Hack ou pas hack?

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Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

Enfin le calme, Emmanuel va pouvoir se soulager. Depuis son adolescence, il soulage son stress par le sexe. Tel un Bonobo urbain, il règle ses conflits internes par une séance sexuelle avec sa partenaire ou en solo. Comme son stress n’a de cesse d’augmenter et qu’une partie de jambes en l’air ne s’organise pas simplement au sein d’une cellule familiale, Emmanuel passe plusieurs soirées par semaine à surfer sur la toile pour dégotter des vidéos pornographiques et se décharger de toutes ses tensions. Ce soir encore, il remet ça pendant que toute la famille dort paisiblement. Enfermé dans son bureau, il surfe sur les centaines de milliers de sites, la quéquette à l’air, les yeux rivés à l’écran, à la recherche de la vidéo salvatrice. Ensuite, il pourra se coucher, détendu, et partir pour un sommeil réparateur.
Emmanuel, commercial très actif, commence tôt le matin, finit tard le soir, rencontre beaucoup de personnes différentes et aurait eu, à maintes occasions, des possibilités de coucher avec d’autres femmes que la sienne. Mais la fidélité à sa compagne l’empêche de sauter le pas. Sans parler des problèmes d’organisation, toutes les feintes à mettre en place pour n’éveiller aucun soupçon, et le très casse gueule smartphone, qui, si on n’y prend pas garde, peut se transformer en délateur idéal. Alors internet et son infinité de contenu porno, accessible sans interruption, lui semble la meilleure façon de vivre sa libido débordante. Bien entendu, comme tout homme, il reluque, apprécie les femmes sexy, parfois s’imagine dans une relation charnelle. Mais l’imagination ce n’est plus de son âge. A défaut il préfère mater. Au moins il ne risque rien, ni de se faire attraper en flagrant délit dans les bras d’une autre, ni d’attraper des saloperies. Et puis le net c’est gratuit! Pas besoin de s’embourber dans une relation adultère, de payer des restos, des sorties, des chambres d’hôtel... Non. On se connecte, on trouve et on se déleste, sans autre état d’âme.
Vendredi soir, après une nouvelle journée longue et stressante, Emmanuel s’installe à son bureau. Il est deux heures du matin. La maison connait un silence rare. Comme d’habitude, il regarde sa boite mail perso avant de se lancer, surtout la partie courrier indésirable, pleine de pub et de mails inutiles qu’il efface sans autre forme de procès. Pourtant, cette fois-ci, le sujet d’un des courriels indésirés l’interpelle :
Emmanuel, ton mot de passe est : BrIsEmEl.
Ce mot de passe, il l’a bien utilisé mais il y a longtemps de cela. Il l’a changé plusieurs fois depuis car pour protéger sa messagerie, il se contraint à changer son mot de passe chaque trimestre. C’est chiant mais c’est le prix à payer pour une certaine sérénité. Néanmoins, ce hacker a eu accès à ses données. Il décide de parcourir le contenu de l’email :
Salut Emmanuel, pour aller directement à l’essentiel, tu ne me connais pas et personne ne m’a demandé de te surveiller. Je suis un hacker qui a crée un malware pour site XXX. Et il se trouve que tu as surfé sur un de ces sites. Mon programme s’est immédiatement déclenché. Pendant que tu t’amusais (et tu as très bon gout!) le programme a enregistré ce qu’il se passait sur ton écran en plus de prendre possession de ta web cam. Après avoir récupéré la liste de tes contacts sur les réseaux sociaux, ta boite mail, etc... je n’ai eu qu’à préparer une vidéo double écran : d’un coté ce que diffusait ton ordinateur et de l’autre, devine quoi, toi en pleine activité masturbatoire.
Deux solutions s’offrent à toi :
la première, tu ignores ce mail et je balancerai très certainement la vidéo à tous tes contacts. Je n’ose pas imaginer l’embarras dans lequel tu vas te retrouver, surtout si tu as une compagne...
La deuxième, tu payes 1000€, une sorte de donation, et j’effacerai cette vidéo. Tu pourras continuer ta petite vie et tu n’entendras plus jamais parler de moi.
Le paiement se fera en Bitcoin. Si tu ne connais pas, cherche dans google : comment acheter des Bitcoins. L’adresse BTC est : 1A8YUJrqppvGqkRcwC0L23xBbXuPv4HwX4
Si tu cherches à contacter les autorités, tu perds ton temps, mon mail est indétectable, j’ai couvert mes arrières. Je ne cherche pas à te ruiner, je veux juste être payé. Si je n’obtiens pas les Bitcoins, alors ta famille, tes amis, tes collègues, tout le monde pourra admirer tes prouesses face caméra. Si vraiment tu veux une preuve, réponds ”preuve” à ce mail et dix de tes contacts recevront la vidéo. Pas de négociation, donc ne perds pas ton temps et ne me fais pas perdre le mien en répondant à cet email.
