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Grand froid

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James Wouaal

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193 voix

FINALISTE
Sélection Jury

Une lune bleue le toisait d’un œil glacé semblable à celui d’un malveillant cyclope. Non loin, sous l’effet du gel, une branche craqua et se brisa dans un cri sec. Nathan devait faire vite, le loup qu’il venait d’abattre devait être traité tant que restait en lui un soupçon de chaleur. Le géant blond éternua puis tira un énorme coutelas de sa ceinture et se mit à l’ouvrage. L’homme, tout en regardant travailler ses mains, laissa son esprit prendre la tangente et s’en aller vagabonder dans un futur moins froid. Il vit son traîneau, croulant sous les peaux, pénétrer dans Dawson City. Il vit l’or dans sa main. Il vit son arrivée à Winnipeg. Il vit le sourire de sa Louise. Il vit...

Nanouk, son chef de meute, le ramena brusquement au présent d’un aboiement effrayé que Nathan ne lui connaissait pas. Toute la meute se mit alors à hurler. Une effroyable bourrasque se faufila d’entre les arbres et traversa la clairière pour venir le fouetter violemment au visage. Le trappeur sentit ce souffle lui pénétrer la peau jusqu’aux os. Sans même s’en rendre compte, il avait saisi son fusil et le braquait vers un endroit précis de la lisière. Il prit brusquement conscience que ce choix n’avait été guidé que par son instinct et que ce dernier, comme arraché à son atavisme humain, cherchait à prendre son contrôle et à le protéger, ou plus exactement à se protéger, d’un mal innommable.

Une nouvelle bourrasque vint alors le frapper, bientôt suivie d’une autre, et encore d’une autre. C’était maintenant comme l’expiration d’une monstruosité végétale qui lui crachait une haleine de putréfaction au visage. Lorsque quelque chose enfin sortit de la forêt et s’immobilisa sur son seuil, Nathan en fut presque soulagé avant d’être saisi d’une peur qui figea son index sur la gâchette de son arme. Pétrifié, il vit un ours gigantesque faire quelques pas dans la clairière, puis s’immobiliser et poser sur lui deux yeux morts. Un non-regard dont l’absence de signal, fut-il celui d’une menace ou d’une mise en garde, était plus terrifiante que tout ce qu’il n’aurait jamais pu imaginer dans un de ces cauchemars éthyliques qu’il faisait parfois, les soirs de cuite, lorsqu’il se résignait à regagner Dawson pour soulager sa hutte de ses trésors de peaux.

Mais c’est lorsqu’à côté du monstre, un autre animal vint s’arrêter, que Nathan comprit qu’il ne reverrait jamais la civilisation. Un loup, aux yeux tout aussi morts que ceux du plantigrade et le museau presque collé contre la cuisse de ce dernier, le toisait à son tour. Puis, ce fut au tour d’un renard blanc de se joindre à l’étrange équipage. Une loutre et un petit vison complétèrent bientôt le tableau. Nathan comprit alors qu’un représentant de chacune des espèces, dont les peaux s’entassaient sur son traîneau formait maintenant, face à lui, ce qui ressemblait fort à un tribunal.

Hallucination ? Fièvre ? L’homme auscultait en vain toutes ses sensations pour y déceler une anomalie qui ferait de ce spectacle un mirage passager. Mais jamais, lui semblait-il, il n’avait été aussi lucide. Pourtant, et malgré l’effroyable terreur que lui inspirait le tableau qu’il avait devant les yeux, tout son être savait, avec une absolue certitude, que quelque chose d’infiniment plus monstrueux encore était en route vers lui. La forêt tout entière semblait d’ailleurs s’être agenouillée front contre terre, dans l’attente de cette chose.

Les chiens, tout aussi soudainement qu’ils s’étaient mis à aboyer, se figèrent dans le silence et plantèrent leur museau dans la neige en cherchant à le recouvrir de leurs pattes. Seul Nanouk, le fier Nanouk qui aimait en découdre avec les loups, regardait vers la lisière en gémissant comme un chiot. Les arbres se mirent à frémir et l’insolite petit groupe se scinda en deux. Un son maintenant accompagnait la lente pulsation venant de la forêt. Une sorte d’immense être végétal surgit alors d’entre les arbres et vint en trois pas se planter entre les bêtes.

