5
min

Gromouton

Image de Bartho Lomé

Bartho Lomé

644 lectures

123

Qualifié

Si une princesse me demandait une fois de lui raconter un mouton, je lui dirais qu'il y a moult moutons et moult manières d'être un mouton. Et qu'un mouton de poussière vaut bien tout autre mouton qu'on veuille bien me présenter. Elle me trouverait compliqué, mais s'est intéressée, qu'elle m'écouterait. Et là, par les poils du Grand Balai, je lui dirais.

L’histoire fantastique et véridique
de Gromouton de la Fière Poussière

et comment il acquit ce titre glorieux, qui aux dires des grincheux ne convient guère, à une austère poussière.

Écoute...

Dans les débuts, Gromouton suivait docile le troupeau de ses compagnons au dos rond.

Ils faisaient éternellement le même périple, le long des plinthes, silencieux et modestes comme doivent l'être les honnêtes poussières.

C'était ni plus ni moins que le cheminement normal de ceux de son espèce : un destin paisible, qu'ils acceptaient sans plaintes et de bonne grâce. Et si parmi les poussières, être un mouton n'était pas rien, leur unique issue n'en était pas moins la Poubelle, comme tout un chacun en ce sol si bas. Ils n'atteignaient généralement ce sinistre au-delà qu'après de longues errances, mais il pouvait arriver que l'échéance fût plus soudaine.

 

Ils campaient volontiers aux pieds de meubles protecteurs. Chaises ou tables étaient même des haltes obligatoires, et attrayantes. Par temps de ménage, il convenait toutefois d'être prudent.

Un jour, alors qu'il bivouaquait tranquille à l'ombre protectrice d'un fauteuil voltaire, Gromouton faillit bien être fauché par le Grand Balai.

Heureusement, la tempête, quoique violente, avait été brève et cette fois-ci au moins, il échapperait à la Pelle. Comme il ne ressentait aucun appel pour elle, Gromouton retint la leçon : ne jamais se relâcher, ne jamais se laisser aller au faux sentiment de sécurité qu'inspirent les meubles.

 

Pour l'heure, il jugea préférable d'hiverner au dos d'un bon gros buffet campagnard, où l'amenèrent des courants d'air propices. Il y coula des jours heureux parmi les siens, car l'existence y était douce et paisible.

Il serait bien resté là éternellement si sa nature aventureuse, ainsi qu'un sombre pressentiment, ne l'avaient poussé à quitter le giron du douillet refuge. Il fit bien, car tout le reste de la petite communauté succomba à un terrifiant nettoyage de Printemps.
Il fut choqué du sort cruel de ses congénères et s'interrogea longuement sur l'état de poussière. Il était mouton, et comme tel, aurait dû accepter son devenir, aussi impitoyable fût-il ; mais il ne pouvait s'y résoudre et il décida de rester toujours maître de son destin, quoiqu'il advienne. Il s'en fit sur la tommette, le serment solennel.

 

Gromouton reprit donc son périple, esseulé. Il traversa de lugubres déserts de parquets cirés, où il n'y avait poussière qui plane ; il franchit un terrible couloir au carrelage aseptique et il faillit bien succomber à l'odeur nauséabonde d'un Nettoyant liquide.

Il prit mille risques, courut mille dangers, connut l'enfer de la solitude, le désespoir et le doute. Mais le temps passant, vaille que vaille, il subsista jusqu'à des jours plus cléments.

 

Des petits troupeaux se reconstituaient progressivement et il réussit même à en intégrer un, qui s'épanouissait dans une large encoignure accueillante.

Il restait toutefois vigilant, car il savait que le Grand Balai ne prévenait guère quand l'heure du sacrifice sonnait. Il ne voulait en aucun cas être sa victime expiatoire, et ne désirait nullement connaître la Pelle et la Poubelle.

S'il n'arrivait pas à partager l'innocente insouciance de ses jeunes compagnons, en retour, ceux-ci le considéraient avec méfiance, sentant intuitivement sa différence.

Parmi eux, il était seul.

