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Grandeur et décadence d'un empire

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Johan Rivalland

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L'histoire que nous allons vous relater maintenant montre que nul ne saurait de toute évidence régner indéfiniment sur la nature humaine, ni sous-estimer la puissance du hasard.

C'était il y a très longtemps de cela, à une époque lointaine de la nôtre, antérieure à Jésus-Christ.
A la tête d'un empire, dont la délimitation géographique est de faible intérêt pour notre histoire, régnait un élu de la puissance divine, le Roi R., dont l'influence était ressentie par-delà le royaume.

Ce n'était pas sans violence et sans brutalité que le Roi R. avait conduit son peuple à la richesse et à la prospérité.
Selon un procédé déjà bien classique, des cités entières avaient été détruites, leurs habitants pillés et massacrés, des femmes violées et enlevées.
La bannière ornée de la couronne royale était brandie fièrement à travers le tumulte des champs de bataille. Les vaincus étaient convertis au service du royaume. Quant aux moins soumis, ils étaient asservis et venaient grossir le nombre des esclaves.

Partout le roi était redouté et respecté. Le pouvoir de cet être suprême était sans limite. Nul ne pouvait l'approcher, à l'exception de quelques âmes dévouées, dont la tête ne restait jamais bien longtemps sur les épaules, tant il était suspicieux et incapable d'éprouver la moindre confiance ou amitié pour quiconque.
Seule sa puissance divine comptait.

Les temps de paix succédèrent au chaos et l'empire reluisait de mille feux. Des temples étaient dressés à la gloire de l'être encensé ; des architectures nouvelles faisaient leur apparition ; les meilleurs esprits inventifs étaient mis à contribution.
Ce fut une époque florissante pour l'Art et pour la Pensée.
La vie des citoyens était paisible et les occasions de festivités nombreuses. Tout n'était que paix et harmonie au sein du royaume.

Mais, petit à petit, les choses vinrent à se dérégler...

*
**

Un jour où le roi se déplaçait, transporté par ses valets non loin du palais, il remarqua un jeune garçon jouant d'un instrument de musique dont il ignorait l'existence.
Beaucoup de gens étaient attroupés autour du petit interprète pour l'écouter jouer.
Le roi ordonna aussitôt qu'on l'arrêta là un instant, sa curiosité ayant été éveillée par ce spectacle.
Les gens semblaient paisibles et heureux. Lui s'ennuyait, cloîtré en permanence dans sa forteresse. L'absence d'activité belliqueuse avait rendu ses journées ternes et la prospérité amenuisé ses perspectives de projets.
Il ordonna que l'on emmène l'enfant à son palais. Celui-ci distrairait désormais Sa Majesté quotidiennement.

Les désirs du monarque avaient valeur d'ordre. Cependant, le petit garçon refusa. Il voulait rester là, dans son village, auprès de sa maman et des amis de son âge.
Il pleura et se débattit, ce qui entraîna la colère du roi.
Heureusement, celui-ci étant d'une humeur plus patiente qu'à l'accoutumée, et tenant résolument à ne pas compromettre une telle perspective de distraction, accorda ce qui paraissait être de sa part une faveur tout à fait exceptionnelle. Il demanda que l'on emmène le petit et sa mère, qui logeraient dans ses appartements.

Lui seul avait le loisir de disposer de la vie des citoyens. Ainsi n'entendit-on rapidement plus parler du petit garçon et de sa mère.
On raconte que lorsque le roi fut lassé de cette distraction, il fit trancher la tête de ces deux êtres sans défense, devenus encombrants après qu'ils eussent eu l'audace à plusieurs reprises de réclamer avec insistance leur retour au village, ce qui était un affront à la libre détermination de Sa Divinité.
Il traitait les autres hommes avec mépris et n'éprouvait jamais aucune pitié pour qui que ce fût. Et malgré cela, il continuait à être respecté comme celui qui avait amené la prospérité partout dans le royaume.
Pourtant, l'ennui rendait le roi R. de plus en plus cruel.

