Graine de zéro

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Image de Printemps 2017
Jour après jour, elle attend depuis quelques mois la réponse postale d’un dernier éditeur après une longue série de réponses en forme de camouflet. Malgré tout elle s’obstine et elle guette tous les jours un signe bienveillant de la part du monde inconnu, implacable et prestigieux de la capitale littéraire.
Peut-être qu’en ce moment son précieux manuscrit est examiné par d’illustres écrivains... peut-être qu’ils ne l’ont pas encore jeté dans l’immense poubelle des manuscrits refusés.
Son nom va scintiller au firmament... elle ne sera plus jamais ordinaire et anonyme... elle attend, elle est fébrile, elle espère et espère encore...
L’histoire d’un crime conjugal qu’elle a intitulée La Pelote de haine va peut-être faire d’elle quelqu’un d’illustre et de célèbre.

À moins qu’une lettre aseptisée la repousse encore une fois du côté des écrivaillons inconnus et obscurs. Elle va rejoindre ainsi tous ceux qui ont cru pouvoir nourrir le temple de la littérature de leurs écrits étriqués et qui se retrouvent tous déconfits parce que les comités de lecture veillent. Veillent aux lignes directrices de leurs collections et font la chasse aux sans grade, aux sans talent, aux sans piston. Elle, elle n’est qu’un écrivain avorté, un zonard de l’écriture sans éditeur fixe et sans éditeur du tout.

Pourtant la première réponse l’avait comblée : un grand éditeur lui écrivait et s’intéressait à elle et avait lu sa précieuse prose. D’accord il ne la voulait pas ; bien sûr il avait fait vite pour la lui renvoyer. Mais il faisait cependant d’elle un auteur, un auteur en quête d’éditeur certes mais un auteur tout de même.
Car dès qu’elle serait publiée, elle leur montrerait aux autres ce qu’elle valait et peut-être même qu’elle passerait à la télé et que les collègues du bureau se battraient pour lui parler.
Et elle la tiendrait sa revanche sur la top-modèle de la comptabilité qui passe la journée à s’exhiber et qui s’habille d’extravagance. Une top de la vacherie si on ne passe pas son temps à rendre hommage à sa beauté. Une Lolita sexy et provocante malgré ses cinquante berges qui sait cogner de sa voix la plus douce, en mode assassin anonyme :
« Tu sais, tu devrais faire attention parce que tu as beaucoup grossi.... il faut que je te le dise pour ton bien parce qu’à ton âge... »
Elle avait bredouillé qu’elle le savait. Juste bonne à dégouliner d’humiliation après ce percut violent porté par une allumeuse quinquagénaire. Une belle garce qui n’ignore rien de ce qui blesse les femmes vu le nombre d’heures qu’elle passe à soigner son image.

La deuxième réponse ressemblait point par point à la première et toutes les autres aussi...
« Nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit. Malheureusement, après un examen attentif de notre Comité de lecture, votre ouvrage ne semble pas correspondre à ce que nous souhaitons publier... »
Son écrit mal-formé ne peut pas s’intégrer à leur programme éditorial. Il a une gueule qui ne rentre pas dans le cadre des publications actuelles. Il n’est pas aux normes ; il ne plait pas ; il est nul. C’est un bide. Son icône télévisuelle vacille sur son socle, adieu talent et célébrité.

« Repassez le chercher pendant un mois à compter de ce jour et si vous souhaitez une réexpédition par voie postale, nous vous remercions de nous faire parvenir la somme indiquée et nous vous rappelons que nous ne sommes pas responsables en cas de perte, etc. »
Vous pouvez le garder et le brûler, messieurs et mesdames des comités de lecture. Elle n’en veut plus.
« Avec nos regrets, nous vous le retournons ci-joint » par ceux qui sont moins pingres que les autres et qui se disent peut-être que son labeur créateur vaut bien un timbre postal. Et qui le lui renvoient avec un peu plus d’élégance mais toujours en pleine poire.

Elle voit bien que son manuscrit, la sueur de sa chair, leur a fait un drôle d’effet. Ou plutôt pas d’effet du tout.
Pour eux il s’agit juste d’un écrit raté, un qui va au panier. Un bout de papier. Un zéro pointé. Au mieux le juste milieu de la médiocrité, comme à l’école où elle n’arrivait jamais à décoller de la moyenne malgré tous ses efforts pour atteindre le peloton de tête. Le « moyen mais peut mieux faire » a scandé tous ses bulletins scolaires en lui laissant croire qu’elle roulait en dessous de ses moyens et qu’il ne tenait qu’à elle de passer à la vitesse supérieure.

