Grimhilde

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Dans une autre vie, j'ai eu la chance d'aider les autres à éditer des histoires qui me captivaient... Puis, le temps passant, je me suis mis à écrire moi-même des récits que j'aurais aimé lire  [+]

Image de Automne 2020

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La fourgonnette s’immobilisa face à un immense champ clos de grillages et de barbelés rouillés, qui se fondait, à perte de vue, dans la brume vaporeuse du petit matin. Oleg, le chauffeur, sortit le premier de la voiture pour scruter le territoire interdit. Il constata avec effroi qu’il y avait là, deux fois plus de miradors que sur les trois hectares de la prison de Boutyrka où il avait passé deux longues années. La zone d’exclusion qui se trouvait devant lui était pourtant cent fois plus vaste.
Igor, assis à la place du mort, ouvrit la portière du break et déplia sa lourde carcasse de près de deux mètres. Ancien soldat de métier, il estima intuitivement à deux bataillons entiers le nombre nécessaire de gardes qui avaient dû être mobilisés au plus fort de la crise. Désormais les guérites étaient vides. Des grilles électrifiées faisaient office de sentinelles. De lourds poteaux de béton, recourbés à leur extrémité, supportaient plusieurs rangées de fils menaçants. Ils formaient une barrière haute d’environ quatre mètres. Même pour un acrobate, il était tout bonnement impossible de franchir l’obstacle sans le toucher.
Avec la nonchalance d’un ours, Igor se dirigea vers le coffre du véhicule. Il souleva le haillon pour en extirper une petite mallette noire qu’il tendit à son frère. Oleg l’ouvrit, en sortit les six boules de pétanque qui s’y trouvaient, les jeta une à une à divers endroits du champ de force. Celui-ci ne grésilla pas une seule fois.
— Je te l’avais dit, déclara Oleg, sourire aux lèvres. La centrale est à l’arrêt. Sans son électricité tous ces avertissements ne sont que des épouvantails à moineaux.
— T’avais raison, approuva sobrement son frère, en saisissant dans le coffre une gigantesque paire de cisailles. En signe de défi, Igor s’approcha de l’écriteau jaune frappé d’une pâquerette noire, et sous le regard approbateur d’Oleg, il découpa le grillage juste en dessous. Peu à peu, avec une rigueur toute militaire, le colosse ouvrit une large ouverture dans la clôture.
La muraille franchie, la fratrie poursuivit son périple. Oleg, plongé dans ses pensées, se rappelait, des histoires terrifiantes que l’oncle Anatoli, l’un des liquidateurs de la plus grosse catastrophe nucléaire de tous les temps, lui avait racontées sur cet endroit dévasté.
Au bout d’un quart d’heure, ils atteignirent l’entrée sud de Pripiat. Bringuebalant au vent, l’écriteau, qui matérialisait naguère l’entrée de cette ville prospère, faisait peine à voir. Dix ans auparavant, cette bourgade était considérée comme un fleuron de l’urbanisme soviétique, avec ses logements de bonne qualité, sa voirie goudronnée et ses équipements culturels. Un parc d’attractions devait même y être inauguré la semaine de l’accident.
La voiture avança prudemment en traversant la « forêt rouge », baptisée ainsi à cause de la couleur des arbres fanés, rasés au bulldozer, et des pins morts, enterrés comme de vulgaires déchets nucléaires. Les cigognes blanches, les moineaux et les pigeons, compagnons habituels de l’activité de l’homme, avaient déserté les lieux.
La nature, à nouveau souveraine, avait connu de curieuses transformations : des pins et des bouleaux, très résistants à la radiation, jaillissaient désormais au milieu des décombres. Des loups, des ours ou même des lynx risquaient de surgir à chaque instant en travers du chemin des deux aventuriers.
Suivant du doigt le plan délavé de Pripiat, Igor grogna quelques consignes à son chauffeur pour le faire tourner à droite au pied de la grande roue où des nacelles jaunâtres grinçaient, puis à gauche au pied de la fantomatique carcasse de l’ancien Palais de la Culture. Le but de leur expédition se trouvait à seulement quelques centaines de mètres au nord de l’ancienne mairie dominée par la faucille et le marteau : la datcha d’un certain Iablokhine, ancien directeur de la maintenance de la centrale nucléaire voisine.
D’après l’oncle Anatoli, le vieux gredin avait pendant des années détourné les fonds dévolus à l’entretien des réacteurs dont il avait la responsabilité. Ne pouvant conserver les roubles blanchis dans une banque, il les avait convertis en tableaux et en pièces d’or. L’oncle tenait cette information de la cuisinière de la maison avec qui il avait eu une aventure, à l’époque des opérations de liquidation du secteur. Sur l’oreiller, la jeune femme n’avait pas été avare en confidences sur les richesses de son employeur.
Pendant des années, Anatoli avait caressé l’espoir de revenir à Pripiat. Une maudite leucémie l’en avait empêché. Comme 90 % de ses collègues, ce brave homme était depuis passé de vie à trépas. À l’article de la mort, l’oncle Anatoli avait remis à ses neveux le plan de la ville ainsi que le petit carnet noir dans lequel il avait méticuleusement consigné les indications sur les trésors du notable corrompu.
Arrivés enfin devant le lourd portail de la propriété, les deux frères le crochetèrent et stationnèrent devant la maison. Une fois à l’intérieur, ils s’en remirent aux indications du calepin. Malheureusement, là où auraient dû se trouver les fameux tableaux, ne subsistaient que des rectangles de papier peint un peu plus clair que dans le reste de la pièce. Dans le bureau, ils n’eurent aucune difficulté à ouvrir le coffre-fort, puisqu’il se trouvait déjà éventré. Vu la poussière entassée dedans, manifestement cela faisait longtemps que des pillards étaient passés. Comble d’ironie, les malfaiteurs n’avaient même pas pris la peine de remballer le chalumeau dont ils s’étaient servis pour commettre leur larcin.
Écœurés, les frères s’affalèrent dans le vieux canapé de l’ancien propriétaire. Il leur parut évident que la belle cuisinière n’avait pas prodigué ses charmes et ses confidences qu’au seul oncle Anatoli.
— Tout ça pour rien…, maugréa Oleg regardant par la baie vitrée.
— Ou pas ! hurla-t-il tout d’un coup en se ruant dans le jardin.