*
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Mais il n'était pas seul à s'ennuyer...
La prospérité modifia progressivement le comportement des citoyens, qui mettaient de moins en moins d'ardeur au travail.
Les rues devenaient de plus en plus sales, les gens ne pensant qu'à se distraire, qu'à profiter pleinement de la vie. Plus personne n'assurait les tâches les moins gratifiantes ; les hommes de l'armée n'avaient plus leur allure, leur droiture et leur détermination d'antan. Trente années de paix et de prospérité avaient achevé de miner les comportements.
Peu à peu le royaume dépérissait, sans que nul ne s'en rendît compte ou ne s'en inquiétât.
La sauvagerie reprenait également ses droits.
Comme le philosophe anglais Hobbes l'affirmera de nombreux siècles plus tard, "l'homme est un loup pour l'homme". En de multiples occasions ce proverbe ne fut nullement démenti.
La criminalité connut des sommets, chaque prétexte étant bon pour s'estimer provoqué et en venir aux pires extrémités ; les bandes rivales organisées quant à elles pullulaient et étaient bien souvent l'oeuvre de jeunes en mal d'occupation.

Il advint alors ce qu'il advient à tout royaume trop florissant.
Un jour, sans que l'on s'y soit attendu le moins du monde, et alors que peu de soldats dignes de ce nom étaient encore en service, les autres vaquant à toutes sortes d'autres activités sans que personne ne leur demande de rendre le moindre compte, une puissance ennemie s'approcha aux portes du royaume.
Les troupes du tyran Z. n'eurent aucune difficulté à s'infiltrer et à mettre à feu et à sang toutes les villes et tous les villages qu'elles rencontrèrent sur leur chemin, sans que la résistance ait eu le temps de s'organiser.
Le roi R. ne s'était pas soucié jusque-là de l'état de son armée. Ne quittant guère son palais, il était peu à même de se rendre compte de ce qu'était devenu son royaume. Il ne savait que ce qu'on lui en disait. Et personne ne l'avait informé du désordre qui y régnait.
La désillusion n'en fut que plus grande.

Comment cet empire, que lui-même avait bâti avec sa force de caractère, guidé par Dieu qui l'avait choisi pour cela, pouvait-il ainsi être tombé en ruine sans que lui n'en sache rien ?
Quand il fut averti de l'invasion de cette puissance étrangère, l'envie lui vint d'attribuer des responsabilités, de faire tomber des têtes. Mais l'urgence de la situation ne lui en laissait guère le loisir. Les troupes du tyran Z. eurent d'ailleurs vite fait d'arriver jusqu'au pied des remparts du palais, venant ainsi narguer l'arrogance de ce roi sans vergogne.

Le roi ordonna aux troupes d'élite, concentrées dans la forteresse du palais, de livrer une bataille sans merci à l'insolent qui venait lui lancer un tel affront.
Cette dernière bataille s'annonçait ardente, entre d'un côté ces troupes d'élite, armées jusqu'aux dents et disposant des avantages tenant à l'impénétrabilité de la forteresse, et de l'autre côté une armée entière, déterminée et disposant de l'avantage du temps.
Pourtant, l'assaillant enjoignit aux troupes du roi R. de se rendre.
Il ne s'agissait là en réalité nullement de bonté d'âme, mais bien plutôt d'une ultime provocation, d'une dernière occasion de venir narguer le roi et de l'atteindre dans sa fierté.
La volonté de le blesser était évidente.
Celui-ci, effectivement touché dans son orgueil, refusa aussitôt la capitulation et menaça les traîtres de représailles extrêmes.

Néanmoins, en cet instant il n'avait plus autorité sur ses troupes.
Qui, en effet, avait intérêt à lui rester fidèle, lui qui n'avait que dédain même envers ses plus fidèles serviteurs?
Restait la fierté des troupes d'élite, leur courage, si celui-ci n'avait pas été entamé par les longues années d'oisiveté et s'il ne consistait pas uniquement en l'illusion d'anciennes légendes que l'on se racontait encore à propos de l'époque de l'apogée.

