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Les voyageurs qui suivent la route stratégique numéro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent à l’odeur parfumée de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu’aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d’aulnes et de genévriers. 
« Vous arrivez au poste frontière de Sverdosk. Stop. » Une barrière couchée sur son berceau de fer, un simple tube peint de rouge et de blanc, comme un jouet d'enfant, une aire de stationnement, une tour de guet, échafaudage de troncs et de planches coiffé d'une batterie de projecteurs qui fouillent les éboulis et le ciel. Plus loin, des baraquements sans étage aux toits de tôles ondulées entourent une placette où se dresse un mât...
Des bouffées de musique syncopée s’échappent par une porte qui bat en faisant tanguer un petit panonceau accroché dessus « Chef de camp. Frapper avant d'entrer ». Le chef du camp, c'est Gregor, « Frapper avant d'entrer », c'est lui qui l'a fait ajouter. Ça lui laisse le temps de décrocher son képi, d'enfiler sa vareuse, de se donner l'aspect qu'il faut, de l'autorité qu'il représente dans ce coin perdu de roches éboulées et de flancs de montagnes tourmentés qui le protègent des ennemis. Un jour, il le sait, ils viendront. Il apercevra au bout de la route la poussière soulevée par les chenilles des tanks et puis la longue file de monstres d'acier indifférents s'avancera vers lui, le char de tête s’arrêtera, la gueule du canon cherchera son regard et il sera mort, pulvérisé. S'il a le temps, il donnera l'alarme à ceux de la caserne en bas, dans la plaine, s'il a le temps, avant d'être écrasé par les bombes… 

Gregor se chauffe les mains sur le petit poêle qui ronfle pendant que la musique d’Amérique, les chants rauques des noirs des plantations de coton, s'envolent du vieux tourne disque. Il passe des heures dans son bureau, devant le registre. Sa mission, c'est de faire le tri parmi  ceux qui se présentent au poste frontière. Ils ont l'aspect rassurant de voyageurs, de représentants de commerce, d'immigrants sans problème, mais des espions se cachent parmi eux. Il doit tout noter : identité, nationalité, provenance, destination, copie des pièces d'identité, date d'arrivée, date de départ, consultation du fichier des personnes recherchées. Un travail méticuleux, fastidieux... Dieu merci, il y a Anna. Le lundi, Anton monte de la caserne de la ville pour le contrôle et les transmissions. Et dans sa voiture, il y a Anna. Une prostituée. Anna sent la marjolaine, les fleurs séchées, le tilleul, ça dépend. Au milieu des airs d’Amérique Gregor oublie tout, je t'aime, elle pas du tout, il essuie d'un revers de main la buée des vitres, les crêtes des montagnes flottent dans le ciel bleu, les merles picorent les miettes de pain qu'il jette le matin devant sa porte, le printemps arrive, des petites fleurs vont bientôt éclore, tous les ans, c'est pareil, des pâquerettes, presque aussitôt desséchées, arrachées par le vent, Anna, je t'en supplie, parle-moi. Ce salaud d'Anton a garé son auto devant la porte, il laisse tourner le moteur, il le fait exprès, et quand il klaxonne, elle prend son petit sac et se sauve. Vie de merde. Alors, Gregor relit une fois encore la liste des voyageurs qui attendent, là bas, dans le baraquement de transit et qu'il doit laisser partir, vers la vie, vers toutes les Anna du monde.

Trois jours que je suis là, arrêté, comme paralysé sur cette limite, cette bande d’espace bleu et froid que le soleil du matin fait vibrer, qui sépare les rochers inséparables, les hommes identiques, qui change le nom de la même rivière. Je partage un baraquement avec d'autres voyageurs, des gens résignés, silencieux, je ne sais ni d'où ils viennent ni où ils vont, pourquoi ils ont pris cette route, pourquoi ils attendent… Assis sur un banc contre la paroi de bois, nous écoutons le vent. Parfois, quelque part, tinte une clochette, parfois une déflagration claque dans la montagne. Je n'ai pas de bagages et mon dénuement a éveillé les soupçons de Gregor. Il a confisqué mes papiers, mon passeport, les quelques dollars qui me restent. Il observe mes gestes, grogne quand je m’éloigne et quand je reviens vers lui, il hausse les épaules et se tourne vers le sommet des montagnes. Demain, j’essaierai de franchir la frontière.

J'attends. Lui aussi, il attend. Tous les matins, il se lève au son de l’hymne national que crachote le vieux tourne disques, il sort en traînant les pieds, il regarde le ciel, déplie lentement le drapeau, il le hisse en silence jusqu’en haut du mât et moi, je lance de loin un grand bonjour, je lui demande comment va le ciel, pour plaisanter. Il attache lentement la corde du drapeau, il ne répond pas. Le ciel lui fait peur. Hier, il m’a dit que là-haut un satellite filme en permanence le mouvement des visages, des yeux, des lèvres, que la moindre expression est mise en archive, étiquetée et ajoutée au dossier de chacun. Je me demande s'il se fout de moi. Non. Il y croit vraiment à cette histoire. Le reste de la matinée, il fouille pendant de longues minutes avec ses jumelles les pentes glacées de la montagne. On dirait qu’il cherche quelque chose qu’il doit absolument trouver. Ensuite, de son écriture fine aux hampes arrondies, il note tout ce qu’il a vu sur les pages du registre. Un coup de tampon, il pose son stylo, un soupir, il ferme le registre, il regarde par la fenêtre... Un jour, peut-être, si ses rapports donnent satisfaction à la hiérarchie, il sera muté dans une garnison des plaines, loin des frontières. Gregor attend depuis si longtemps. 

