Grosse vache !

il y a
4 min
1 433
lectures
485
Lauréat
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Une injure terrible, balancée à l’autre – crachée à l’autre –, lors d’un repas. Voilà le point de départ de cette histoire ; une

Lire la suite

Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Été 2019

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

— T’es qu’une grosse vache, t’entends ! Oui, une grosse vache !

C’était parti comme un coup de fusil retentissant, en plein silence, dans la grande cuisine aux murs décrépis. Seul le poêle au centre de la pièce dispersait la chaleur nécessaire au couple ennemi, juste pour les maintenir en vie ; lui trônant à un bout de table, dans les vapeurs de soupe, elle à l’autre bout, à des kilomètres. Deux mètres cinquante d’indifférence, de colères souterraines et de muettes violences. Il avait visé juste ; elle n’avait pas eu le temps d’esquiver le tir, coincée sur sa chaise, son gros cul – comme il aimait dire – débordant de tous côtés. Toute boudinée dans son tablier à fleurs, elle avait pris le projectile en pleine face. Puis la poudre avait éclaboussé tout son corps, brûlant d’abord puis pénétrant tous les pores de sa peau, inondant sa chair, l’immobilisant comme foudroyée, incapable de riposter, salie, souillée, blessée à mort.

Grosse vache ! La détonation résonna encore dans la pièce nue meublée uniquement du strict nécessaire, ricochant sur le buffet vermoulu qui servait de rangement à quelques verres et à deux trois assiettes chanceuses d’avoir encore échappé aux guerres conjugales. Puis ce fut à nouveau le silence épais et insupportable entrecoupé d’imperceptibles sanglots, le tout rythmé par le tic-tac de la pendule tel un compte à rebours, une bombe prête à sauter, et le claquement étouffé du bois sec derrière la vitre noire de suie.

Ils restaient là, figés, personnages d’un piteux tableau aux peintures délavées, usées par le temps, une vieille croûte sans valeur, craquelée aux visages, aux mains ; une toile sans signature, éclairée faiblement par l’unique ampoule crasseuse au-dessus d’eux. Elle, dans l’ombre comme elle avait toujours été ; elle, silhouette informe à présent dans l’ombre de son bonhomme et lui, à peine plus visible, noyé dans sa vinasse. À présent deux êtres désunis pour le pire puisque le meilleur était derrière eux. Image lointaine de deux corps alanguis, entrelacés sous les grands arbres, dans un lit d’herbes hautes, amoureux, insouciants. Image lointaine d’un enfant gambadant au bord de l’eau un dimanche de printemps. Il avait suffi qu’elle s’éloigne de lui quelques instants et l’enfant avait disparu dans les eaux troubles de la rivière.

Mille fois elle était morte et mille fois elle avait survécu, mille fois coupable. D’abord noués l’un à l’autre, ils s’étaient ensuite détruits l’un contre l’autre, s’éloignant petit à petit l’un de l’autre, s’évitant, s’ignorant, se haïssant des yeux, si distants, et pourtant si proches dans la tourmente. Et puis le temps avait fait le reste, car le temps dépose comme un pansement sur nos blessures profondes, empêchant les entailles de s’ouvrir à nouveau. Le temps atténue mais ne guérit pas. Ainsi, les petits mots douillets qui tissent le lien, les doux baisers qui rapprochent, les caresses que l’on offre au corps et qui enflamment le cœur, toutes ces attentions avaient laissé place au froid glacial d’une histoire sans paroles, aux matins sans bonjours et aux nuits sans amour. Ils s’étaient emmurés dans leur chagrin respectif, lui avec son vin, elle avec ses gourmandises, se négligeant mutuellement, s’autodétruisant à petit feu.

Grosse vache ! Il avait brisé le code établi depuis toutes ces années. Il avait rompu le silence installé. Il avait posé des mots sur ce qu’elle savait déjà, sur ce qu’elle n’avait jamais osé affronter. Ainsi, elle n’était pour lui qu’un animal, juste mû par l’envie de se nourrir, un mammifère devenu inutile sans petit à chérir, un bovin aux mamelles gonflées, agonisant, dans l’herbe grasse, dont personne ne s’occupe.