La tentation fut grande de faire revivre ces légendes. Mais à quoi cela servirait-il?
Le tyran Z. proposait à ses ennemis de venir grossir ses rangs.
En vertu de leurs qualités affichées, les troupes d'élite feraient à leur tour partie de sa garnison personnelle, à condition de le mériter.
Que ceux qui ne se sentaient pas à la hauteur se défendissent dès maintenant.

Une certaine confusion régna au sein de la forteresse. Le roi se fâchait ; personne ne l'écoutait. Certains commençaient à répliquer à l'ennemi ; mais le gros des troupes capitula, laissant sa fierté de côté.
Quelle différence, après tout, entre servir un tyran plutôt qu'un autre?

*
**

L'Histoire voulut que le roi R. se retrouvât enfermé et enchaîné dans ses propres cachots, là où il avait fait enfermer et torturer tant de pauvres gens, avant de les laisser mourir de faim ou dévorés par les rats.
Telle était la fin que connurent de nombreux tyrans de son acabit après lui, lorsqu'ils ne finirent pas assassinés ou même suicidés.
Elus de la puissance divine, avaient-ils failli à leur mission à un moment ou à un autre? Ou avaient-ils commis l'erreur de se relâcher et de n'ainsi plus mériter la protection de Dieu?

Le tyran Z. régna de main de maître.
Il ne voulut pas répéter les erreurs de son prédécesseur et veilla à ne pas se relâcher.
Mais ce processus est hélas assez inexorable. Et, pendant longtemps encore, des tyrans continuèrent à se succéder.
De temps à autre, il arrivait qu'un roi fût bon. Mais dans un tel monde d'apparences, ils étaient souvent considérés comme faibles et se trouvaient encore plus vite renversés, soit par un tyran, soit le plus souvent par le peuple lui-même qui, peu conscient de sa chance, devenait capricieux et exagérément exigeant, jusqu'à se révolter et provoquer la chute et le lynchage du roi.
Car il faut bien être conscient que, si le pouvoir rend fou, le processus est beaucoup plus rapide pour un tyran ochlocratique que pour un tyran individuel.
Ainsi, lorsque le descendant d'un roi était prêt à trop de concessions auprès du peuple, voilà ce qui pouvait se passer :

Lorsque le tyran Z. fut assassiné par l'un de ses plus fidèles serviteurs, à qui il avait commis l'erreur d'accorder une trop grande confiance, c'est son fils qui finalement lui succéda, après que le coupable et ses complices eurent été décapités.
Mais ce fils n'avait pas la fibre de son père, ni surtout son caractère impitoyable.
Tout aurait pu laisser penser que son règne se passerait pour le mieux. C'était un roi réformateur, et le soin de la défense du royaume avait été confié à celui qui avait permis d'éliminer l'assassin de son père, un certain H., chargé de diriger les troupes, qui lui étaient d'ailleurs entièrement dévouées.

Le roi K. était quelqu'un d'extrêmement cultivé, qui avait profité au maximum de la vie aisée offerte par son père. Cependant, en aucun cas il n'était préparé, ni même prédisposé à succéder à ce dernier. La gestion des affaires du royaume ne l'intéressait nullement.
Il fallut bien pourtant faire face aux responsabilités qui désormais lui incombaient.
C'est ainsi que le tout jeune souverain se lança dans d'ambitieux programmes de réformes.
Si celles-ci se trouvaient au début bien acceptées par la population, le nouveau monarque bénéficiant du prestige lié à sa fonction comme de l'image liée à la mémoire mystifiée de son père, le peuple ne tarda pas à se rendre compte des faiblesses de son dirigeant.
Celui-ci était à l'écoute des préoccupations des gens et avait d'ores et déjà répondu favorablement à certaines suggestions, s'en inspirant lors de ses prises de décision.