L’univers organisé d’Emmanuel s’écroule comme un château de cartes. Serait-ce possible? Lui, victime d’un maitre chanteur virtuel? Ça n’arrive qu’aux autres dans les émissions de télé d’habitude... Des bouffées de chaleur l’assaillent. Ses doigts tremblent au-dessus du clavier de son ordinateur. Son regard cimenté à l’écran, il relit une fois, deux fois... à chaque fois son ventre se tord, comme si on essorait son estomac jusqu’à la dernière goutte. Il transpire au point de mouiller son teeshirt et son jogging, qui collent sur sa peau. Les premières sueurs froides s’annoncent part un long frisson glacial remontant le long de sa colonne vertébrale quand il imagine la situation si une telle vidéo sortait. L’apocalypse que deviendrait sa vie. La honte, la déchéance, le déshonneur, les moqueries. Peut être bien qu’il mettrait fin à ses jours! Mais il n’en a aucune envie. Comment vivre quand toutes les personnes de votre plus proche entourage jusqu’aux copains de copains de copains, vous ont vu chibre en main, le visage exprimant le puissant plaisir sexuel solitaire que vous traversez?
La tête d’Emmanuel tourne encore plus que pendant une mauvaise cuite à la vodka. Que va-t-il faire? Il n’arrive plus à réfléchir. Que des questions, aucune réponse. Il étouffe. Besoin d’air. Il court vers le jardin. Une cigarette tremble entre ses doigts. Après trois tentatives, il parvient à l’allumer. A force de ruminer, de laisser les émotions s’emparer de son cerveau, la peur s’immisce peu à peu. Les images qu’il projette dans son esprit sont de plus en plus précises : sa mère, fervente catholique, horrifiée, son père en pleine crise cardiaque de honte, ses deux soeurs choquées au point de ne plus vouloir le voir, son boss le convoquerait pour le licencier car les clients auraient reçus cette vidéo, il serait la risée de ses collègues qui l’appelleraient ”branlator” et pour couronner le tout, sa femme demanderait le divorce et l’interdiction de voir ses enfants pour cause de comportement sexuel déviant. Il devrait quitter la ville, peut être bien le pays!
Il panique à mort, son esprit le fait penser n’importe comment!
La nuit fut atroce et Emmanuel se réveille épuisé, vaseux. Il rejoint sa femme et ses filles dans la cuisine. Soudain, comme une flèche, l’email du hacker lui revient en mémoire. Son visage s’assombrit et s’empourpre avant qu’il ne puisse dire bonjour. Elles le regardent, inquiètes :
— ça va? demande sa femme.
— oui, désolé, mais j’ai très mal dormi...
— oui tu as une mine affreuse et tu as l’air inquiet... t’es sur que tout va bien?
— Oui, oui! t’en fait pas, un bon petit déjeuner, une douche et ça ira beaucoup mieux, répond-il en s’efforçant de sourire.
Il s’attable et agit aussi naturellement que possible. Pourtant, son avenir sombre tournoie dans sa tête tel un ouragan prêt à ravager son cerveau et sa vie. La peur remonte avec la puissance d’un geyser, Emmanuel tremble à nouveau. Les regards préoccupés de ses filles et de sa femme disparaissent de son champ de vision. Il avale un café, deux biscottes au beurre et une pomme sans dire un mot, puis fonce vers la douche sous les yeux soucieux de la famille. Il en ressort toujours éreinté et se sent incapable de travailler dans cet état. De retour à son bureau, il envoie un courriel à son patron pour lui expliquer qu’il ne pourra pas se rendre au bureau aujourd’hui, qu’il le tiendrait au courant de l’évolution de son état au fil de la journée. Quelques secondes plus tard, une réponse laconique tombe : OK, à demain.
Un message, directement classé dans courriers indésirables, surgit. Son coeur s’emballe, son visage chauffe, ses muscles se tendent et ses idées noires repassent sur le devant de la scène. Il ne peut pas rester dans cet état, c’est invivable! Un clique fébrile sur le dossier courrier indésirable et il découvre une publicité automobile vantant les avantages écologiques de leur dernier SUV hybride. Sans plus attendre, son corps se détend, sa température descend et son coeur retrouve un rythme raisonnable. Quand il pense qu’un seul petit mail l’a transformé en bête apeurée. Incapable de maitrise tant l’émotion le submerge. ”je dois me ressaisir bordel!” pense-t-il.
Poussé par une improbable rationalité, Emmanuel se redresse et dissèque plus froidement la situation, à voix haute, tout en marchant autour de son bureau :
”il a soit disant des vidéos compromettantes de mes activités nocturnes pourtant, je n’ai jamais vu la led verte de la webcam s’allumer. Et s’il voulait vraiment me convaincre, il aurait envoyé la dites vidéo en pièce jointe. Pas de doute possible, je n’ai plus qu’à payer. De plus, il ne donne aucun délai; il menace, déclenche des peurs.”
Son cerveau bouillonne d’activité :
”Oui, mais, peut être qu’il prend la main sur la webcam sans déclencher la led? C’est possible.
Mais alors pourquoi demander mille euros et pas cent mille? aucune idée... ah si : c’est plus facile de demander mille euros à cent personnes que cent milles euros à une personne.
S’il a vraiment la main sur mon ordi, il le bloque et réclame de l’argent pour le débloquer, non?
Pourquoi des Bitcoins? je ne sais même pas comment ça fonctionne et le peu que j’ai lu me parait correspondre à un truc de super geeks en manque de spéculation.
Et puis, si je le paye, rien ne m’affirme qu’il aura bien détruit les vidéos. Il pourrait très bien passer son temps à me soutirer de l’argent. Donc, je n’ai aucun intérêt à craquer.
A bien y réfléchir, cette demande n’est qu’une tentative d’extorsion. Le gars doit envoyer des centaines de mails avec un bot et dans le lot, la probabilité qu’un petit pourcentage prenne peur et morde à l’hameçon lui permet d’engranger des Bitcoins.”
Il passe la journée à tergiverser. Néanmoins, plus il ressasse son analyse, plus il admet que ce courriel n’apporte aucune preuve de ce qu’il avance. Se poser, réfléchir, prendre le temps de peser le pour et le contre, analyser les arguments, rien de tel pour se rassurer et comprendre sa situation.
La semaine passe, aucune nouvelle. Emmanuel le sent bien, sa vie retrouve son train-train d’antan. Un soir, il inspecte sa boite mail quand il aperçoit trois messages indésirables. Quelques secondes de tensions et il clique. Deux spams et un nouveau message du hacker. L’effet est immédiat : bouffée de chaleur, sudation abondante, tremblement, idées noires. Toutes les réflexions de la journée se volatilisent en un claquement de doigt. Sa vie d’onaniste va être révélée au grand jour. L’ignorance de la rançon a fonctionné pendant une semaine mais voilà, il aurait du payer. Il ne l’a pas fait et il va le payer.
Le visage dégoutté de sa mère surgit dans son esprit. Suivi par celle de son père à l’agonie et tous ses collègues mort de rire qui crient : Branlator! Branlator! Des larmes montent à ses yeux. L’accès à son estomac vient de s’interrompre. Une main invisible le broie dans son poing et Emmanuel morfle. La douleur le plie en deux sur sa chaise. Pourtant, il doit cliquer sur ce mail pour en connaitre le contenu. Même s’il s’en doute, même si la peur le paralyse, même si toute sa vie changera juste après ce clique, aucun autre choix ne se présente. La politique de l’autruche a ses limites, il vient de les atteindre. Sa main moite se dirige vers le touchpad. En tendant le bras, une coulure de sueur, partie de son aisselle, descend le long de son flanc gauche. Un dernier frisson dorsal, Emmanuel abaisse ses paupières et descend son doigt tremblotant et humide vers le pad. Il le touche. Les yeux clos, il attend. Le mail doit être sur son écran, peut être qu’une vidéo défile déjà...
”Bon, allez, soit courageux et assume” pense-t-il pour se donner du cran.
Lentement, ses paupières remontent, ses yeux marrons apparaissent, la définition de l’écran se précise, les formes se dessinent, les couleurs prennent leurs vraies teintes, les mouvements sur la vidéo se font plus nets. Après quelques secondes, Emmanuel voit parfaitement le film qui défile sous son regard atterré. Par réflexe il colle sa main à sa bouche pour étouffer un cri de stupeur. Encore une fois : bouffée de chaleur, sudation abondante, tremblement, idées noires.
Cette femme qui prend son pieds à moitié nue, le visage emporté par le plaisir, c’est Brigitte, son épouse.
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