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Granville dans nos têtes

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Jenny Guillaume

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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Un départ en vacances, ça se prépare ! Mais même préparé, tout ne se passe pas toujours comme prévu… C'est avec beaucoup d'humour et une ...

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(Quelque part à l’est de la France)

Tip tip tip... Tip tip tip...

Ma main s’abat sur le réveil. Quatre heures pile. 04:00 en rouge devant mes yeux grand ouverts. Enfin, c’est l’heure, je peux me lever. J’ai vu passer 23:15, j’ai insulté 00:07, j’ai maudit 01:46.
À 03:33, je savais que c’était foutu : je ne dormirais plus.
J’ai serré fort les paupières en fronçant les sourcils. Mais on ne peut pas dormir avec les sourcils froncés. Je me suis retourné en soupirant. D’un côté. Puis de l’autre. J’ai bâillé pour desserrer ma mâchoire. On ne peut pas dormir avec la mâchoire serrée. J’ai enfoui ma tête dans l’oreiller. Je l’ai enfouie sous l’oreiller. L’oreiller a valsé. J’ai fixé le plafond. Là-haut, le blog du meilleur campeur de l’année défilait.
Étape 1 : charger le coffre du break. Au fond, la toile de tente, les piquets, la table et les chaises pliantes. Par-dessus, les matelas pneumatiques, les sacs de couchage. Ensuite, mes outils, le réchaud et les ustensiles de cuisine. En dernier, les bagages. J’ai tout prévu, tout calculé. Tout va rentrer. Mon break, c’est pour ça que je l’ai acheté.
Je ne pouvais pas rater une occasion pareille. On sent qu’il a du vécu mais n’empêche qu’il a une sacrée classe ! Peinture noire métallisée, jantes à tomber, toutes les commandes au volant, même l’autoradio. Une semaine que j’ai programmé le parcours sur le GPS intégré. J’ai hâte de tester le régulateur de vitesse sur l’autoroute. Ah, ils vont être bluffés par le confort des sièges quand ils sortiront à l’air libre après sept heures de route ! Je pense à ma famille, moi.
Non vraiment, rien à voir avec Hervé et son coupé, Thierry et son SUV. Bande de frimeurs. Je repense à leur tête quand je me suis pointé à l’usine avec mon break, lunettes de soleil sur le nez. La responsable achats m’a fait la bise. Ils étaient dégoûtés.
Ne pas penser au boulot. J’ai trois semaines pour me vider la tête. Je souffle à fond. Camper, ça va m’aider à déconnecter. Et en Normandie, on sera peinards. Je vois déjà Lulu tout fier qui m’aide à planter les piquets de tente, le marteau trop lourd pour lui. Et puis Granville, la plage de sable immense, Titi qui voit la mer pour la première fois, son sourire qui me dit « merci Papa »...

Concentration. Étape 1 : le chargement. Je me redresse d’un coup dans le lit. Je pose les deux pieds sur le carrelage. Le sol est frais. Je suis prêt. C’est parti.

À l’autre bout du lit, la couette remue. Une mèche de cheveux s’échappe, un bout de nez pointe sur l’oreiller. Elle bâille :
— C’est déjà l’heure ?
Elle ajoute en s’étirant, façon étoile de mer :
— Encore cinq minutes... ou pas ?
Elle a le don. Le don de me faire péter les plombs. Bien sûr que c’est l’heure. Bien sûr qu’il ne faut pas traîner. On a tout le pays à traverser et une tente à monter ! Je rétorque sèchement :
— Tu fais comme tu veux, moi j’ai des choses à faire.

