Tesla Roadster

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J’ai grandi avec les livres et à 17 ans je me prenais pour Jack London ; j'ai déchargé des camions et travaillé chez un éditeur - aux expéditions - puis dans le bâtiment avant de passer à  [+]

Graham était dans son salon et polissait avec un carré de fibres douces le tableau de bord de sa Tesla Roadster. C’était une voiture de collection exceptionnelle, en parfait état de marche. Son roadster était, à sa connaissance, l’unique survivant de la série spéciale « Signature 250 » destinée à l’Europe. Une puissance de trois cents chevaux et une vitesse de pointe de deux cents kilomètres-heure n’en faisaient pas la voiture la plus performante de son époque, mais elle ferait figure de bolide dans le trafic actuel. Hélas, il ne se rappelait même plus depuis quand la circulation des véhicules avec chauffeur était totalement interdite, même pour les défilés de voitures anciennes. Il se souvenait simplement du plaisir de ses dernières sorties, il y avait au moins une vingtaine d’années, lorsqu’on pouvait encore s’amuser à slalomer dans le trafic monotone des cabélecs et autres transporteurs autonomes. Il avait eu de la chance de trouver une résidence au salon assez généreux pour pouvoir y rentrer la Tesla sans qu’elle occupe tout l’espace. Sa maison précédente avait un garage, à l’image de celles de son époque. Malheureusement, elle devait être détruite comme toutes les habitations des zones un et deux qui n’étaient pas conformes aux nouveaux standards techniques et d’harmonisation stylistique. Il n’avait vraiment pas pu se résoudre à retourner en zone trois pour retrouver cette commodité.

Graham était d’humeur morose. Retiré des affaires depuis quelques mois, il s’ennuyait. Son commerce d’antiquités l’avait longtemps passionné, mais les normes de sécurité avaient progressivement rendu illégale la revente de ce qu’il aimait le plus, les machines anciennes. Avec la cession de son affaire, il avait pu acheter cette vaste et luxueuse demeure, dans le meilleur district de zone deux de la métropole. Depuis son emménagement, il avait passé ses journées à trier et classer l’énorme documentation accumulée au cours de trente-cinq ans de négoce.

Il rangea le carré polisseur dans la boîte à gants et sortit de la Tesla pour se servir un whisky islandais. Heureusement, on pouvait encore jouir de quelques plaisirs authentiques. Le deuxième verre en main, il retourna dans la voiture et mit le contact. Les voyants de contrôle s’allumèrent instantanément ; ils ne révélaient aucune défaillance technique. Les batteries avaient perdu un peu de capacité, mais il veillait à leur état et la voiture pourrait certainement rouler plus de deux cents miles sans recharge. Graham vida son verre. La vie lui semblait de plus en plus ennuyeuse, tant chacun devenait prisonnier d’un carcan de règlements liberticides. Les progrès dans la connaissance de la sécurité ou de la santé ne faisaient que renforcer les contrôles et les interdictions. Tout comportement à risque, si infime qu’il soit, était à présent considéré comme déviant et répréhensible. Même ce deuxième verre de whisky serait comptabilisé lors de sa connexion quotidienne au Health Mate de sa salle de bain. À défaut de cet examen, la prise en charge des soins de santé n’était plus garantie. Mais quel intérêt y aurait-il à rester en bonne santé quand plus rien d’un peu excitant ne serait permis ! Graham sortit de la Tesla, posa le verre et prit la bouteille qu’il glissa dans la boîte à gant. Soudain, il se sentit étonnamment calme et joyeux. Il pensa avec amusement qu’il se décidait enfin à rejoindre, avec sa Tesla, le monde des vétérans qui ont encore de l’énergie à dépenser.