Nathan tira ses deux cartouches puis continua compulsivement à presser sa détente. Lorsque la fumée se dissipa, il vit que la chose continuait à lui faire face. Le démon, à côté de qui l’ours semblait être devenu la bête la plus inoffensive du monde, avait la moitié de ce qui lui tenait lieu de visage arraché par la chevrotine. Il en semblait à peine conscient, mais secouait la tête dans tous les sens en poussant ce qui devait lui tenir lieu de plainte, mais qui, pour Nathan, rappelait le bruit d’énormes blocs de glace se battant dans la Yukon River lors du dégel de printemps.

Le monstre semblait fait d’un assemblage de détritus végétaux et de viande pourrissante. Lorsqu’il fit un nouveau pas en avant, Nathan ouvrit son fusil, éjecta ses douilles, et plongea la main dans la poche de sa veste où il gardait toujours quelques munitions en réserve. Le démon sembla comprendre et accéléra soudain. Le trappeur, après avoir réussi à insérer ses deux cartouches et refermé son fusil, fut brusquement submergé par la panique et décida de s’enfuir. Mais ses jambes, comme déconnectées de son cerveau, ne lui obéirent pas.

L’odeur le frappa comme un poing. Tellement forte qu’au lieu de lui retourner l’estomac vers l’extérieur, il lui sembla au contraire que tous ses organes se repliaient sur eux-mêmes, comme s’ils ne voulaient rien avoir à faire avec cette chose. Nathan avait l’impression de perdre pied. La chose était sur lui et il fut brusquement soulevé dans les airs par des mains ou des serres molles qui semblaient faites d’une boue immonde. Il fut alors projeté au loin comme une poupée de chiffon s’envolant des mains d’une fillette en colère. Son dos heurta brutalement un arbre, la douleur, bien qu’intense, était bien le dernier de ses soucis et il n’y prêta aucune attention. Tout en prenant appui sur ses mains pour tenter de se redresser et fuir le démon qui maintenant avançait vers lui d’une démarche lente et menaçante, le trappeur envoya vers le ciel et vers un dieu dont il ne s’était jamais soucié outre mesure, un appel désespéré. Il sentit alors quelque chose sous sa main, un contact familier et rassurant. Son arme l’avait accompagné dans son vol et semblait l’attendre là, pour ce qui semblait bien être sa dernière chance de mettre fin à ce cauchemar.

Le Windigo avait stoppé sa marche à deux mètres de lui et semblait se livrer à une sorte de danse. De menace ou de défi ? Il n’aurait su le dire. Nathan, sans qu’il en ait pris conscience, avait mis un nom sur cette monstruosité. C’était des Algonquins, qui vivaient à quelques miles d’ici, qu’il le tenait. Un vieux sachem l’avait mis en garde quelques mois plus tôt en lui affirmant que son activité, qui le voyait trop souvent gaspiller la viande de ses proies pour n’en conserver que la fourrure, ne manquerait pas d’attirer à lui la colère des esprits animaliers.

— Méfie-toi, homme voleur de peau, méfie-toi du Windigo. Il viendra te demander justice pour les sacrifices inutiles de ses amis animaux que tu as dédaignés.
— Oh je ne crains que mon propre dieu, avait-il répondu, et encore... Et je ne sache pas que mes proies se soient jamais sacrifiées, je n’en ai encore jamais vu une venir s’offrir à mon couteau.
— Tu n’es qu’un enfant qui joue avec les affaires de son grand-père, homme pâle. Mais tu n’es pas malicieux, je le sais. Alors crois-en mon âge et mon affection Nathan, tu froisses le monde des esprits avec tes manières et il te demandera des comptes.
— Je te remercie vieil homme. Mais mes frères ne s’intéressent pas à la viande de renard et les animaux sont prompts à se reproduire. Mon dieu a créé toutes ces créatures et les a mis sur cette terre pour nous offrir leur viande et leurs peaux, mais c’est à nous de choisir.