* * *

Aucun doute, il est déjà sur les nerfs. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Moi non plus du coup. Allez debout. Je dois faire le café et puis terminer les sacs de provisions. Je savais que camper, c’était une mauvaise idée. Il y a trop de trucs à penser. On n’aura pas de frigo. Les aliments auront chaud, les enfants auront froid. Six ans à peine, deux ans et demi : ils sont bien trop petits. Ce sera sale dans les douches et galère pour les couches...
Allez debout. Toute la nuit, j’ai fait et refait ces sacs dans ma tête : un pour le pique-nique de midi, un pour ce soir et demain matin. Surtout ne rien oublier. On est dimanche, on ne pourra pas faire de courses. Je ne sais plus si je lui ai dit que je faisais deux sacs. Bon, dans le break, il y a de la place. Je mettrai celui pour midi en dernier pour pouvoir le récupérer facilement. On ne sait jamais. On sera peut-être encore sur la route.
Ah, j’entends la douche couler. Allez debout. Je serai tranquille dans la cuisine. En passant, un petit coup d’œil dans la chambre des garçons.
Lulu commence déjà à remuer. Hier soir, il était tellement excité ! J’espère qu’il ne se réveillera pas trop tôt. Titi, lui, dort à poings fermés. Il dort encore comme un bébé, les poings serrés de chaque côté de la tête. On devrait essayer de s’endormir comme lui le soir, les mains en l’air, accepter de se rendre...
Je soupire. Il ne faut pas que j’oublie leurs doudous. Et toutes les petites voitures. Hier soir, Titi les a alignées le long du mur. Il adore faire ça. J’ai peur que le sac à dos de Lulu soit trop petit. Bon, je verrai ça en dernier.
Il pleut souvent en Normandie. C’est quelle ville déjà ? J’ai oublié. L’important c’est de partir, de changer d’air. Il faudra que je mette mes chaussures fermées pour partir. Surtout, ne pas oublier celles des enfants. Ils en auront besoin à la pause pipi. Et puis leurs blousons de pluie. Le mal de tête me prend. Ah oui, le café !

* * *

Je les entends mais je fais semblant de dormir. Hier soir, Maman m’a dit qu’ils viendraient nous prendre dans notre lit et qu’on se réveillerait dans la voiture. On sera en pyjama dans nos sièges auto. Ce sera magique, elle a dit. J’ai trop hâte qu’ils viennent me chercher. Doudou aussi. Je le serre fort. Maman s’est arrêtée devant notre porte. J’y ai cru mais non, elle est repartie.
Titi, il ne comprend pas encore. Impossible de lui expliquer. Hier soir, il s’est endormi tout de suite. Je voulais un chat ou un chien, moi. Les animaux, ça grandit plus vite et c’est plus intelligent. On aurait attendu ensemble. Titi, à force de l’écouter ronfler, je me suis endormi moi aussi. Heureusement que Papa fait du bruit, ça m’a réveillé.

— Doucement avec la porte de la salle de bains, tu vas les réveiller ! Le café est prêt.

* * *

Ron Ron Ron ZZZZ Ron Ron Ron ZZZZ

* * *

Encore une de ses idées à la noix... Ce serait bien plus simple de les réveiller et de les habiller tout de suite. Après, ils se rendormiraient et on serait tranquille. Mais non, il faut que ce soit magique ! Il faut surtout qu’elle atterrisse. Maintenant, c’est nous les parents. La magie, ça ne se fait pas tout seul.
Tout seul. J’ai tout préparé tout seul. L’aspect pratique, on dirait qu’elle s’en fout. Choisir le camping, acheter le matériel, compulser les guides touristiques. Si ça se trouve, elle ne sait même pas où on va cette année !
Je souffle à fond. Je repense à la tête que Titi va faire sur la plage. C’est vrai qu’on a raté ça pour Lulu. Il était avec ses grands-parents l’année dernière. Belle-Île-en-mer et la belle-mère. Beurk ! Il est infect son café.

— Qu’es-ce que tu dis ?
— Grmmlsfbg.

Direction le garage.

* * *

Je n’ai pas compris ce qu’il a marmonné. Bon, on ne va pas se prendre la tête maintenant. J’ai un drôle de goût dans la bouche. Un goût aigre. J’avale mon café. Moi qui ai toujours adoré les départs en vacances. L’excitation de l’aventure, le frisson de l’inconnu...
Je soupire. Je vérifie une dernière fois que j’ai bien le compte de petits pots. Un paquet de petits beurres dans mon sac à main pour Titi. C’est le seul moyen de le calmer s’il se met à pleurer.
Allez, la douche maintenant. Sinon, c’est moi qui vais pleurer.

