I/6 Gueule de bois nucléaire

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Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]

Et c’est comme ça qu’il est parti Maùi...
Le soir du sixième jour, deuxième classe est venu prendre son poste, mais la salle de Réa était vide. Au fond de sa poche, au contact de sa main, lisse et anguleux à la fois, gisait un Tiki en nacre noire monté sur une petite chaine cassée et sans valeur. Il l’avait ramassé au pied du lit de Maùi, juste après son arrivée en urgence, la chaine aurait cédé pendant les premières tentatives de réanimation. Lorsqu’il veillait Maùi, il a souvent et longuement observé ce petit dieu noir et grimaçant – presque comique pour un regard européen –, avec ses deux bras minuscules levés au ciel, comme une protestation, ou une malédiction. Il aurait pu le rendre à ses proches, mais le Tiki lui était devenu si familier ; il ne saurait dire pourquoi, le petit dieu coléreux lui revenait de droit.
Deuxième classe lui, a poursuivi son service militaire dans une relative insouciance. Maùi avait vu juste, le bleu qui veillait sur la fin de sa vie, a traversé le chaos avec des œillères, son Reflex à la main et la serviette de bain sur l’épaule. Il a fait le plein d’images, de trocs, de camaraderie, il a même – cerise sur le gâteau –, obtenu quelques gallons. Ensuite, ensuite... Eh bien la vie normale, tout simplement, plus de quarante années de vie normale, et un beau jour, le chemin débouche sur une grande clairière calme et ensoleillée. Rien de plus normal, de plus prévisible ! Plus de travail, que du temps libre – et des petits enfants...
... Avec qui il tourne aujourd’hui avec précaution, les pages cartonnées d’un album de photos argentiques du siècle dernier. Le ciel n’est plus tout à fait bleu, l’eau turquoise du lagon a viré au vert pomme, mais la photo montrant l’espadon agonisant et sanguinolent sur le pont du yacht de tourisme est toujours là, il s’entend dire fièrement à ses petits-enfants : « J’étais là quand ils l’ont attrapé ! ». En passant à la planche suivante, celle où il a piégé les plus belles danses traditionnelles Tahitiennes, il entend le bruit sec d’un petit objet sur le carreau. Par-dessus ses lunettes, il aperçoit là à ses pieds le petit Tiki grimaçant, noir de colère. Il le ramasse avec la précipitation et la maladresse d’un galopin pris en faute, et la divinité vociférante rejoint sans transition le fond de sa poche, bien à l’abri des regards et surtout des questions. Les enfants posent toujours trop de questions.


*

Le lendemain, il extrait machinalement l’objet du fond de sa poche. L’observant attentivement en le faisant miroiter à la lumière du jour, il retrouve soudain des sensations oubliées : il se revoit, deuxième classe, veillant le jeune plongeur condamné à la main déchiquetée. Nous sommes en 2012, le monde – ce qui suit reste à confirmer – a bien évolué depuis ; il décide alors de prendre quelques nouvelles de ces contrées lointaines, histoire de repeindre cette grise journée en bleu turquoise. Le clavier est là, servile, aux ordres. Trois clics le propulsent en quelques secondes à vingt mille kilomètres, exactement à l’opposé du globe.
Deuxième classe – du moins ce qu’il en reste – ne le sait pas encore, il est 10h05 heure locale française, le ciel est maussade ; il est seul, tout est calme à l’intérieur comme à l’extérieur et pourtant, dans quelques instants, il va recevoir une véritable décharge électrique, un choc thermique, son passeport pour l’enfer ! Sur la toile, Il retrouvera, vahinés, lagons et cocotiers, avec en prime... le gâchis, l’impensable !
Au troisième clic, le site d’une association répondant au nom étrange d’Ananahi lui dessille les yeux, avec force détails, études, mesures et articles de spécialistes sur quarante-cinq ans d’expérimentations débridées, au mépris de toute forme de vie, sur les conséquences irréversibles pour les générations à venir, sacrifiées avec leurs ainés sur l’autel de la dissuasion.
Tout ce qu’il pressentait sans jamais se l’avouer, tout ce que à quoi ses galons d’opérette interdisaient formellement de penser, tout ce qu’il n’a jamais cherché à savoir, par manque de temps ou plutôt d’humanité, toute l’absurdité d’un programme censé protéger et garantir la sécurité d’une nation, quelle nation au fait ? La sienne bien entendu, mais la leur aussi non de Dieu ! Pourquoi alors ne pas avoir choisi les plateaux du Larzac, l’île de Ré, ou la côte Landaise ?