Nathan braqua son arme sur le monstre, mais le Windigo fut le plus prompt. Il bondit, l’écrasant de tout son poids. Une de ses griffes gifla violemment le sol à quelques centimètres de la tête du trappeur en y ouvrant trois sillons et en faisant voler au loin une bourrasque de terre. La chose semblait maintenant enragée et bien décidée à en finir. Elle plongea, dans le regard de son ennemi humain, ce qui lui restait de vision au travers de l’œil effrayant qui restait encore accroché à sa gueule dévastée. Le démon poussa alors une sorte de cri triomphal, immonde et improbable. Lorsque Nathan le vit se redresser et lever sa drôle de main vers le ciel, il comprit que c’en était fini de lui. Il ferma les yeux en pensant que tout allait se résumer maintenant à cette simple et basique question... Allait-il souffrir ? Mais le démon ne l’acheva pas. Lorsque le trappeur rouvrit les yeux, son fidèle Nanouk et Keesha, son inséparable compagne, avaient surmonté leur peur et s’étaient jetés sur le monstre. Ce dernier n’eut besoin que de quelques instants pour balayer les pauvres bêtes d’un revers et leur ouvrir le ventre, mais il profita de ce court répit pour pointer le canon de son arme vers sa gueule et tirer ses deux cartouches. La chevrotine, à cette distance, emporta aux quatre vents tout ce qu’elle put attraper au passage. Le Windigo sans tête fit un bond en arrière puis chercha à retrouver la position de son ennemi et se mit à frapper le sol à l’aveuglette tout autour de lui. Mais Nathan s’était déjà redressé et s’éloignait de lui en reculant comme il l’aurait fait face à un nid de frelons tombé à terre.

Lorsqu’il fut hors de portée du démon qui continuait à frapper le vide, le trappeur se rendit brusquement compte qu’il était sévèrement blessé à la jambe gauche et qu’il perdait tout son sang. Il ne parvint pas à retrouver, dans sa mémoire tourmentée, à quel instant cela c’était produit : « la peur est un puissant anesthésiant », eut-il encore le temps de penser avant de s’évanouir.
Lorsqu’il reprit conscience, l’anesthésiant en question ne faisait plus du tout effet. Il lui semblait qu’une masse venait frapper sa cuisse à chaque battement de son cœur et qu’une fleur de douleur, énorme et vénéneuse, poussait à chaque fois sur les décombres de ce choc. Il voulut bouger, mais quelque chose le paralysait. Il pensa que c’était dû à son sang trop abondamment rependu hors de lui qu’il devait cette faiblesse et ouvrit les yeux.

Ce qu’il vit, il se refusa d’abord à y croire. La créature, penchée sur lui, le regardait attentivement avec ce qui semblait être des yeux visqueux et vitreux. Son visage, qui s’était partiellement reconstitué durant l’évanouissement de Nathan, paraissait encore hésitant sur la forme qu’il devait prendre et grouillait de sortes de gros vers annelés qui semblaient les tisserands de sa nouvelle face. Le Windigo devait avoir attendu son réveil pour enfin l’achever, mais, comme pour se mettre à l’abri de nouvelles mauvaises surprises, il s’était débrouillé, Dieu sait comment, pour le lier au sol à l’aide de racines gluantes et glacées.
— Finis-en ! parvint-il à articuler.
Mais le monstre ne semblait plus vraiment pressé et lui répondit en plantant ses griffes dans sa jambe intacte. Le trappeur vida ses poumons dans un cri qui draina hors de lui toute sa vie et toutes ses forces. Il s’évanouit de nouveau.
Lorsqu’il reprit de nouveau conscience, une torpeur délicieuse l’englobait le berçait et l’habillait. Nathan sentait pourtant, tout au fond de lui-même, pulser et hurler une douleur prisonnière des mailles d’un charme puissant. Cette souffrance, domptée, mais furieuse, parvenait parfois à l’atteindre et à déchirer son armure. Une douleur, moins qu’une douleur même, l’écho d’une douleur, le transperçait alors.