Cela lui rappelle la naissance de sa fille. Elle aussi a bousculé la ligne directrice de la collection des procréations heureuses dans le catalogue des familles méritantes et conformes. Un paquet d’emmerdes à retourner à l’envoyeur mais le « pas de chance » n’a pas de résidence fixe. La collection du malheur ne peut rien refuser, tout est bon à prendre, rien n’est jetable. Enfin une édition qui s’engage en ratissant large et qui n’est pas à un timbre près.

Le jour où elle est venue au monde, sa fille avait une tête qui se remarque et qui lui a tout de suite sauté aux yeux. Une tête étrange : des yeux bridés, un nez épaté, des joues qui mangent la figure et une petite bouche toujours ouverte et obstruée par le bout de sa langue.
Mais elle avait aussi une peau d’une infinie douceur et elle rentrait exactement à sa place dans ses bras qui l’attendaient depuis si longtemps déjà. Elle l’avait gardée là, tout contre elle, un long moment. Et elle avait tout de suite oublié son malaise, éblouie, émue, transportée. Mais cela n’allait pas durer...

Car toutes les blouses blanches du service de maternité sont venues défiler au pied du berceau d’un air compassé. Les médecins voulaient même lui donner un prénom pas portable : « trisomique », un prénom pas présentable.
Elle s’appelle Zoé, avait-elle chuchoté, Zoé, Zoé... Elle ne savait pas pourquoi son prénom lui remplissait autant la tête. Un prénom qui pétait comme une bulle d’eau, un prénom rigolo, un prénom comme il faut. Mais il n’intéressait personne et surtout pas les docteurs qui continuaient de déblatérer autour de son berceau.

Quand ceux-ci se sont enfin adressé à eux, les parents, sidérés qu’ils étaient par tous ces gros mots médicaux, le pire est arrivé. Ces spécialistes avaient tous une gueule de catastrophe à côté de quoi le petit minois bizarre de sa fille en devenait presque sympathique.
— Vous pouvez l’abandonner, leur ont-ils dit d’entrée.
— Il y a des institutions où elle sera bien soignée ; y a qu’à signer.
— Pensez à votre famille et faites d’autres enfants.
— Vous pouvez la placer en respectant les délais, voyez l’assistante sociale.

Mais eux les délais ils les ont laissé passer parce qu’ils se sont embrouillés dans ce qui était le mieux pour eux et ce qu’ils devaient faire. Alors ils n’ont rien fait.
« Nous sommes désolés » ont-ils eu envie d’appeler le faire-part de naissance après avoir rencontré l’assistante qui pensait si fort à « quand on a une croix, on la porte » qu’ils n’avaient rien écouté.
Mais Zoé, elle était bien calée dans leurs bras et elle sentait bon le bébé et elle avait un prénom rigolo qui pétait comme une bulle d’eau. Alors ils n’ont encore rien fait et Zoé, ils l’ont gardée.

Mais leur petite famille s’est tout de suite explosée.
Côté cul, ce fût vite le fiasco, le bide, le couac. Sa libido à elle, dévastée par le fruit de ses entrailles, a entamé la longue traversée du désert de la sexualité.
Même si ce n’était pas génial avant à cause d’un petit problème d’allumage de sa part, cela restait tout de même prometteur. Un simple problème d’allumage qui la ramenait là aussi, comme à l’école à un score très moyen de satisfaction. Elle ne désespérait pas cependant d’arriver au « septième ciel » à tous les coups comme les autres.
Et il y avait comme une promesse de bonheur à venir : la prochaine fois serait la bonne. « Peut mieux faire » encore comme à l’école. Mais Zoé a massacré leur moyenne sexuelle.

« Un malheur en entraîne toujours un autre », disait sa mère. Non, un malheur en entraîne toujours plein d’autres.