* * *

Voilà. Tout y est. J’ai assuré. J’espère qu’elle a fini avec les valises. Je rentre dans la maison. Mais où est-ce qu’elle est passée ? Ah, j’entends la douche couler. J’ouvre la porte de la salle de bains en grand. Je crie pour couvrir le bruit de l’eau :
— T’as fini avec les valises, je peux les charger ?
— Non, j’ai encore ma trousse de toilettes à ranger...
— Bon, je vais charger celle des garçons en premier.
— Grmmsjskt.

Je n’ai pas compris ce qu’elle a marmonné. Sûrement des affaires à rajouter. Tant pis pour elle ! Hier soir, elle n’avait qu’à se bouger. Ça l’apprendra à rêvasser.

* * *

Il ne faut pas qu’il oublie les couches de Titi. Je sors de la douche. Je ne me suis pas lavé les cheveux, tant pis. De toute façon, à quoi bon aujourd’hui. Je m’habille. Je fais du tri dans ma trousse de toilettes. J’ai beaucoup de produits. Trop. Tant pis pour le soin des cheveux, le soin du corps. Une valise pour deux, c’est difficile. Qu’est-ce que ses affaires sont bien pliées... Les vêtements de femme aujourd’hui, on n’arrive plus à les plier. Ils s’achètent sur cintre et ils restent comme ça dans l’armoire. Je dépose la trousse par-dessus et je boucle la valise. Voilà. Je serai aussi fripée que mes habits.

* * *

Elle me tend la dernière valise. Elle fait une de ces têtes, ça promet. Je la glisse dans le coffre comme une lettre à la poste. Je vais pouvoir tirer la plage arrière déroulante, le couvre-coffre comme on dit. Froidement, elle énumère :
— Il reste les vestes de pluie, le sac de jouet des enfants et le pique-nique. Je vais mettre les chaussures des enfants sur les tapis en dessous des sièges. On peut mettre le sac de jouets entre eux...
Incroyable, elle prend des initiatives. On aura tout vu. OK, pendant qu’elle s’occupe des chaussures des garçons, je vais chercher le sac de bouffe.
Quoi ?? Mais qu’est-ce que c’est que ces deux énormes sacs ? Non, mais ça va pas bien dans sa tête ! Plus elle a de la de la place et plus elle accumule, c’est toujours pareil. Et le couvre-coffre, hein ? Rien à faire de la visibilité arrière ? C’est pas elle qui va conduire !

* * *

Et voilà, ça continue.

* * *

Je me demande bien ce qu’ils font. C’est drôlement long. J’espère qu’ils ne vont pas partir sans nous. Ah, j’entends Papa. Il est énervé. Il arrive. Je fais semblant de dormir mais je serre fort Doudou. Il me soulève un coude. Il ne sait pas comment me prendre. Enfin, il se décide. Je pose ma tête sur son épaule. Nous remontons le couloir. Soudain, je sens le froid. Nous sommes dans le garage. Papa me dépose dans le siège auto. Il m’attache et met une couverture sur moi. Il claque la portière. J’attends un peu, Doudou contre ma joue. J’ouvre à peine les yeux. C’est au tour de Titi. Maman tient son lapin et son paquet de couches.

* * *

ZZZ. Où lapin ? Ah lapin. ZZZ

* * *

Je m’installe au volant. J’allume le GPS. 726 kilomètres. Il est déjà cinq heures. Il faut y aller. Un coup d’œil dans le rétro. Vue bouchée par la bouffe et les couches. Magique. Je souffle à fond.
La voilà qui retourne dans la maison. Qu’est-ce qu’elle a encore oublié ? L’appareil photo est à ses pieds avec son sac à main qui déborde comme d’habitude. Ah, elle revient. Le sac à dos de jouets, bien sûr. Bon sang, il est plein à craquer, la fermeture éclair va exploser ! Moi aussi.

Je démarre et je sors du garage. Elle ferme la porte à clé derrière moi. Avant de monter en voiture, elle me demande :
— C’est bon pour les fenêtres ?
— J’en sais rien moi ! T’as pas vérifié ???
Elle a l’air catastrophée. Petite vengeance, ça lui fera les pieds.
— C’est bon, j’ai regardé. Allez monte !
Nous partons. Les enfants dorment, c’est déjà ça.
— Papa, c’est dans combien de temps 726 kilomètres ?