Un onglet l’invite : ‘’Essais Mururoa Fangataufa 1966 à 1974’’ :
Amis(es) qui vous apprêtez à explorer notre passé,
Les documents que vous allez découvrir ont suivi des chemins de traverse. Avant de vous immerger dans ces périodes tragiques, prenez le temps de connaître leur histoire :

En Mars 1974, un jeune appelé affecté aux unités de communication de l’armée de terre à Papeete, Maurice LEVANDOWSKI a fait l’objet d’un rapatriement sanitaire à la suite d’une grève de la faim. Objecteur de conscience, il entendait attirer l’attention sur les programmes d’essais Nucléaires menés en Polynésie Française depuis 1966. Reconnu dès 1963, le statut d’objecteur de conscience – proposant un service civil de 20 mois –, n’a pourtant été officialisé que vingt ans plus tard avec la loi du 8 juillet 1983. De nombreux cas tout aussi dramatiques que celui de Maurice LEVANDOWSKI ont été relevés à l’époque.

Durant son affectation, M. LEVANDOWSKI a pris connaissance, à l’insu de sa hiérarchie de documents à diffusion restreinte classés ‘’Confidentiel Défense’’. Ces documents contenaient les comptes rendus des essais effectués dès 1966. M.L a réussi à copier une grande partie de ces documents, qu’il a expédiés au fur et à mesure en France, à un ami qui s’est chargé de les mettre en sécurité.

Avant son rapatriement, M. LEVANDOWSKI a confié à des amis natifs de Papeete les copies des comptes rendus daté du 2 juillet 1966. A cette date, l’essai nucléaire de Mururoa avait provoqué un véritable désastre sanitaire et écologique, en particulier sur l’île de Mangareva dans l’archipel des Gambiers au large de Tahiti et Moorea. Il a donc jugé nécessaire de diffuser ces informations, aux victimes directes de ce premier essai.

La population locale s’est insurgée, mais la révolte fut de courte durée, les ‘’perturbateurs’’ ont été vite repérés, jugés et emprisonnés pour la plupart, ‘’amadoués’’ pour les autres. Les choses sont ensuite rapidement ‘’rentrées dans l’ordre’’ sur le sol Tahitien. La plupart des documents en circulation à l’origine de ces ‘’désordres’’ ont pu être, à l’époque, détruits par les autorités.

De retour en France, Maurice LEVANDOWSKI a fait l’objet d’une surveillance particulière. Confiné à son domicile afin de recevoir des soins nécessaires, il restait néanmoins surveillé de très près par les autorités. Il faut rappeler ici, qu’au terme de deux semaines d’emprisonnement à Papeete, au cours desquelles il a entamé sa grève de la faim, il devait normalement rejoindre une unité de bataillon disciplinaire pour avoir ‘’abusé’’ sa hiérarchie, en accédant à des informations classées.

Son domicile étant placé sur écoute, Maurice LEVANDOWSKI a réussi à correspondre par courrier avec J.M., à l’époque chroniqueur radio à RTL, auquel il a pu faire acheminer par un ami en 1975, peu après sa disparition, la totalité des copies de documents confidentiels rapportant les essais en Polynésie Française depuis l’année 1966.

Durant les années suivantes, J.M. a progressivement durci son discours sur RTL. Ses chroniques déclenchaient de vives polémiques dans la profession, où il perdit progressivement tous ses appuis. Jusqu’au jour du 25 Janvier 1986, où pour mériter amplement le sobriquet de ‘’Prophète de malheur’’ dont l’affublaient ses pairs, il s’offrit une sortie de piste royale durant sa chronique dont l’invité était ce jour-là le ministre ayant inauguré dix jours plus tôt, le tristement célèbre réacteur ‘’Super Phénix’’ à Creys-Malville en Isère. La question reste présente dans tous les esprits :

« -Monsieur le Ministre, vous venez de souligner l’importance des essais réalisés en Polynésie Française pour le nucléaire civil et en particulier, pour la conception et la réalisation du nouveau réacteur Super Phénix. Voici donc ma question :
« Était-ce là le prix à payer par nos concitoyens d’outre-mer ? Notre modèle énergétique mérite-t-il vraiment un tel sacrifice ?»

Son émission subit une ‘’coupure chirurgicale’’, il fut remercié sur le champ et son nom lui ferma désormais toutes les portes. Il fut contraint pour rester debout, de se faire connaître sous un pseudonyme : M. (pour Maùi) et Temauri (en hommage à la première victime indirecte dont il eut connaissance). Il devint en quelques années, par la publication d’ouvrages d’anticipation, ‘’l’empereur des prophètes de malheur’’, le précurseur méconnu des scénarios d’apocalypse qui envahissent aujourd’hui nos écrans et hantent désormais notre inconscient. Il rencontra durant quelques années un succès inespéré, digne des ‘’jeux du cirque’’ de l’antiquité. On lui réclamait toujours plus de sang et de larmes, alors il mit fin à cette notoriété vorace, qui ne servait plus la cause et créa en 2002, l’association ‘’Ananahi’’, ce qui signifie tout simplement ‘’demain’’ en Tahitien. Il quitta ce monde deux ans plus tard sur le sol de ses amis Polynésiens pour lesquels il s’était engagé.

Voilà chers lecteurs, comment nous pouvons porter aujourd’hui ces documents à votre connaissance. Les pièces confidentielles de cette période concernant les essais nucléaires en Polynésie, ont aujourd’hui été déclassées par l’armée française, il nous est donc possible de les diffuser. Nous soulignons que le parcours des documents que vous allez découvrir sur notre site, apporte la garantie qu’ils n’ont subi ni censure, ni altération.

Nous remercions ici tous les ‘’passeurs’’ connus et anonymes, ayant permis cette publication.

Ami(e), merci de ta lecture. Tu n’es pas arrivé(e) jusqu’ici par hasard, tu le sais aussi, demain l’indifférence générale aura englouti l’histoire de Maùi et des siens. N’enfouissons pas leur mémoire, réservons plutôt ce sort – faute de mieux – à nos déchets radioactifs. Plus question aujourd’hui de marquer les esprits par de hauts faits, il s’agit à présent de toucher les cœurs, il n’est peut-être pas trop tard pour éviter le pire.
Aucune parole ne doit être épargnée, surtout pas la tienne. Alors, apporte aussi ta pierre, dépose une pensée, un témoignage, un cri de révolte, ou invente autre chose si tu le peux, mais fais-le aujourd’hui !

Comme aimait à le répéter J.M. notre fondateur, en imitant le phrasé tahitien qui n’emploie jamais le futur lorsque les deux langues se trouvent mêlées :

« -Ananahi, il est déjà trop tard ! »

Deuxième classe parcourut ensuite tous les documents classés, méticuleusement, avec l’incrédulité de celui qui visite pour la première fois le musée des horreurs. Ce jour-là, le soleil improvisa dans sa course, un cadran solaire humain projetant le double immobile et fasciné du lecteur, aux quatre coins de l’appartement. Vint le crépuscule qui gomma la course de son ombre, la nuit à son tour suspendit le temps, qui se dilua pour le transporter ailleurs...
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