Nathan n’était pas mort, mais il n’était pas vraiment vivant. On l’avait, par il ne savait quel prodige, mis en retrait du monde. Du temps passa, les murs de la prison où se débattait la bête s’effritaient et se faisaient poreux. Une effroyable douleur lui incendiait alors le haut des cuisses, Nathan se mettait d’abord à transpirer, puis à geindre et enfin à hurler. C’est là que les anges arrivaient. On lui ouvrait la bouche, on épongeait sa bave, on caressait ses cheveux. Lorsqu’un liquide amer glissait enfin dans sa gorge, il savait que la souffrance allait refluer quelques heures et qu’il pourrait enfin se laisser aller à jouir de cette vie étrange et volatile, cette vie sans corps et sans démon.

Le temps passait, la douleur s’estompait, mais les drogues dont on le gavait faisaient de moins en moins effet, sans doute ses amis indiens réduisaient-ils leur dosage au fil du temps. Il reprit doucement contact avec la réalité. Il savait maintenant qu’il était soigné par les Algonquins et plus précisément par trois très jeunes squaws qui se relayaient pour le laver et le réconforter. Elles se chargeaient aussi de lui glisser sa drogue, et quelques gorgées d’un délicieux bouillon, entre les dents. Le temps, son temps, était maintenant rythmé par ces séquences de douleur et de répit. Il reprenait puis perdait connaissance. Il faisait jour ou bien nuit. Il souriait béatement ou hurlait comme un damné. Il finit pourtant par remonter définitivement à la surface et par tuer en lui le monstre de douleur. Il distinguait maintenant le visage des anges et les appelait par leur nom. Il recevait parfois aussi la visite du vieux sachem qui l’avait mis en garde sur la colère du Windigo. Il doutait parfois de ce qu’il avait vu, mais ne croyait pas en ses propres doutes. Cette chose existait vraiment, cette chose avait cherché à le tuer et il vivait encore.

Lorsque Mikisiw, le vieil indien, venait le visiter, il ne s’approchait jamais de lui et s’asseyait au sol, près de l’entrée du tipi, à trois pas de sa couche. Il parlait parfaitement la langue de Nathan, il le lui avait prouvé par le passé, mais il s’y refusait maintenant et discourait seul, interminablement, sans jamais accepter de répondre à ses questions. Nathan, las de l’interpeller, finit par renoncer. Le pauvre doit avoir perdu la tête pensait-il. Il en doutait, mais il avait depuis peu un tout autre sujet d’inquiétude.

En reprenant ses esprits, Nathan avait tout de suite constaté la perte de son bras droit. Il avait hurlé, pleuré, menacé ses gardiennes de représailles. Elles s’étaient contentées de lui sourire et de le gronder comme on gronde un enfant turbulent. Elles avaient aussi, un temps tout du moins, surdosé ses drogues pour le faire tenir tranquille. On lui expliqua que son bras avait littéralement pourri et que cette amputation l’avait sauvé. Il souffrait souvent de ses jambes, pas très violemment, mais elles le démangeaient terriblement. Il ne cessait de réclamer qu’on le détache, il aurait donné un an de sa vie pour pouvoir se gratter les cuisses ou derrière les genoux. Les jeunes filles lui avaient expliqué, avec le peu de mots qu’elles savaient dans sa langue, que ces liens n’étaient là que pour son propre bien.