* * *

(Sur la route)

Six heures. Horreur. Tout le monde est déjà réveillé. Je cherche le paquet de petits beurres dans mon sac à main.

— Ah non, pas tout de suite hein, attends qu’on s’arrête ! Ils vont en mettre partout. J’ai tout aspiré hier, je te signale.
Je le savais, son break lui monte à la tête. Il faudra vite s’arrêter de toute façon. La couche de Titi doit être pleine.
— Essayez de dormir encore un peu les enfants, on va bientôt faire une pause.
— Mais Maman, il a pris une voiture à moi !
— Tu peux lui en prêter une, non ? Cherche dans le sac, il y en a plein d’autres.
— Mais c’est la mienne !! C’est à moi, Titi !
— Arrêtez de vous chamailler...

Il monte le son de la radio à fond pour couvrir nos voix. Il se la joue avec ses commandes au volant. À croire qu’il ne peut pas nous supporter. Titi se met à pleurer.
Discrètement, je tends un petit beurre derrière moi. Titi l’attrape. Il lâche aussitôt la voiture de son frère. Voilà. Je baisse le volume de l’autoradio. Je tente :
— Si tu veux, je conduirai après la pause...
Il remonte le son.

* * *

C’est pas juste ! Il n’y en a que pour Titi. C’est toujours pareil : il pleure et je me fais disputer. Et en plus, Maman lui donne un gâteau.

* * *

Miam.

* * *

Une aire d’autoroute. L’occasion ou jamais de les larguer. Allez hop, dégagez. J’en peux plus. La fatigue. Le stress. Et elle qui s’en fout.
— Je vais boire un café. Faites ce que vous voulez. Dans dix minutes, je repars.
Voilà, c’est dit. Qu’ils se débrouillent. De l’air.

* * *

Ce voyage, c’est l’enfer. Il faut vraiment qu’il se détende. Je leur mets leurs chaussures et on va aller aux toilettes. La couche, les lingettes, les gâteaux. Lulu prendra un chocolat chaud. Oh non ! Mes chaussures ! Je suis partie en tongs. Et je n’ai rien d’autre. Quelle idiote ! J’ai envie de rire. C’est nerveux. Ce n’est pas le moment. Il sort de la voiture en soupirant :
— Non mais j’y crois pas... T’as oublié tes godasses ! T’es vraiment à côté de tes pompes. Et ça te fait rire en plus. Pas question que tu conduises le break en tongs ! On peut pas compter sur toi...

* * *

Papa claque la portière. Il est toujours en colère. Je chuchote :
— Eh Titi, ça y est, on va sortir ! J’en ai trop marre du siège auto.
Ben mince, il s’est rendormi...

* * *

Ron Ron Ron ZZZZ Ron Ron Ron ZZZZ

* * *

(Camping des flots bleus. Bord de mer : 5 km)

— Passe-moi le marteau. Non mais tiens-le bon sang ! Mais qu’elle est gourde... Bouge-toi un peu ! Là, regarde ! Tu tires vers toi. Tu comprends ? Oui ou non ?? T’as vraiment rien dans la tête, ma pauvre ! Allô ? La terre ?

* * *

Tu le sens là, ton marteau... ? J’écrase tes doigts, l’un après l’autre. Tes os craquent, tes ongles sont en bouillie. Ça fait mal, hein ? Et là, le piquet qui te transperce le cœur, le sang qui afflue dans ta gorge, qui t’étouffe très lentement... Oui, vas-y. Va gonfler les matelas dans la tente. Oui, il faut que tu fasses tout. Oui, c’est comme ça. C’est ça. Ou je te massacre.

* * *

Je ne sais pas quoi faire. Je n’ose pas faire quelque chose. Papa a sorti toutes les affaires du coffre. Il m’a dit de m’asseoir sur la valise et de ne pas bouger. En fait, c'est drôlement compliqué de monter une tente. Ça avait l’air plus simple dans la pub à la télé.
Maman ne parle plus. Pendant que Papa s'occupe des matelas, elle ôte les miettes de petits beurres à l’arrière de la voiture. Je me demande si on va pique-niquer. Je n’ai pas très faim. En fait, j’ai peur.
À plat ventre dans l’herbe, Titi joue aux voitures comme si de rien n’était. Une par une, il les sort du sac à dos et les gare contre la valise.