Aussi, méditait-il longuement et se remémorait les vieilles légendes de grenier qui se racontaient à l'époque heureuse du buffet.

Elles parlaient de Pièces où le Grand Balai passait si peu, que les troupeaux pouvaient s'épanouir sans risques dans de grands espaces libres. Ils prospéraient d'une cloison à l'autre sans entraves et leur peuple ondulait paisiblement au gré d'un courant d'air maternel, formant comme un océan mouvant de fraternelles poussières.

Gromouton était convaincu qu'il ne s'agissait pas de légendes et qu'un tel éden existait quelque part. Il élaborait de folles théories et imaginait des univers parallèles, qu'il nommait "Maisons". Il les pressentait multiples, divers et variés.


Certains étaient idylliques, où les moutons étaient maîtres de l'espace intermobilier, où les cieux étaient constellés de myriades de particules volant dans des rayons de soleil, où la petite-fine côtoyait en paix la duveteuse, où la poussière était heureuse.

D'autres étaient des mondes démoniaques, où le courroux vengeur du Grand Balai était quotidien, où sévissaient les abominables dieux prédateurs d'une mythologie terrifiante, tel le tonitruant Aspirateur, la perfide Cireuse ou bien encore l'immonde Centrale Vapeur.

 

Cependant le temps passait et le troupeau prospérait. Tous les jours, de nouveaux moutons venaient le grossir et ils racontaient que partout, ils avaient vu la même abondance. D'autres, régulièrement, reprenaient l'éternelle transhumance, et Gromouton était tenté de les suivre.

Il savait que le temps allait bientôt tourner au Nettoyage, et il se demandait s'il ne serait pas prudent d'aller quérir un lieu mieux abrité et plus sûr que cette encoignure trop dégagée. Il n'en fit pourtant rien. Si quelque chose devait arriver, il était prêt.

Il attendrait son destin.


Et ce fut le Balayage : terrible et soudain. Le vent du Ménage soufflait plus ravageur et plus vengeur que jamais. Le Grand Balai, sans ménagement, déplaçait à sa convenance les poussières impuissantes. Il allait et venait inlassablement, grossissant le tas des captives anéanties.

Gromouton savait que la Pelle n'était jamais très loin en de telles circonstances, mais ne céda aucunement à la panique. Il n'allait pas se laisser mener à la Poubelle comme une vulgaire petite-fine, il n'allait pas non plus fuir, comme l'aérienne-particule.

Il en avait assez de subir craintivement les événements et il était déterminé à agir.

 

Sereinement, il apprécia la chorégraphie subtile du Balai, allant au passage jusqu'à lui trouver une certaine grâce. Il étudia sa logique froide et sans état d'âme, en interpréta le mouvement perpétuel, en démonta le mécanisme infernal, et quand le Grand Balai arriva sur lui prêt à l'emporter, il ne broncha point.

Au dernier instant, il envisagea bien de surfer sur le rouleau de vent qui précède le Coup de Balai, afin d'échapper au piège redoutable; mais n'en fit rien.

Au lieu de cela, avec la complicité désintéressée d'un remous d'air, il surmonta l'obstacle déferlant, s'éleva au-dessus de lui, et au passage s'accrocha à un poil particulièrement hérissé du Balai.

Il se cramponna et résistant à la force du vent qui menaçait de le désarçonner, parvint à s'agripper solidement à la base du manche. Aussi improbable, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, le fait était là, irréfutable :

Il chevauchait le Grand Balai !

Les moutons étaient sidérés de son audace scandaleuse, effarés de sa prétention, tétanisés d'horreur, et fortement réprobateurs.

Une telle attitude immodeste, et indigne d'un mouton, était proprement inconcevable.

Mais Gromouton s'en moquait éperdument : saoulé de vitesse, ivre de mouvement, il était gorgé de fierté et gonflé de bonheur.

Il tutoyait les dieux.

 

Mais quand arriva le moment où le tas de ses captives congénères fut présenté à la Pelle, il fut instantanément dégrisé. Il assista impuissant au transport des moutons en extase vers l'au-dedans, vers les profondeurs insondables de la Poubelle. Il n'y avait chez eux nulle révolte, nul regret. Bien au contraire, ils semblaient comme soulagés, bienheureux.

