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Guerre du pacifique 1940

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Alain Derenne

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Nous avons pris la mer un vendredi 13 sur le SS Rhexenor, un Blue-Funnel de la marine
Britannique, transporteur à vapeur de 14 ch. et de 9900 tonnes, nous prenions le quart
ensemble avec Jean-François, deux fois par jour.
Nous étions tous deux, lieutenant de 1ère classe sur le croiseur léger - Jean de Vienne;
en rade de Toulon quand l'ordre fût donné de saborder la flotte le 27 décembre 1942,
pour pas que celle-ci ne tombe aux mains du III Reich.
Evasion de France vers l'Angleterre, où nous avons proposé nos services à l'Amirauté
afin de renforcé leurs équipages sur les transports en convois voguant vers la mer du
japon,
Notre navigation se déroulait toujours sans histoire, un souvenir me revient en mémoire,
c'était le 24 décembre au milieu de l'océan indien, le soir de Noël, nous venions de
prendre notre quart avec Jean-François, tout feux éteints, notre navire laissait doucement
échapper des relents de musique de danse Américaine, du très bon Benny Godman et de
l'excellent Cout Basie avec son orchestre Big Band Swing Jazz, ah!, ces musiques qui
chantent en moi, même de nos jours, le swing des années 40.
Ces musiques nous arrivaient sur le pont assourdi, assez lointaines pour ne pas briser
du monde extérieur, le calme d'une nuit sur l'océan, loin des combats et juste avec le
clapotis des vagues sur la coque, l'étrave elle, froissait l'eau calme avec un petit
bruissement soyeux, comme le ciseau du tapissier coupant une pièce de tissu, alors
que sur l'arrière du bateau, l'écume faisait naître de grands échos phosphorescents.
A notre approche un banc de marsouins traçait dans la mer sombre, comme un
chemin que nous devions suivre et qui était plein de fantaisie.
Et à la vue de ce manège, nous nous sommes tus, émus avec des bouffées de souvenirs
de nos Noëls anciens à la maison qui resurgissaient avec une douloureuse insistance.
Je parlais à mon ami Jean-François de nos Noëls dans la Creuse, de nos crêches avec
leurs santons comme dans le Sud, de nos petits villages si espacés les uns des autres,
de cette vie de petites gens, de paysans et de ces hivers si rudes, alors qu'ici la chaleur
et la moiteur du temps nous faisaient coller la chemise à la peau.
Je lui parlais des arbres de Noël de mon enfance, des retours de l'église après la messe
de minuit, par les petites venelles où un vent froid s'engouffrait et nous faisait courir
vers la maison pour y retrouver la chaleur d'un bon feu dans la cheminée et un bon bol
de chocolat chaud avec une tranche de biscuit, avant de sauter dans notre lit.
Il y avait eu des Noëls où grand-père était encore là, il nous lisait alors une histoire de
Jules Verne, je me souviens de Vingt mille lieues sous les mers ou bien Les enfants du
Capitaine Grant, et je rêvais un jour d'être comme le Capitaine Harry Grant.
Puis les Noëls ont passé, pauvre Papy, il n'était plus là pour nous lire des histoires.
Mon Papa qui avait empreint toute ma jeunesse de sa si douce et importante pour moi
philosophie, lui qui m'avait poussé aux études supérieures, et Maman courage, qui ne
mesurait pas pour moi ces sacrifices.
Une émotion me gagna que mon ami détourna avec discrétion ;
_ Voit comme les étoiles scintillent, comme elles sont à la hauteur de nos sensations...
Ce soir-là, un soir ou le ciel semblait plein de vibrations et d'anonymes messages, que
nous en sommes venus à parler de l'univers...
Jamais je n'avais été si loin avec soudain ce déclenchement, ce vrai malaise physique
qui semble pourtant au-delà des sensations et qui creuse le fossé entre l'humain et le
divin, où va l'esprit en ces soirs de plénitude.
Quant à trois heures, si je me souviens bien, nous regagnâmes notre cabine, la musique
continuait de sourdre, comme celle d'un mauvais lieu, dans une rue chaude des bas fonds

de Chicago où des gogos danseuses attiraient le chaland.
Mais nous restions éblouis de rêves.
La guerre a pris fin depuis très longtemps, je n'ai jamais revu Jean-François, mais nous
sommes passé au travers de celle-ci, et je suis là avec vous et mon petit souvenir.

PS: le 03 février 1943 le SS Rhexenor fût torpillé et coulé par le U217 à 6h45, ce même
U217 fût coulé dans la même zone que le Rhexenor le 05 juin 1943, par des avions
Avanger du USS Bogue

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Maour · il y a
On s'y croirait! Une belle immersion dans ce pan de l'Histoire. Merci encore de m'avoir lu (si vous avez une minute d'ailleurs, je vous encourage à jeter un œil à mes Schnouilleurs).
Au plaisir de vous lire.

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Alain Derenne · il y a
fait
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Sylvie Franceus · il y a
Deux minutes pour un morceau de guerre, c'est peu et pourtant suffisant pour l'hommage rendu aux héros cités ici.
Merci.

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