* * *

Vroum Vroum.

* * *

(Granville)

Seize heures pile. 16:00 en rouge sur l’enseigne de la pharmacie. Je cherche une place pour me garer. En voilà une. Près du vieux manège. Il ne marche pas, tant mieux. Les enfants ne seront pas tentés. Enfin, on est arrivé. Enfin, on est installé. Je commence à respirer.

* * *

Ça y est, il a trouvé une place. On se gare. Je dois oublier. La peine. La colère. Il ne pensait pas ce qu’il a dit. Je ne pensais pas ce que j’ai pensé. Pourtant, je n’arrive plus à le regarder. Je me retourne vers les enfants. Je me force à sourire. Penser à autre chose. Le ciel s’est bien couvert depuis tout à l’heure. J’ai froid aux pieds.

* * *

On ne voit pas encore la mer. J’ai hâte. J’ai dit que je m’en souvenais bien mais j’ai menti. Moi, je me rappelle surtout le sable. Creuser et faire des châteaux.

* * *

— Tateau ?

* * *

— Non, pas de gâteau. Tu vas voir la mer, la mer, Titi. Allez, viens. On vous achètera des gaufres après. Personne n’avait faim à midi mais ça se réveille on dirait.
Je le sors de l’auto. Dis donc, il est plus lourd que ce matin ! Il va marcher, ça ne lui fera pas de mal.
— Mettez vos gilets, ça souffle, dit sa mère du bout des lèvres, en tongs et en polaire.
Elle reste dans la voiture. Elle boude depuis ce matin de toute façon. Je ne peux rien lui dire sans qu’elle fasse la tête. Voilà qu’elle écrit dans son carnet. C’est bien le moment. Ah ça, son carnet, elle ne l’oublie jamais.

* * *

« Granville, le dimanche en fin de journée, est une petite ville recroquevillée sous le vent. Sur la place désertée trône un ancien manège dont les couleurs pastel relèvent un peu le gris du ciel. Les chevaux de bois figés m’inquiètent avec leurs yeux à moitié effacés et leur crinière écaillée. Je me souviens de ma grand-mère. De ce jour où elle m’a racontée la première fois qu’elle avait vu la mer. C’était la Méditerranée, à cinquante ans passés. Elle n’avait pas de mots pour me décrire ce qu’elle avait ressenti. Elle bégayait en ouvrant grand les bras : tu vois, ce, c’était, comment dire... Et le marron dans ses yeux oscillait, chavirait dans le blanc, sombrait dans le noir. J’avais regretté alors d’avoir vu la mer trop tôt. Je ne me rappelle pas quand. »

* * *

Ça y est, elle a fini. Pas trop tôt. Les enfants sont impatients. Moi aussi. Nous suivons le trottoir en direction de la plage. Elle a l’air plus détendue. Elle m’a regardé, c’est un début. Je tiens Titi par la main. Ah je donnerais cher pour être dans sa petite tête quand il va voir ça ! Granville, il s’en rappellera toute sa vie. Je sens que je souris. On arrive :
— Regarde Titi ! Le sable, la mer à perte de vue ! Tu sens le grand air, les embruns qui fouettent les joues ? Ah, je revis moi !
— Whaaa Papa ! Tature !
Mon petit bonhomme ! Je me penche vers lui. Mais...
Il tourne le dos à la plage. Son petit doigt pointe avec insistance le parking qui s’étale le long du front de mer. Des voitures parfaitement garées en épi, à l’infini. Et Lulu qui en rajoute :
— T'as vu Titi ? Il y a plein de voitures comme celle de Papa !
Ils sont tous contre moi ou quoi ? Il n’y en a pas un dans cette fichue famille qui est normal, qui fait ce qui était prévu ? On les emmène à la mer, on se décarcasse pour eux et ils n’en ont rien à faire !! Non mais s’il n’y a que les voitures qui les intéressent, on pouvait aussi bien rester trois semaines dans le garage, ils me prennent vraiment pour un con ! Je fulmine.