L’esprit de Nathan ne cessait de repousser une réminiscence qui martelait sa conscience avec la même insistance que la douleur, quelques semaines plus tôt. Une pensée fugace mais obstinée, qui tentait de s’insinuer en lui. Il la traquait, l’appelait puis, lorsqu’elle semblait enfin s’offrir, il plongeait dans un gouffre sombre où il se recroquevillait, tremblant, hébété et où elle ne pouvait pas le suivre. Quelque chose n’allait pas, il aurait dû sourire à cette deuxième vie qui lui était offerte. Comment quelqu’un, revenu par miracle d’entre les griffes de la mort, pouvait-il encore, même privé d’un bras, se sentir aussi mal et se ronger les sangs d’inquiétude.
Mikisiw vint finalement un matin, alors que le soleil soulignait à peine la ligne d’horizon d’un fin trait de lumière, s’asseoir près de sa couche. Il lui prit la main et lui parla longtemps sur le ton de l’excuse. Une larme pointa même au coin de son œil qu’il effaça d’un clignement. Nathan l’implora au nom du respect qu’il lui portait, de le faire détacher et de lui parler en français. Mais le vieux Mikisiw se contenta de le regarder d’un air désolé et quitta le tipi en traînant les pieds. Nathan le supplia une dernière fois, sans plus de succès, en hurlant et en se débâtant dans ses liens. Il se résolut finalement à passer une nouvelle interminable journée prisonnier sur son lit de douleur et salua d’un grognement l’entrée de deux de ses jeunes gardiennes venues faire sa toilette. Ces moments passés entre les mains des jeunes squaws avaient été d’abord terriblement humiliants pour lui. Il en pleurait même parfois, après leur départ. Il se trouvait rabaissé au stade de nouveau-né, nettoyé et décrotté avec application comme un poney prêt à être vendu, sa pudeur d’homme blanc bafouée. Ce matin-là, alors que Mikisiw sortait, c’est Ehawee et Natane qui vinrent sous sa tente s’acquitter de leur tâche. Ehawee, des trois, était sa préférée. Elle avait un sourire triste en le regardant. Un sourire qui n’était destiné qu’à lui, comme s’il était la seule face sombre de son monde. Dès qu’elle le quittait des yeux, et tournait son regard vers ses amis ou même vers le vieil indien, ceux-ci s’éclairaient d’un sourire radieux qui semblait bien habiter là, dans son regard, tout le reste du temps.
Quelque chose se tramait ce matin. D’abord la nouvelle attitude de Mikisiw, qui avait enfin osé s’approcher et lui avait pris la main, et maintenant cette toilette qui semblait plus approfondie encore que d’habitude. Comme à chaque fois qu’on l’épongeait, Nathan fuyait et plongeait en lui-même. Il partait en songe dans les bras de sa Louise ou dans des souvenirs d’enfant. Il cherchait à se soustraire ainsi, non seulement à ce qu’il considérait comme une humiliation, mais aussi à cette chose venue de son esprit, cette insoutenable pensée qu’il maintenait loin de lui et qui frappait avec insistance à la porte de sa raison pour venir achever le travail que le Windigo avait commencé. Natane sortit en emportant les récipients et les linges souillés et il se retrouva seul avec Ehawee. Elle lui offrit un de ses sourires tristes. Comme elle s’apprêtait à sortir, il attrapa son bras de sa main unique.

— Dis-moi ! Dis-moi ce qu’il se passe ! Dis-moi pourquoi vous m’avez attaché ! Pourquoi ce comportement avec moi ! J’ai toujours visité votre tribu ! J’ai dû te voir faire tes premiers pas dans ce village ! Sans doute, comme tous les enfants, as-tu tiraillé ma barbe, cette barbe qui vous intrigue tant. Parle-moi Ehawee, pourquoi m’avoir sauvé du Windigo si c’est pour me torturer si cruellement ?
Ehawee se dégagea avec douceur, ramassa le récipient que Natane avait laissé et se dirigea vers la sortie sans oser croiser son regard, puis, alors qu’elle allait franchir le seuil, elle fit brusquement demi-tour et vint d’elle-même prendre la main de Nathan dans la sienne. Elle lui parla donc, de manière précipitée et terriblement incohérente. Elle lui offrit plus de questions que de réponses avant de s’enfuir.