Les bruits circulant très vite, avec leur cortège de déformations et d'amplifications, le roi K. était de plus en plus sollicité pour intervenir, jusque dans les détails de la vie quotidienne des citoyens absolument pas de son ressort.
Malgré sa résistance, il lui était maintenant demandé de toutes parts un soutien dans telle ou telle affaire, chaque partie adverse exigeant son soutien inconditionnel.
Son caractère n'étant pas à la réprimande par la force en cas de telle injonction, les menaces de grèves ou d'insoumission commençaient à pleuvoir.
Les conseillers du roi le mirent bien en garde à de multiples reprises, mais celui avait fait le choix de rester toujours serein face aux événements. Et il lui en coûta...

Finalement, l'état-major royal réussit remarquablement à reprendre les choses en main. Les principaux responsables de la mise en oeuvre des décisions du roi parvinrent à s'entendre pour faire appliquer de toutes autres dispositions, échappant ainsi à sa vigilance.
Ils rétablirent également l'ordre, mettant fin à ces excès de zèle de la part du peuple.
Mais c'était négliger un événement mineur, qui eut un retentissement pour le moins inattendu.

Il existe deux grandes sortes de hasard : celui que l'on doit savoir provoquer, valable sur le moyen et le long terme essentiellement, et celui qui est inhérent à la vie de tous les jours, qui se produit par milliards chaque jour dans le monde, avec des conséquences variables.
C'est ce second type de hasard qui eut raison du règne du roi K., même s'il n'aurait selon toute vraisemblance point dû résister à son attitude face au premier.

*
**

Quelques mois plus tôt, il semble qu'il y eût un malentendu à propos d'une parole hasardeuse du roi à l'adresse d'une jeune paysanne.
Celle-ci demandait à Sa Majesté d'intervenir dans un conflit qui opposait son village à un village voisin. Ce dernier ne désirait pas s'engager dans cette affaire et, en vue de l'exprimer, aurait usé d'une formule dont l'Histoire n'a pas ici gardé trace. Toujours est-il qu'elle fut mal interprétée et vint à envenimer les choses.

A présent, ce fait divers faisait reparler de lui. On accusait le roi d'être à l'origine de maux dont il n'était en réalité pas responsable le moins du monde.
Les habitants des deux villages en conflit en étaient arrivés, de déformation en déformation, à se persuader de la culpabilité du roi dans l'origine de leur conflit.
Pire, par un processus de contagion désormais bien connu, entretenu par la rapidité et l'accélération des mouvements, une cause toute autre de conflit se profilait. Les pires bruits couraient au sujet du roi K., fruits de la déformation des racontars et des bas instincts de certains, entraînant un vent de révolte à travers tout le pays et un mouvement général d'insurrection.

La suite est classique. Le sentiment de puissance lié au nombre et le sentiment d'irresponsabilité qui lui est corollaire transforma la foule en une foule criminelle.
La pluralité unanimiste en était la cause et la conviction d'impunité de chaque individu, fondu dans la foule et ainsi rendu anonyme, facilitait l'accélération de l'insurrection.
Plus personne n'étant en mesure de pouvoir raisonner cette foule devenue incontrôlable, le royaume était menacé de destruction.
Et la foule réclamait à présent la tête du roi.

Placé devant le fait accompli, le fidèle H. ne trouva pas d'autre moyen, devant la foule en liesse, que de trancher lui-même la tête de celui qui était son ami, lui évitant ainsi un lynchage collectif. Il sauva de cette manière provisoirement le royaume et ramena l'ordre à travers le pays.

Mais, en homme d'honneur, il ne supporta pas d'être glorifié pour cet acte indigne et d'être porté nouveau souverain.
Il n'eut d'ailleurs guère à en assumer les responsabilités car, tirant parti du désordre ambiant, une petite oligarchie en profita pour l'assassiner.

L'empire ne survécut pas à cette dernière tragédie.
Les rivalités au sein de l'oligarchie achevèrent de désorganiser le royaume, qui ne tarda pas à sombrer au profit d'un empire concurrent, nouveau et florissant...

*
**

Ainsi advint la fin d'un empire, parmi tant d'autres que l'Histoire n'en avait gardé nulle trace jusqu’aux découvertes récentes.


La grandeur finit toujours par mener à la décadence. Et rien ne semble pouvoir aller à l'encontre d'un processus aussi imparable.
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