Elle s’approche de moi en riant. Elle prend ma main dans la sienne :
— C’est fou comme ils te ressemblent, tu sais.

Elle a raison. Oui. Qu’est-ce qu’ils sont cons !! S’extasier devant le parking. Soudain, le fou rire me prend. Eux, moi, elle. Nous. Tous des cons ! Je ris comme un enfant. J’en pleure.
Granville, je m’en rappellerai toute ma vie.

* * *

Les enfants coulent vers nous des regards qui brillent. Des sourires lumineux qui disent « merci ». Puis, ils partent en courant sur la plage. Heureux. Nos rancœurs sur leurs talons. Enfouies dans le sable. Enfuies dans le vent. On devrait les remercier nous aussi.

* * *

— Titi, on va faire un énorme château, Papa sera fier de nous !

* * *

— Tateau ?

PRIX

Image de Automne 2018
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Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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Dimaria Gbénou · il y a
Jenny, voici le second texte que je lis sur votre page. Bravo. Rien que de belles lignes. Au passage, je suis en finale avec mes deux textes.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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Utilisateur désactivé · il y a
Je vous est lu et c'etait vraiment agréable une belle oeuvre avec une florilège d'émotions j'adore !
Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles, "jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Jenny Guillaume · il y a
Bonjour ! Merci de votre lecture, j'arrive :)
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MedullaOblongata · il y a
Émouvant, drôle, à la douceur poétique et à l'amertume quotidienne, vous réussissez le tour de force de convoquer à la fois Calvin et Hobbes (encore !), Robert Lamoureux, les Bronzés et Tonie Marshall, tout en faisant résonner dans une brillante chronique familiale des souvenirs universels et profondément personnels.
Je n'ai qu'un regret à la lecture de votre texte: l'avoir découvert trop tard pour le soutenir lors du Grand Prix. Votre talent est éclatant, il me tarde de découvrir la suite de vos travaux.

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Jenny Guillaume · il y a
Merci pour tous vos encouragements !
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MedullaOblongata · il y a
Tout le plaisir est pour moi !
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PDB · il y a
Pour Granville, ville que j'adore !
merci de voter pour ma nouvelle en compétition pour Le prix Imaginarius
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lombre-dans-le-tunnel?

Bien à vous

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Abi Allano · il y a
Contente qu'il soit recommandé, c'est bien mérité !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Abi ^^
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Claire Bouchet · il y a
Un petit moment de lecture très agréable avant d'entamer la dernière journée de la semaine. J'ai aime votre histoire.
Voulez-vous rendre visite à l'huissier, également en finale du Grand Prix ? A très vite.

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Jenny Guillaume · il y a
Merci Claire ! Oui bien sûr, je vais me dépêcher :)
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Romane González · il y a
Bonjour Jenny, j'ai déjà voté malheureusement :-) je ne peux plus vous soutenir, mais je pense que votre nouvelle a de grandes chances d'être lauréate, je ne suis pas devin, mais si je m'appuie sur des faits objectifs, elle en a toutes les qualités, à mes yeux en tout cas. Je vous souhaite bonne chance pour vendredi!
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Jenny Guillaume · il y a
C'est gentil à vous Romane ! Je suis déjà bien contente d'être arrivée jusque là avec le sentiment d'avoir écrit quelque chose qui tient la route :)
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Antoine Finck · il y a
Un bon bol d'air frais !
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Jenny Guillaume · il y a
Ravie de votre passage :)
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Atlan Franche-Comté · il y a
Excellent !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci de ton soutien :) à bientôt !
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Fergus · il y a
Bonjour, Jenny
Rien de tel que le bonheur des enfants qui découvrent la plage ! Ou bien observent bouche-bée les évolutions des marmottes dans les prairies alpines. Mais il s'agit là d'un autre voyage pour rompre avec les routines...
Bonne chance !

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Jenny Guillaume · il y a
Merci Fergus ! Vous me faites penser à un album jeunesse que j'adore, voici le lien : https://www.ed-bouledeneige.fr/tous-nos-livres-shop/petits-flocons/maman-marmotte-a-peur-du-noir/
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Fergus · il y a
Bonjour, Jenny
Merci pour le lien.

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