l'alcool en grignotant des bretzels et des cacahuètes.
Maria en vigilance totale, elle nous avait mis sur écoute la squaw. À travers la fente, elle vociférait sur un ton paniqué ponctué de scheisse que nous devions immédiatement retourner dans notre chambre.
Que pouvait-il se passer dans cette pièce ?

Retour dans notre piaule, dépités, soirée Richesses du Monde au final. Un jeu ajouté à nos bagages tant il nous plaisait.
Partie en long et en large enfin terminée, petits couchés et tous passés dans les bras de Morphée, alors nous avions tenté une deuxième incursion en territoire ennemi.
Trou de la serrure bouché avec une boule de papier, les discussions ayant pris fin, à nous de percer l'énigme de ce huis clos.
En collant bien nos oreilles sur la paroi, voici précisément ce qui nous parvenait :
Des cris plus ou moins étouffés, des râles, des ressorts d'un canapé qui grincent et même des claques, des coups.
Des coups ?
On a cru à une bagarre ; la peur panique au début.
Mais c'était quoi au juste cette soirée « respiration » entre eux ?
Et puis, on s'est ravisés, on a raisonné autrement, chacun de notre côté, rapidement sur la même longueur d'onde. La preuve par nos yeux.
Pour moi, fausse piste. Place au cinéma, à mes références. Des sons liés aux plaisirs des corps quand ils sont proches, des corps qui se dénudent pour ce qu'on appelle « faire l'amour ».
Dans mon enfance, tant de films interrompus, tant de mystères sur l'avancée du scénario pour ces quelques scènes osées.
« Ouh là ! Allez, Julien, ouste ! File maintenant dans ta chambre, demain y a école ! »
La censure de ma mère face à ces hommes qui peinent à calmer leurs ardeurs pour des dessous chics et des jambes-compas.
Mais ce soir-là, nous avions exceptionnellement droit à une bande-son en continu.
Que se passait-il au juste derrière cette paroi ?
On s'est regardés, tu pensais Hannah la même chose que moi. Mais on s'est tus.

Étaient-ils en train de regarder un film porno en 8 mm ou bien avaient-ils organisé une partie fine ?
Il n'y avait que ces deux hypothèses que je formule à présent à l'âge adulte.
Mais à dix ans, comment obtenir une réponse précise ?
On pouvait faire l'amour à plusieurs ? Et avec des « freunde » de la ville de Pforzheim ?
Couiner, manquer d'air, des Ha ! des Hi ! des Oh ! Des parties du corps que l'on claque, c'était donc ça « faire l'amour » ?
Mais c'est vraiment dégueulasse !
Au bout de trois minutes, nous sommes remontés dans notre chambre dans un silence-monastère, nuit noire, fin de l'enquête.

Cette dernière nuit allemande fut une nuit de dégoût, d'agitation, une nuit blanche dans laquelle la perspective de devenir un adulte n'avait rien d'un enchantement.

Rentrés en France, je n'ai jamais osé te dire à quel point ce passage par ce pays des grands m'avait perturbé et ce fut, je suppose, la même chose pour toi.

Et voilà que tout s'accélère. Fil rouge myrtille à présent, du plus épais, du resserré à l'extrême.
Adolescente, tes parents divorcent. Des études à Strasbourg que tu finances par toi-même.
Je t'aperçois une dernière fois un soir, hôtesse sexy dans un bar de nuit à Kehl.
Je peine à te reconnaître, à te retrouver.

Puis, tu t'installes en Allemagne avec un prof de philo alcoolo, puis tu reviens en France, seule, travaille dans le tourisme, guide à Versailles, divorcée, sans enfant. Je t'ai perdu de vue Hannah, soyons clairs, petits échanges à distance pour un anniversaire, un jour de l'an, jusqu'à ce coup de grâce, ce coup de fil de ta mère à la mienne.
Sein gauche passé au rouge fraise écrasée et l'autre s'est fait butiner pour un essaim d'abeilles assoiffées.
Le cancer installé sur les deux, puis partout, entré chez toi.

Clichy, 17 avril 2001, morgue de l'hôpital Beaujon.
C'est à présent cette boîte que l'on referme.
Adieu, Hannah, tu fus la lumière de mon enfance.
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JL DRANEM · il y a
Un véritable voyage au bout de la nuit !
J'ai vu défilé toutes les années 70 ... nos amours de jeunesse sont indélébiles !

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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Une belle écriture qui nous emmène sur les traces d'une vie comme un millefeuille de sensations, de découvertes et de déceptions. On grandit comme on peut, on aime de la même façon. On se trouve, on se rate. Que reste-t-il après notre passage?
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M. Iraje · il y a
Une fois de plus, un sens percutant de l'observation pour une fiction(?) d'une authenticité troublante.
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Marie Guzman · il y a
Un film de vie avec les interrogations d’enfance
Un très beau rendu

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Camille Berry · il y a
Une belle écriture cinématographique pour cette tranche de vie, témoin d'une époque vécue ( par certains d'entre nous... ) et qui bouleverse...
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Oriel · il y a
J'ai détesté" L'amie prodigieuse" malgré les critiques dithyrambiques, mais ça, c'est très chouette !
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Nelson Monge · il y a
Des vies en quelques lignes parfaitement agencées. Un final qui surprend.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Une très belle écriture pour un récit remarquablement maîtrisé.
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. LaNif · il y a
Ecriture très interessante pour le déroulement en accéléré d'une vie tricotée avec une autre jusqu'au "clap" final, jusqu'à la claque finale, hélas.
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Julien1965 Dos · il y a
Merci à vous pour ce commentaire bien tricoté !
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Jeanne en B · il y a
Contente pour vous que ce texte ait été sélectionné. j'avais déjà eu l'occasion de l'apprécier. bonne soirée :-)

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