Il ne doit pas savoir ce qui est arrivé hier. J’ai trouvé un passeport, sur la terre battue. Au nom de Antoine Giltras. C’est le mien, avec le cachet du poste frontière. Il s’approche de moi. M’a t-il vu ramasser le passeport ? Pas moyen de savoir. Dans ses yeux, je vois passer comme une supplique, une incompréhension, un regret.. Quelle dégaine il a, ce pauvre Gregor, les bottes mal lacées, la vareuse froissée, le képi posé en haut de la tête comme une couronne. Son regard me dit ne t'en vas pas, reste un peu... Ailleurs, dans un autre temps, nous aurions pu être amis. Quelque chose nous rapproche, mais je ne sais quoi… Il vit dans ce hameau de tôles et de vent depuis si longtemps... Bientôt je franchirai la frontière, je m’en irai, loin de ces baraquements, de Gregor, de sa folie et du vent...

Je crois qu’il dort, c’est le moment. J’ai franchi la barrière, simplement. Pas question de m'attarder. Le vent de la montagne me pousse... Je marche le long des pentes bleues des monts Drietz, je grimpe le sentier à l’odeur de menthe et de crottin. Le soleil s’est levé et j’atteins la première crête. Je pense à Gregor, tout seul au poste frontière. Peut-être a-t-il posé mon passeport sur le sol de la cour pour que je puisse m’enfuir, passer la frontière. Des tranchées profondes remplies de neige gênent ma marche. Le soleil brûle mon dos, une douleur me transperce, je vacille, je tombe. Mon sang coule sur les mottes de terre, sur la neige. Pourquoi ?

J’ai chaud, le froid qui vient me paraît délivrance. Au pied de la montagne, Gregor, songeur, abaisse son fusil à lunette qui fume dans l’air frais du matin. Il fait un signe de croix, cherche du regard en haut du ciel le grand satellite et il va s’asseoir devant le registre. Il branche le tourne disques et il écrit  : Antoine Drietz, un espion qui cherchait à pénétrer sur le territoire abattu ce jour à 7 heures 05. Voilà, c’est net, un bon point pour accélérer sa mutation. Là haut, sur les pentes glacées des monts Drietz  les taches de sang éclaboussent la neige.

 
 

PRIX

Image de Automne 2018
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre poignant TTC pour lequel j'ai voté Diorite...pardon Pierre !
Irez-vous soutenir ma chienne Ianna dans les dunes en finale automne ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes. Bonne journée à vous.

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Isabelle Lambin · il y a
Certaines personnes sont prêtes à tout pour changer d'horizon.
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jc jr · il y a
L'ennui, le devoir, les petits plaisirs....C'est un métier d'un autre temps, qui me rappelle la guerre froide.Viendriez-vous découvrir " le bilan " en finale TTC...
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MCV · il y a
Par de là l'épisode frontalier, on sent chez vous l'envie de raconter des histoires, de faire vivre des gens... bref des envies de scénario. Je me trompe?
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Pierre Lieutaud · il y a
Vous avez raison...
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MCV · il y a
Et bien, bravo pour ça (aussi)!
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Moniroje · il y a
Du pouvoir des garde-frontières!!!
Tiens donc, à l'époque des satellites, ça existerait encore ?

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Pierre Lieutaud · il y a
Les satellites, ça regarde, les hommes, ça tue.....
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Zouzou · il y a
il y en a qui ferait tout ...pour une grande place au soleil ! mes voix
si vous aimez ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Iran ' Poésie Automne

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Pierre Lieutaud · il y a
Il y en a beaucoup....merci
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Alain Lonzela · il y a
Sacrée manipulation des foules.... et il y croit...
Bravo

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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. Il y croit ou il fait semblant
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Alain Lonzela · il y a
Ce serait encore plus horrible.... Cela voudrait dire qu'il a abattu un homme pour le plaisir...
Quoi qu'il en soit, Bravo pour ce texte...

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Jean Calbrix · il y a
Atroce, et tout ça pour une promotion ! +5
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Pierre Lieutaud · il y a
Je crois malheureusement que ça arrive...souvent....Que pèse la vie d'un pauvre type face à la promotion d'un salopard?
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Jean Calbrix · il y a
Tout à fait d'accort avec vous Pierre !
Permettez que je vous invite à une petite balade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne journée à vous.

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Atoutva · il y a
Des personnages attachants qui cherchent à survivre. Une histoire terrible comme il peut s'en produire, bien construite et bien écrite.
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci
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Doria Lescure · il y a
Il y a un ton dans ce récit bien construit qui nous entraîne et nous perd à dessein dans les pensées des personnages lesquels portent plutôt bien cette histoire dense, forte et originale. Cher Pierre, pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
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Pierre Lieutaud · il y a
Un grand merci pour vos commentaires
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