Car elle a eu beaucoup de mal à se faire à Zoé. Il lui a fallu du temps avant de l’adopter. Beaucoup de temps avec des hauts et beaucoup de bas.
Sa fille était toujours du côté du trop : trop molle, trop lente, trop en retard, trop enrhumée, trop passive, trop baveuse...
Son enfance a duré une éternité et tout le monde avait des idées sur ce qu’elle aurait dû faire avec Zoé sauf elle. Leur mode d’emploi était simplissime :
— Y'a qu’à pas lui céder, il ne faut pas tout leur passer...
— Y'a qu’à pas lui répondre si elle le prononce mal, sinon elle ne fera jamais d’efforts pour bien parler.
— Y'a qu’à l’aider, c’est bien trop compliqué pour elle...
— Y'a qu’à lui apprendre pour qu’elle se débrouille toute seule.

Sans parler des institutrices, des rééducatrices et des éducatrices dans les écoles intégrées, les classes spécialisées et les institutions organisées pour la débilité qu’elle a fréquentées. Un parcours du combattant pour toujours s’entendre reprocher qu’on est trop ceci et pas assez cela en tant que mère...

Quant à son mari, il s’est mis à cotiser au syndicat des abonnés absents, à rester le plus tard possible à son bureau. À elle de courir pour les multiples soins, prises en charge et placements et à remplir les imprimés d’invalidité et d’infirmité et d’handicapé... Mais aussi supporter les conseils avisés des « kinés », des « orthos » et des « pédopsy » ; recevoir à domicile les assistantes de la société qui reluquaient sans se cacher son désordre ménager et qui faisaient leur rapport .
En tant que mère aussi, elle se disait qu’elle n’était pas un bon coup. Zéro pointé. Pas un bon coup, pas dans le coup...
Et son mari pas impliqué, pas concerné et que personne ne dérange. Ni amant, ni père. Elle, elle était la bonne à tout faire et bonne à rien. La reine des cloches.

Assez idiote pour en plus l’aimer sa gosse, leur petite graine ratée. Plus elle grandissait et plus elle s’y attachait et plus son mari passait son temps à se défiler :
— Tu ne peux pas la moucher ta fille.
— Tu vois pas que j’ai du boulot.
— Tu peux pas y aller seule à la réunion du Centre, j’ai autre chose à faire, moi.
— J’ai besoin de me reposer, moi, le soir quand je rentre ; vas-la coucher.
— Tu t’es occupée des papiers de la CAF ?
— Elle mange encore comme un cochon ; qu’est-ce qu’on lui apprend là-bas ? Tu peux pas chercher un autre Centre ?
— Non Môssieur, je ne peux pas tout faire. Et toi tu fais quoi ?
Voilà le genre de dialogue conjugal mortel pour l’érotisme et pour tout le reste auquel ils s’adonnaient sans modération.

Le comble est que sa fille adorait son père. Une vraie boule de tendresse, la Zoé.
Et il se laissait surprendre parfois par ce trésor tapi dans un mauvais emballage... Elle retrouvait presque une étincelle du bonheur tranquille d’avant, mais juste une étincelle, quand Zoé se suspendait au cou de son père pour le « bisouiller » avec force salive et qu’il se laissait faire avec un agacement feint. Mais ces moments de grâce ne duraient point. Ils en revenaient bien vite à la pratique habituelle du « mal vivre, mal baiser, mal vieillir » ensemble dans laquelle elle commençait à exceller. Enfin un domaine où le talent lui venait et où elle décollait nettement de la moyenne.

« Naufrage ordinaire d’une famille ordinaire », cela pourrait s’intituler comme cela dans la fameuse collection littéraire du malheur, celle qui ne jette rien, celle qui l’avait acceptée en son sein avec largesse, la seule qui voulait bien d’elle comme auteur.

Elle se sentait devenir une boule de fiel, nouée par la rage, la hargne, le dépit et les mille riens qui tuent chaque jour un peu plus la sacro-sainte idée du couple. Une mégère conjugale, un cactus domestique. Tout était bon à prendre dans tous les matériaux nécessaires à la combustion lente et continue du désamour. Un tricotage à l’envers et à rebours, un dé-tricotage souterrain de toutes les mailles du temps d’avant. Avant quand elle ne détestait pas les gens heureux, les gens sûrs d’eux, les gens amoureux. Avant qu’elle n’aime que les mal fichus, les ratés les cassés, les dingos. Avant Zoé. Avant d’avoir tricoté sa pelote de haine.

Leur entreprise côté cul marchait de plus en plus mal. Ses zones érogènes étaient complètement mortes. Plus rien. Comme une infirmité mais invisible et qu’elle seule connaissait. Pas comme Zoé par exemple qui trimbalait partout inscrite sur sa figure son défaut d’intelligence. Son défaut de corps à elle ne se voyait pas mais elle était devenue une invalide du cul et du désir et de l’orgasme. Une petite mort.

Des plages de paix coexistaient avec des accès de haine dans leur vie de famille. Un mélange de possible et d’impossible, un entre-deux du malheur, une vraie galère sans vraies raisons de ramer... un naufrage sans tempête. Un dé-accordage, voilà le mot. Désaccordés. Ils étaient devenus des époux désaccordés et cela changeait tout.
Élève moyenne, épouse moyenne, amante médiocre, mère médiocre... Mais de la moyenne à la médiocrité puis à la haine de soi, il n’y a chaque fois qu’un pas.

Quand la chose est arrivée, elle n’avait rien prémédité. L’ambulance du SAMU est arrivée trop tard ; ils n’ont rien pu faire pour faire repartir son cœur malgré tout leur acharnement. Le médecin de famille avait eu son message sur son répondeur. Il n’avait aucun caractère alarmant comme si elle ignorait tout des signes d’une souffrance cardiaque, ce qui était vrai. Pourtant elle a tout de suite senti et su que quelque chose de grave et de vital était en train d’arriver : les nausées, la transpiration, la lividité des traits, le bras qui tire... Le médecin était déjà parti en visite quand elle l’avait appelé et elle avait attendu son passage sans rien tenter. Son mari avait perdu connaissance quand le docteur était enfin arrivé.

Personne ne lui a rien reproché ; au contraire, elle a eu droit à son lot de compassion : « Quel malheur d’être veuve si brutalement et si jeune... avec une enfant comme ça... comme si un malheur ne suffisait pas... un homme si solide, pourquoi ?... »

Son « malheur » de fille a beaucoup pleuré son père. Puis elles ont repris leur vie ensemble, entre femmes, et elle a continué à assurer les hauts et les bas comme avant.
Quant à elle, elle s’est mise à écrire La Pelote de haine et maintenant elle attend toujours la réponse du dernier éditeur parce qu’un malheur n’arrivant jamais seul, comme disait sa mère, elle s’est mise en tête de devenir un auteur.

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Banjo MARIEN · il y a
Je viens de lire et j’adore
Tout y est dans ce texte : les mots, la tendresse, le déroulé d’une réalité
J’adore !
Félicitations d’une autre refusée par les sacro saints éditeurs

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Emsie · il y a
Nouvelle sur S.E., j'arrive un peu tard, mais j'ai découvert votre oeuvre par un bel hasard. Il est très fort, plein de mots qui claquent et d'expressions qui toquent. Mon bravo tardif, mais sincère.
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Yann Suerte · il y a
Très beau récit...Bravo. Et si vos pas vous y mènent, je vous laisse ouverte la porte de mon « Atelier , en finale d'automne. Yann
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Utilisateur désactivé · il y a
Un très beau texte que je découvre là.
La vie est impitoyable et le monde de l'édition aussi.
Mais Graine de zéro nous est recommandé à juste titre.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Claire Dévas · il y a
D'accord avec Thara ! Votre titre est accrocheur ! Mieux encore votre histoire est à sa hauteur ! L'histoire ne peut faire pleurer dans les chaumières car bien des femmes pourraient s'y reconnaître mais la fin est pleine d'espoir... un boulet en moins permet parfois de s'envoler avec son bout de choux d'amour dans les bras :-)
Je vous invite à venir rencontrer mes personnages qui ont échappé à leur auteur :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

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Thara · il y a
Heureuse de vous voir parmi les textes recommandés, mes félicitations !
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Thara · il y a
Ce qui m'a attiré c'est le titre, et la lecture a fait le reste, votre texte est fort bien construit.
Mon vote pour asseoir ma lecture !

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Sourisha Nô · il y a
Autant pour toi, Marguerite. C'est du lourd, ton texte, à tous les sens du terme, en hauteur, en profondeur, en relief, en couleurs...une vraie patte, de la force, de la puissance, et par-dessus tout, une folle et grande humanité, simple, sans pathos, et pourtant, avec le mot "trisomique", l'iceberg du Titanic te tendait les bras, mais tu l'as brillamment contourné, cette histoire n'est qu'amour du début à la fin. Respect, Madame.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très fort ! Bravo, Marguerite ! Mon vote !

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