Quatre guerriers pénétrèrent dans le tipi juste comme elle sortait. Ils semblaient inexplicablement pressés et le défirent de ses liens avant de le déposer sur un brancard et de jeter sur lui deux épaisses couvertures. Ils l’emportèrent au-dehors tandis que le premier rayon du soleil perçait un ciel blanc et neigeux d’une flèche glacée. Quelques flocons d’une neige pressée tombaient des rares nuages qui filaient au-dessus de leurs têtes à l’opposé de l’horizon qui s’enflammait peu à peu. On attacha son brancard à une vieille appaloosa résignée et bougonne qui se mit en route en encensant constamment pour marquer sa mauvaise humeur. Cinq guerriers, pas moins, les escortaient. Ces derniers, couverts d’épais manteaux de peau de loups, semblaient nerveux et s’étaient déployés comme s’ils redoutaient un ennemi invisible. Tous gardaient le silence et daignaient à peine jeter un œil sur l’homme qu’ils traînaient vers un destin connu d’eux seuls. Nathan quant à lui, ballotté et frigorifié, ne cessait de ressasser les étranges paroles d’Ehawee. Elle avait affirmé, du moins est-ce ce qu’il avait cru comprendre de ses propos décousus, que les guerriers ne l’avaient pas sauvé, ni même retrouvé agonisant dans les bois, mais que le Windigo lui-même l’avait déposé près de leur village. Il aurait ensuite, de son haleine marécageuse, poussé un cri de bourrasque avant de s’éloigner en frappant les arbres sur son passage. Nathan avait bien du mal à concevoir une telle chose. Il préférait s’imaginer mort qu’inconscient entre les mains de ce démon. Ehawee lui avait aussi raconté une histoire de malédiction passablement confuse. D’après elle, ou plutôt d’après les anciens de la tribu, le monstre avait voulu mettre en garde les Algonquins et leur signifier qu’ils devaient se tenir loin des voleurs de peaux. Durant sa convalescence, les sages avaient longuement débattu sur la question de savoir pour qu’elle raison le démon l’avait gardé en vie et s’il leur suggérait ainsi de le tuer eux même ou bien si, l’ayant rendu inoffensif à jamais, il leur confiait le fardeau de sa charge.
Nathan grelottait de froid et d’une sourde frayeur. La neige, patiemment, avait rempli le ciel et l’espace, repoussant le soleil au-delà des nuages qui lui donnaient vie. Elle lui faisait un manteau que la chaleur de son corps fiévreux faisait fondre et pénétrer, au travers de ses couvertures, jusqu’au plus profond de sa moelle. Il connaissait suffisamment la région pour savoir qu’on le conduisait vers un petit comptoir commercial où les Indiens échangeaient parfois quelques peaux avec les colons. Il lui semblait évident qu’on ne l’emmenait pas jusque-là pour l’assassiner, mais une profonde angoisse ne cessait de croître en lui au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de ce but. Il y a peu encore, il aurait accueilli cette histoire de malédiction avec les réserves polies d’un blanc face à un sauvage. Mais, il y a peu encore, il n’avait pas ressenti le souffle d’un démon pourrissant lui remplir les poumons. Il s’accrochait à des visions de l’avenir pour ne pas avoir à affronter le présent. Il grelottait. Il peignait le visage de sa Louise à l’aide des pinceaux de ses souvenirs... Ses lèvres charnues, ce minuscule point noir sur son épaule, ses seins déjà fatigués mais si bons à téter, ses oreilles qu’il aimait tant à taquiner de ses dents, ce qui la faisait se débattre et se tendre. Il s’accrochait à un futur où il la retrouverait et courrait se cacher et se perdre dans son cou. Il pensait aussi à ce trappeur écossais, ce géant qui tirait mieux avec son bras unique que la plupart d’entre eux et qui vivait cette infirmité comme un détail sans conséquence.