La large baie vitrée se releva et il s’installa tranquillement au volant pour sortir du salon. La circulation était assez dense en cette fin d’après-midi et il commença par rester sagement dans le sillage d’un délivrélec. Le système de surveillance du trafic était devenu très rudimentaire depuis l’interdiction des véhicules avec chauffeur. Il servait essentiellement à détecter les problèmes d’infrastructures. Graham ne serait peut-être pas repéré trop vite. Il avait un plan en tête, sans avoir eu besoin d’y réfléchir. Il roulerait au rythme de la circulation jusqu’à traverser le district de zone trois, qui par chance était de taille réduite de son côté de la ville. Ensuite, il retrouverait la route qui monte dans les contreforts du massif montagneux vers le Natural Park Center. Là, il pourrait vérifier les reprises et la tenue de route de son Roadster, pour autant que sa capacité à en tirer parti soit intacte. Le trafic était ralenti à l’approche de Gate 3.26, là où les scanners d’identité vérifiaient les autorisations de passage d’une zone à l’autre. Bien sûr, on passait plus vite de zone deux en zone trois que l’inverse, mais la vitesse était limitée à dix miles le long du couloir de sécurité. En entrant dans la zone trois, il encaissa le choc du changement de paysage. Il y avait plusieurs années qu’il n’était pas revenu et il n’avait pas gardé le souvenir d’un écart aussi flagrant dans la qualité des constructions. Peut-être s’était-il habitué à son nouveau quartier au point de considérer qu’il présentait en lui-même une importante diversité de richesse ? Sa propre maison, qui lui semblait fort modeste lorsqu’il remontait Paradise Crescent, était un palace de luxe en comparaison des cubes vétustes entourés de quelques bandes de pelouse jaune qui longeaient la route. Heureusement, il n’y avait pas de zone quatre à traverser de ce côté de la ville. Il était maintenant au cœur du district. Les cubes individuels avaient disparu et des blocs d’une vingtaine d’étages les avaient remplacés. Au niveau du sol, il restait quelques commerces de quartier, essentiellement d’appareils et de vêtements d’occasion, ainsi qu’un bon nombre de cantines. En zone trois, peu de logements avaient une cuisine permettant de préparer un repas. De toute façon, les produits frais étaient introuvables, ou trop chers pour les habitants. Par endroits, les lumières criardes d’un Sim Center indiquaient la présence d’un espace de jeu ; on voyait des personnes de tous âges entrer ou repartir vers la station de transport. L’ensemble des constructions était assez propre et entretenu, mais la végétation avait totalement disparu. Le trafic était fluide ; surtout des navélecs d’une vingtaine de passagers et des tramélecs qui remontaient l’avenue à vive allure sur leur voie sécurisée.

Graham n’avait pas envie d’être là. Cet intermonde était celui où vivait la grande majorité de ses concitoyens, quelque part entre la laideur et la pauvreté des quartiers de zone quatre et le bien-être affiché des résidences de zone deux. Lui, Graham, venait de cette troisième zone dont il avait connu le quotidien laborieux, mais pas misérable. Il avait connu l’espoir d’un avenir rendu meilleur par la prospérité collective qui s’y édifiait. Ce qui était incompréhensible, c’était cette faille qui s’était ouverte entre ceux qui avaient réussi et les autres, venus d’un même peuple et des mêmes familles. Qu’est-ce qui avait creusé cette crevasse infranchissable pour les moins performants, au sein d’une communauté qu’il avait connue soudée par la même foi dans l’avenir ?

Il sortit la bouteille de la boîte à gants et but une longue rasade au goulot, puis il commença à accélérer. La circulation était moins dense à mesure qu’il approchait des limites du district et il décrocha de son couloir pour dépasser un délivrélec. Ce simple appel du pied à la puissance du Roadster le sortit de ses pensées moroses ; il retrouva en un instant le plaisir transgressif du gymkhana urbain. La Tesla répondait magnifiquement à ses sollicitations. Elle lui offrait le bonheur de retrouver ses réflexes de conducteur sportif et la perception intuitive des limites d’adhérence de son châssis conçu pour négocier des virages serrés. Quelques minutes plus tard, il apercevait l’entrée de Gate 0.26 qui donnait accès à la route du Natural Park. En sortant du couloir de sécurité, il sut qu’il était repéré. Un drone des services de surveillance le survolait en hurlant des sommations :
— Appel au véhicule avec chauffeur non identifié. Immobilisation immédiate en bande d’urgence.
Il accéléra.
— Dernière sommation, immobilisation immédiate en bande d’urgence.
Poussant le Roadster de toute sa puissance sur la route déserte qui s’ouvrait devant lui, il se demanda ce qu’il y avait après la dernière sommation.