À l'instant du grand saut ils étaient poussières, et ils le resteraient, en paix au fond du sac noir qui allait les mener jusqu'à l'incinérateur. Cela bien sûr ils l'ignoraient ; mais quand bien même l’auraient-ils su, ils n'auraient pas bronché plus que cela ; et il n'est d'ailleurs pas irraisonnable de penser qu'ils auront fait de très honorables et très honnêtes cendres.

Mais ceci est une autre histoire...

 

Pour Gromouton, les choses n'en restèrent pas là. Le Balai reprit sa course acharnée.

Commença alors un voyage cauchemardesque et dantesque à travers des pièces entières.

Et c'était toujours le même implacable scénario qui se terminait toujours par la même scène : trois coups de balai, tous en Pelle et direction le grand sceau à ordures ; pas de rappel possible ; fin du ballet.

 

Gromouton était épouvanté et il aurait volontiers décroché du manche, pour aller se terrer sous quelque meuble, mais il craignait le coup du Balai ; et pour tour dire, il était pétrifié de peur.

Il n'était plus maintenant le fier conquérant qu'il fut auparavant ; il n'était qu'une poussière de misère, dépassée par des événements qui allaient trop vite. Il regrettait amèrement ses égarements et ravalait ses folles prétentions.

Il s'attendait à tout, mais surtout, il attendait la fin.

 

Pourtant quand ils vinrent à passer devant une Porte-fenêtre béante et dégorgeant des flots d'une lumière divine, il vit de toute évidence, un signe, un appel auquel il ne devait pas résister.
Il saisit le sens du message, ainsi que sa chance et par un courant ascendant latéral, se dégagea du Balai prestement et sans remords. Sa nature aventureuse, un moment refoulée, reprit le dessus et quand la fraîche brise matinale l'aspira vers l'Extérieur, c'est un mouton libre et heureux qui s'éleva vers les cieux infinis.

L'aventure allait commencer...

PRIX

Image de Automne 19
123

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Tarek Bou Omar
Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Bartho, je vous soutiens avec ma voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

Image de Burak Bakkar
Burak Bakkar · il y a
Belle nouvelle ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

Image de Chantane P.
Chantane P. · il y a
belle nouvelle, j'aime beaucoup
Image de Cino
Cino · il y a
Mêêêê, c'est très mignon cette histoire ! J'aime beaucoup le nom du héros.
Image de Bartho Lomé
Bartho Lomé · il y a
bêêêê merci alors
Image de Fabienne Maillebuau
Fabienne Maillebuau · il y a
Cette poussière moutonneuse se lit comme une intrigue de détective et d'animal traqué, très original mon vote.
je vous invite sur Cancuterus et Fleur du mal.

Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
les péripéties d'un mouton qui ne veut pas rejoindre le troupeau car il veut sauver sa peau avant tout ! que d'aventures et ce n'est que le début
facétieux, amusant, inspiré (pas encore aspiré)

Image de Bartho Lomé
Bartho Lomé · il y a
Texte assez ancien, j'avais une suite en tête et... De procrastination en procrastination... l'idée a pris de la poussière.
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
ça tombe bien pour Môssieu Gromouton de la Fière Poussière !
par les poils du Grand Balai ! (juron de Bartho Lomé)

Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Ah! c'est donc Gromouton que j'ai vu descendre d'un étage au-dessus et que de mon souffle j'ai dévié vers la rose du jardin...
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
un coup d'Océdar fort bien ... manipulé ! mes voix
en lice Au bon ressort, si vous aimez

Image de Sup'lari E
Sup'lari E · il y a
waouh!!
Image de Mitch31
Mitch31 · il y a
J'adore. Original et très bien écrit. On peut, c'est selon, penser que les objets ont une âme ou peuvent s'animer. C'est pourquoi à vous lire je pose maintenant cette question: une poussière a-t-elle une vie propre ?? En attendant vous avez mes voix.

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème