H.

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Un texte bien écrit dit tout sans ne rien dire, un peu comme un baiser. Les mots sont pleins d’espoir et de désespoir. Les mots sont pleins d’amour et d’histoires. Les mots sont des armes  [+]

Image de Automne 2013
I.

1er jour

J'avais vingt ans. J'avais vingt ans quand on m'a créée. On m'a placée entre ces murs, dans un drôle d'espace-temps, dans une semi-existence. On m'a donné un corps, où tout semble fonctionner, je crois. Des cheveux longs, je le sais qu'ils sont roux. Une taille plutôt fine, de longs doigts terminés d'ongles ronds et translucides.
J'avais vingt ans quand je suis née.

Alors c'est ça ? Vivre ? Disposer d'une enveloppe corporelle, pouvoir toucher, sentir, avancer dans un monde inconnu, étranger ? Mais n'avoir rien à toucher, et rien à sentir, et aucun endroit à découvrir ? J'avais l'intuition qu'il manquait quelque chose. L'essentiel. Qu'on m'avait mise ici comme une erreur dans une équation, ou peut-être en attendant. En attendant ?
Un jeu sans règle, sans mode d'emploi. On m'aurait dit « débrouille toi Katie, vis maintenant. »
Je m'appelle Katie. Ce nom me résonne absurdement, me traverse et ne répond à rien. C'est ainsi. C'est insignifiant. Un peu comme ma place, ici. Je suis simplement là, à demi là parce que c'est ici qu'on m'a inventée, dans ces locaux mal éclairés.

C'est où?

Je m'appelle Katie, j'ai vingt ans et c'est tout ce que je sais, de moi et du monde. Je suis venue au monde ici sur une idée mal aboutie, échouée sur un bout de feuille. Sans raison.
J'espère qu'il y a un scénario, là derrière.


2ème jour

Hélas, je commence à penser qu'il n'y a rien, que l'inspiration a manqué. J'ai découvert ma première sensation, ce matin. Ou cet après-midi, en fait je ne fais pas bien la différence. La fenêtre est trop petite, j'ai l'impression qu'elle ne dit pas toute la vérité.
Quelque chose de poignant, qui m'a pris vers le milieu du ventre et qui s'est fait de plus en plus violent, de plus en plus lancinant. Je n'ai pas tout de suite compris, et puis deux mots se sont imposés à moi, comme une évidence. Comme une idée traverse l'esprit : j'ai faim.
Comme j'étais restée des heures au milieu du couloir, je commençais aussi à sentir de l'engourdissement dans mes jambes. Je me suis assise un peu, les jambes allongées et ça m'a soulagé.

Au bout de plusieurs jours, j'ai compris qu'il n'y penserait plus. Il m'avait placée là, dans cette page sans histoire, et puis il m'avait oubliée. Je savais qu'il n'y avait rien. Pas de nourriture, pas d'eau. Personne. J'étais seule, c'était vide.
J'avais pensé à changer de nom. Katie, c'était pas mon truc. Impossible de dire pourquoi, mais je sentais qu'en réalité, je n'étais pas Katie. Katie m'évoquait quelque chose d'étranger. Katie devait être une femme aimée, vivante. Je n'étais qu'une esquisse solitaire. Pas une Katie. En fait, je songeais à H. J'avais l'impression que ça me correspondait mieux. C'était le nom d'une inconnue sans passé, sans histoire, qui vivait là sans compagnie ni divertissement.
H.
H., comme une promesse de vie. Comme un pantin qui ne demande qu'à s'animer. Et puis H., c'était muet, discret, comme le début d'une grande histoire, comme le début de quelque chose d'inconnu mais qu'on attend avec impatience. J'aurais aimé qu'il soit d'accord.

Peut-être le serait-il ?


4ème jour

Je me suis endormie d'un coup, hier. Comme je m'étais levée, j'avais décidé de marcher un moment, histoire de changer un peu. Je visitai les lieux, tout se ressemblait. Des couloirs sombres, comme des coulisses. Pas vraiment réalistes. Et ni porte, ni pièce. Seulement une fenêtre, très petite. Et très haute. Trop haute pour que les rares rayons de lumière puissent atteindre mon visage. Je comptais plus ou moins les jours grâce à elle.
C'est en foulant les couloirs que je suis tombée. De faim, de soif ou de fatigue, je n'aurais su le dire. Peut-être des trois.
Mon errance commençait à m'ennuyer. Mon corps avait l'air si faible. C'était surprenant de sentir ce goût pâteux, presque amer, et cette sécheresse sur mon palais et sur ma langue. Mon ventre me tiraillait toujours, mes yeux se fermaient tout seuls, un peu comme un automate.

Je savais que j'allais mourir aujourd'hui.


5ème jour

Comme les dernières forces avaient abandonné mon corps, je restais allongée dans les couloirs, les yeux clos. Je pouvais toujours réfléchir. C'était quelque chose de naturel, de familier et de constant. Et je crois que si j'avais eu des goûts, ça m'aurait sans doute plu. Je pouvais imaginer ce qu'aurait été ma vie si l'on ne m'avait pas oubliée ici, entre deux pages d'un cahier de brouillon. Peut-être aurais-je vécu dans une grande ville, avec beaucoup de lumière et d'animation. Avec beaucoup d'amis. Peut-être même au milieu des fêtes et des festins. Ou peut-être aurais-je été l'héroïne d'un roman d'aventure, ou d'un roman policier.
Katie, c'était peut-être le nom d'une étudiante.
Je n'ai aucune idée du monde, si ce n'est ce qu'il m'a appris lui, en me plantant ici.

Je crois que mon esprit lui aussi se fatigue. Je ne peux plus bouger depuis des heures. La mort doit ressembler à cela. Un corps engourdi, un esprit qui se bat pour rester éveillé...
Ça y est, je sens que c'est la fin. Je ne peux dire comment, mais je le sens. Simplement.

J'avais vingt ans quand je suis née, et j'allais mourir à vingt ans.



II.

Je ne suis pas morte.

Je suis restée ainsi pendant des heures, figée. Peut-être même des jours. Je ne sais pas si le temps continue de s'écouler. Tout ce que je sais, c'est que je suis toujours en vie. Mon corps est comme anesthésié, je ne ressens plus rien. Ni la faim, ni la soif. Ni la fatigue.
Je ne suis plus dans le couloir. Je flotte...
Autour de moi le vide. Les lymbes. Un entre-deux mondes, plutôt douillet. Je crois qu'il est en train de... de m'écrire.
Bercée dans l'obscurité, j'attends. J'attends qu'on daigne me ramener à la vie.

Je le sens indécis. Il ne sait que faire de moi.
— Que vais-je bien pouvoir faire de toi ?
C'est amusant, toute cette pesanteur. Et ces vides qui résonnent.
— Écris-moi, donne moi une vie.
Les mots ne sortent pas, je n'existe pas vraiment. Je ne suis qu'une création pas encore aboutie, qui ne tient qu'à un fil de la pensée de cet homme.
— Écris-moi. Je répète inlassablement ces mots dans ma tête. Écris-moi ! Invente-moi !
— Qui es-tu, Katie?
— H. Je préfère H.
— Katie H ?
— Non, juste H.
— Katie H..., répète-t-il. Ça sonne comme un souffle, comme un silence... H...

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