Le hameau semblait mort et presque personne ne traînait dans son unique rue. De la fumée sortait pourtant de chacune de ses neuf maisons et seul le barbier, qui déblayait la neige devant sa boutique sous le regard de son inséparable chien boiteux, leur accorda un semblant de salut hautain sans plus s’attarder sur le contenu de leur charroi. Ce n’est que lorsqu’un des guerriers descendit de sa monture et trancha les liens qui reliaient le brancard à la jument récalcitrante qu’il daigna s’approcher de leur petite troupe. Les Indiens, sans un mot ni un regard pour lui, tournèrent bride et s’éloignèrent en passant au trot. La jument elle-même, débarrassée de son fardeau, sembla reprendre un peu de vie et hennit bruyamment pour marquer sa satisfaction.

Nathan sourit au barbier comme un marin de retour de mer qui aurait survécu à une effroyable tempête. Il était sauf et de retour parmi les siens. L’homme, qui le connaissait depuis plusieurs années, ne sembla pas le reconnaître, mais appela à l’aide à pleins poumons pour réclamer du renfort. On porta le brancard chez le maréchal ferrant et on l’installa près du feu tout en coupant les liens qui le retenaient.

On l’avait enfin reconnu et on le saluait par son nom. Lui souriait vraiment pour la première fois depuis sa rencontre avec le monstre. Il se demandait s’il oserait un jour raconter cette histoire à ces hommes. Il reprenait vie. Il apprendrait à vivre sans son bras. Il sourit en pensant que c’était pour enlacer sa Louise que son handicap serait le plus gênant. Tandis qu’on le délestait de ses couvertures trempées et glaciales, il pensa encore à elle et à son sourire. Il songea aussi à toutes les peaux qu’il avait perdues, mais rien ni personne dans ce monde n’aurait pu le convaincre de retourner les chercher. Il repensa à son bras perdu en souriant tristement à l’idée qu’il le sentait toujours malgré son absence.

Les voix tout autour de lui s’étaient tues. Tous le regardaient avec, dans les yeux, une sorte d’épouvante. Son regard allait de l’un à l’autre et les interrogeait. Quelque chose n’allait pas. Il songea à se redresser pour enfin se soulager et gratter sa cuisse droite qui, comme son bras manquant, le démangeait furieusement. Son autre jambe aussi le démangeait. Il comprit alors ce qu’il s’était refusé à admettre depuis tout ce temps. Il ne lui restait plus qu’un bras, il n’était plus qu’un morceau d’homme. Il n’était plus rien.

PRIX

Image de Printemps 2019

Finaliste

193 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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SakimaRomane · il y a
Belle finale James :)
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale James !
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Jean Calbrix · il y a
Une longue histoire passionnante avec une chute s'arrêtant, somme toute, sur un homme diminué si je puis dire ! Bravo, James ! Vous avez mes cinq voix !
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Frédéric Chaix · il y a
Je donne finalement peu de voix tellement les textes sur short sont anecdotiques et, trop souvent, plein de bon sentiments sans intérêt pour moi.
Ici on est dans une vraie nouvelle, pas dans les souvenirs de vacances gentillet, du fantastique pur et dur, avec une chute brutale et sans concession, bref une vraie nouvelle littéraire d'horreur comme j'aime. Bon je n'ai mis que 4 car le texte aurait, me semble-t-il, gagné à ce que vous ne parliez pas trop en avant des démangeaisons aux jambes qui spoilent la chute trop tôt. Pour le reste, rien à redire, j'aimerai lire plus de texte de ce type sur Short-Edition. Passez (et commentez) à l'occasion voir mes textes fantastiques, horreur ou simplement dérangeant...

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Lili Caudéran · il y a
Bonne finale James.
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James Wouaal · il y a
Merci ma chère Lili !
SMACK !

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Lili Caudéran · il y a
Ça me fait plaisir de te retrouver.
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Artvic · il y a
Mes 5 voix james, bonne Finale à vous.
'Sur un air de rock ' je vous invite sur ma page.