***

La camionnette avançait lentement dans le paysage dévasté de la plaine de Tchernobyl, chargé du produit de ses rapines. Oleg et Igor n’avaient pas voulu reprendre la route principale de peur de croiser une patrouille ou des voleurs de métaux qui avaient pour habitude de tirer d’abord et de discuter ensuite.
Ils retrouvèrent sans difficulté le passage qu’ils s’étaient déjà frayé dans le grillage de la zone de confinement. C’est sur l’air de la Cinquième symphonie de Beethoven et son célèbre « pom-pom-pom-pom » que nos pillards du dimanche reprirent la route de Kiev.
Deux heures plus tard, ils arrivèrent au pied de l’immeuble où Oksana, leur sœur, les attendait avec fébrilité.
— Alors ? demanda-t-elle, vous avez trouvé le magot ?
— Non, il y a des fils de chiens qui sont déjà passés et qui ont tout raflé, répondit Igor.
Les grands yeux verts de la jeune femme se remplirent instantanément de larmes.
— Arrête de pleurer, lui intima Oleg, regarde plutôt !
À la vue du coffre de la Lada remplie de vulgaires caisses de pommes, Oksana étouffa un sanglot. Elle se demanda si les radiations ne lui avaient pas, en plus, fait perdre la tête.
— Ces pommes, lui assura Oleg, vont faire notre fortune !
Elle le dévisagea, totalement interloquée.
— Grimhilde, la méchante reine qui a empoisonné Blanche-Neige, ça te parle ? demanda-t-il, en plongeant sa main dans un des cageots.
— Oui, bredouilla sa sœur.
Tout en brandissant le fruit mortel, il triompha :
— Eh bien cette pomme est comme celle de Grimhilde !
— Tu es fou, s’insurgea-t-elle, qui en voudra ?
— Là, tu te trompes ma petite ! Tu n’imagines pas le nombre de gens avec un mari, une belle-mère ou un patron qu’ils aimeraient « endormir » pour l’éternité !
— Et surtout, renchérit Igor, le prix qu’ils sont prêts à payer pour cela.

La jeune femme contempla alors d’un œil neuf la précieuse cargaison comme si ses frères avaient pillé les pommes d’or du légendaire jardin des Hespérides.
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