Il se leva, noua sa serviette et la rangea dans le tiroir, comme tous les soirs. Sans un regard vers elle, il monta l’escalier, titubant, comme tous les soirs, agrippant la rambarde de ses grosses mains tremblantes, le pas hésitant sur le bois craquant à chaque marche. Puis, derrière lui, il referma la porte. Elle connaissait le moindre de ses gestes aux bruits qui venaient du plafond : une, puis deux bottes lourdes sur le parquet, le grincement du sommier, le clic de la lampe de chevet. Bientôt elle entendrait les raclements de gorge, les ronflements, d’abord espacés, puis continus. L’alcool aidant, il ne tardait jamais à tomber dans un oubli profond.

Elle se moucha dans le coin de son tablier, sa seconde peau, tout en nettoyant la table. Elle laverait demain. Pas le courage ce soir. De toute façon, rien ne pressait ; elle n’avait que ça à faire ; elle ne servait plus à rien d’autre. Une vie derrière les fourneaux à défaut de cajoler, une vie de femme à la Maupassant, morne et triste. Une vie derrière les barreaux, condamnée à jamais. Elle prit son châle accroché au mur et sortit ; le besoin de parler à son fils. Elle suivit le chemin qui longeait la ferme, dans la nuit qui tombait ; il reposait non loin de là. Elle pouvait ainsi rester proche, lui raconter ses journées, lui dire combien elle avait souffert, lui demander mille fois pardon. Mais aucune réponse ne lui parvenait. Elle attendait du ciel un signe, un rayon de lumière jaillissant entre deux nuages, un éclair soudain ; non, rien. Néanmoins, elle avait pris l’habitude de venir le voir plusieurs fois par semaine, qu’il vente ou qu’il pleuve, que le soleil déverse ses incandescences ou qu’il gèle à fendre la pierre, elle était là, masse informe au milieu de l’étroite allée, un fantôme, une âme errante, jour après jour, tel un esprit hante à jamais un lieu qu’il a aimé. Il était son exutoire, l’ami proche à qui l’on confie toutes ses peines. Elle arriva devant lui, épuisée. Elle traînait son corps comme un fardeau sur le chemin pierreux, trébuchant au moindre nid de poule ; elle tirait sa personne comme on tire un gros sac, tel le forçat traîne son boulet, coupable à perpétuité. Elle lui parla ainsi plus d’une heure mais que le temps passe vite lorsque l’on vide son cœur. Lui l’écoutait, à jamais silencieux sous le marbre froid. Puis, lasse et haletante, elle s’affaissa sur le flanc contre la sépulture, enlaçant le berceau comme elle pouvait de ses bras courts et grassouillets. Enfin, une fois l’enfant lové contre ses mamelles, apaisée, elle ferma les yeux pour mieux le voir.

Le médecin, appelé sur place en urgence au petit matin, parla d’un arrêt cardiaque, mais il ne put déceler le chagrin qui avait envahi son cœur. Mourir de chagrin n’existe pas pour la science. On meurt d’un accident, d’une maladie ou d’un arrêt cardiaque. Le fossoyeur qui aida les gendarmes à déplacer le corps s’amusa même à dire au café du village :

— Elle était lourde comme une grosse vache, vous entendez ! Oui, lourde comme une grosse vache !

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Une injure terrible, balancée à l’autre – crachée à l’autre –, lors d’un repas. Voilà le point de départ de cette histoire ; une

Lire la suite
485

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Cali Mero
Cali Mero · il y a
Triste ce vieux couple qui se déchire
Image de RDB MAURY
RDB MAURY · il y a
Je dirais superbe exercice de style ... qui nous amène au coeur de ce désespoir ... mais, une telle détresse, est tellement lourde à approcher ...
Image de RichardTri Peucelle
RichardTri Peucelle · il y a
Fort, puissant et plein de tendresse. Bravo

Vous aimerez aussi !