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Jeanne · il y a
Un conte des terres lointaines, un texte fort, fort bien écrit, un récit dense, un style enlevé, un verbe haut en couleurs, pour la petite histoire, je ne lis pas ou peu les Nouvelles, n’ai jamais lu un texte aussi long, ceci dit, une Nouvelle qui vaut vraiment le détour où un danger omniprésent sourd à tous les coins de ligne. J’avoue que ce n’est pas le titre glacial qui a accroché mon regard mais à l’évidence la poésie de la lune bleue qui a attiré mon attention, et puis me suis laissée emporter au pays du Windigo, des chiens de traîneau, des indiens sages, du monde des esprits, au cœur du Grand froid qui nous tient en haleine au fil des mots et des images, tout au long de ce duel inégal, ce combat sans merci, ce face à face cruel avec un monstre terrifiant, une créature qui fait froid dans le dos, plus redoutable que Cerbère le gardien des enfers.

Au final la vérité, la réalité lui saute au visage, ce pauvre Nathan souffre de trois membres fantômes, il lui reste un unique bras et plus que ses yeux pour pleurer… suggestion : on peut éventuellement l’appareiller pour qu’il retrouve sinon toute son intégrité, tout du moins une apparence plus présentable.
Belle chance à ce trappeur hors norme, hors du commun des mortels, cet héros qui n’a pas froid aux yeux, dans le feu de l’action quelques coquilles et/ou erreurs d’inattention  se sont glissées à l’insu de son plein gré. Il est vrai qu’il est difficile avec un seul bras de pianoter sur le clavier, histoire d’apporter une note d’humour dans cet océan de rouge et noir sur lit de blanche neige.

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James Wouaal · il y a
Quel beau retour Jeanne. Je vous remercie doublement. Pour avoir pris le temps de lire cette longue histoire, et pour avoir encore pris celui de me faire ce retour. Une amie m’avait bien signalé erreurs et coquilles. Mais pour tout dire, j’avais hésité à proposer ce long truc et n’imaginais pas qu’il serait qualifié. Alors, pour ce qui est d’aller en finale... J’ai eu tort.

Merci donc !

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Jeanne · il y a
Une longue histoire... et pourtant au niveau des commentaires, des longs pavés comme je les appelle, je ne sais pas faire court, en cela je suis connue comme le loup blanc si je peux dire ainsi. Ce n’est pas tant une question de longueur mais le fait que cette Nouvelle met ma sensibilité à rude épreuve, moi qui suis à fleur de peau, à fleur de mots quand l’intégrité du héros, son espace de liberté se rétrécit comme peau de chagrin. Il faut dire qu’il paye cher le prix de ses actes de violence envers les animaux et au prix fort la redoutable vengeance des esprits, au final la morale est sauve, il faut toujours écouter la voie des sages, les contes et les légendes ont tous et toutes un fond de vérité.

Ainsi vous avez hésité à proposer ce truc…. bidule, machin chouette, heureusement Nathan ne vous entend pas ou à le vexer durablement, à heurter sa susceptibilité, en effet non seulement le monstre l’a handicapé lourdement, infligé un lit de souffrance ad vitae æternam, dans sa grande bonté lui a laissé la vie sauve mais le metteur en scène a envisagé un instant de le laisser en l’état, dormir, se languir à l’ombre de ses documents. Il est vrai que les auteurs ont tous les droits, droit de vie, droit de mort sur leurs personnages. Je ne poursuis pas plus en avant ou à réécrire la fin de l’histoire, à vouloir réanimer, ressusciter les braves gens. C’est moi qui vous remercie pour ce retour de commentaire. Bel après-midi et à tantôt pour d'autres Nouvelles.

P.S : pour ce qui est des coquilles, il sera toujours temps de les faire corriger ultérieurement.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Je renouvelle mes voeux !
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James Wouaal · il y a
Merci Patricia !
Je viens du blog où j'ai passé cinq bonnes minutes à un enterrement... ☺

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci !!!
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Beline · il y a
Incroyable aventure qui nous transporte dans un tout autre univers. On ne voit pas le temps passer et on est pris par l'histoire... Bravo et bonne chance pour la finale !
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Nelson Monge · il y a
Une véritable aventure, avec son suspense et ses moments de calme. Parfait et mes votes.
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