Le drone avait disparu de son ciel et la route déroulait ses larges courbes dans le paysage un peu hostile de la réserve naturelle. C’était un espace livré à lui-même, au nom du respect de la nature. La végétation était sèche et anarchique, les arbres maigres et les ronces envahissantes. Graham se demanda quel plaisir on pouvait bien éprouver à se promener dans un endroit si désolé. Mais le revêtement de la route était en excellent état et son tracé enchaînait les virages avec la souplesse d’une danseuse orientale. La Tesla répondait avec enthousiasme à ses sollicitations. Il croisa un navélec qui redescendait lentement du Natural Park Center et Graham éclata de rire en jetant un regard dans le rétroviseur ; le transporteur avait stoppé net en position de sécurité, tous feux clignotants. La route montait plus fort maintenant. Les virages plus serrés l’obligeaient à une totale concentration sur la conduite. Les pneus commencèrent à manifester leur échauffement par un miaulement excitant et les glissements légers de la voiture vers l’extérieur des courbes lui donnaient un sentiment de maîtrise exaltant. C’est à la sortie d’un virage parfaitement négocié qu’il entrevit brièvement le multicoptère d’intervention qui survolait la route à une centaine de mètres d’altitude. Graham hésita. En aucun cas, il ne pourrait échapper à une lourde sanction et à la confiscation de son Roadster, mais il pouvait vivre quelques minutes supplémentaires de liberté et se rendre ensuite aux autorités pour retourner au classement nostalgique de ses documents. Il pouvait aussi en finir définitivement avec l’ennui dans un paroxysme de sensations. Il suffisait de viser sur la paroi rocheuse le point de choc qui ne lui laisserait aucune chance de survie et d’accélérer à fond.

Le multicoptère était de nouveau visible et semblait avoir perdu de l’altitude. La pente était moins forte maintenant. Les larges courbes s’étiraient en permettant d’accélérer le rythme. Un coup d’œil rapide au tableau de bord lui indiqua qu’il avait consommé moins de la moitié de sa charge de batteries. Il fut traversé par l’idée absurde qu’il avait encore largement de quoi rentrer chez lui. «Chez lui», Graham se demanda ce que ça signifiait vraiment. À cet instant, c’était devenu un concept flou, difficile à rattacher à la confortable propriété où il s’était installé. Chez lui, c’était peut-être un espace perdu dans le temps, quand il passait la moitié de la nuit dans un atelier sombre et sale à remettre en état une mécanique à bout de souffle. Chez lui, c’était aussi ce café égaré entre les ateliers, où la rousse Wenda servait des chopes de bière alcoolisée au-delà des normes à une clientèle d’habitués qui se tapaient sur l’épaule en riant fort. Est-ce que le monde avait changé à ce point, ou était-ce lui qui avait vieilli sans en avoir conscience ? Il parlait peu à ses voisins qui n’avaient rien d’autre à lui raconter que leur dernière visite au Simulation Park du district ou l’équipement d’une Fun Room de dernier cri dans leur sous-sol. Il ne sortait plus beaucoup de sa maison, ne sachant où il pourrait trouver un peu de vraie bonne humeur partagée. Et il trouvait dans sa vieille documentation une échappatoire commode, mais bien superficielle à sa mélancolie. C’était vraiment ça, un chez-soi ?

Il avait ralenti le rythme de pilotage, perdu dans sa rêverie nostalgique. Le choc du missile d’interception magnétique fut violent et il perdit conscience quelques instants. Lorsqu’il reprit connaissance, le visage viril d’un homme à peine plus jeune que lui était penché vers le sien. Il n’exprimait rien d’autre qu’une attention inquiète :
— Capitaine Hill, brigade territoriale. Comment vous sentez-vous ? demanda l’homme.
Graham tourna la tête d’un côté et de l’autre pendant que la douleur de sa nuque se dissipait.
— Je me sens vieux et triste, répondit-il.
L’homme en uniforme posa doucement sa main sur le bras de Graham :
— Ne vous inquiétez pas, dit-il en esquissant à peine un sourire, ça m’arrive aussi.
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Eric diokel Ngom · il y a
Mon soutien renouvelé .. tu peux soutenir mon œuvre https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
J'ai aimé, bien que j'ai pas fini de le lire (je finirais plus tard),très beau texte.
J'ai vraiment aimé te lire.
C'était très digeste,un vrai délice.
Bravo, tu as mon soutien.
Je te convie à me lire et voter "Les cieux, la cime et la prairie".
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-cieux-la-cime-et-la-prairie

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Pierre LE FRANC · il y a
Un beau texte servi par une belle construction et une écriture limpide.
Pour que l'anticipation soit crédible, il faut qu'elle soit rattachée à notre époque. Votre monde désincarné est parfaitement crédible. Hypermoral à souhait. Parfaitement écologique et sécuritaire. Le monde idéal que l'on voudrait nous construire. Il y a du Ray Bradbury là dedans.
En voulons-nous seulement ?

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Jacques Beaumier · il y a
Bradbury ? Quel compliment magnifique ! Je n'ai jamais lu beaucoup de science-fiction mais Fahrenheit 451 et les Chroniques martiennes ont marqué mon adolescence. Merci Pierre !

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