Gourmandises coryétiennes

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Le colis était adressé au « commissaire gastronome ». Ça lui plaisait bien à Foinard qu’on l’appelle comme ça. Il avait acquis la réputation et le sobriquet lors d’un reportage dans le journal local (une idée venue d’en haut pour le faire connaître et le rendre sympathique). La journaliste l’avait suivi chez ses « petits commerçants de quartier » une matinée durant, le photographiant sans relâche, là, reniflant un melon en plissant les yeux, plus loin soupesant une laitue avec sérieux, examinant une tranche de pâté comme une preuve décisive ou faisant une bise qu’on imaginait sonore au restaurateur du coin. Une réputation était née. Non qu’elle fût entièrement injustifiée, Foinard passait effectivement des heures au marché et au restaurant, mais le terme gastronome était pour ceux qui l’entouraient sans doute un peu exagéré. Pour ses collègues du commissariat de la rue Froide, le commissaire était surtout d’une faim insatiable, d’une gourmandise incontrôlable et d’un opportunisme inégalé. Résultat, il était toujours pris à déjeuner, le poste croulait sous les boîtes de chocolat et autres bocaux de terrine, et l’on ne comptait plus les paniers-cadeaux destinés à faire connaître foodtrucks et autres « startup de la foodosphère » — et accessoirement faire sauter PV et amendes si l’occasion se présentait.
Pour éviter les accidents liés aux denrées périssables – c’était arrivé qu’un fromage de tête restât trois semaines entre deux piles de dossiers – c’était Michèle de l’accueil qui se chargeait d’ouvrir les colis et d’isoler les mets sensibles. Elle se servait au passage. C’était bien naturel. Déjà parce que tout travail mérite salaire ; et puis elle avait bien lu, mais « classer du pâté » ne figurait pas dans sa fiche de poste. En plus, Foinard aurait dit oui, c’est sûr. Et puis, il ne fallait pas oublier qu’elle était en deuil. Elle avait bien le droit, elle aussi, à un peu de réconfort. Dix mois que le gosse avait disparu. Elle ne s’en remettait pas. Elle avait pris sept kg. Ça l’aurait fait sans doute sourire de voir qu’elle compensait son absence par la bouffe. Il était calé en développement personnel, Florent. S’il avait été là, il lui aurait sans doute conseillé un jeu de rôle, genre parler à un stabilo ou brûler un dossier. Mais il n’était pas là. On ne savait même pas s’il était mort. Son jeune collègue s’était juste volatilisé du jour au lendemain. Aucun indice, aucune nouvelle. L’enquête n’allait nulle part.
Les parents étaient dévastés. Ils passaient régulièrement « pour voir où ça en était », mais la mère ne retenait jamais longtemps ses larmes et Michèle, c’était plus fort qu’elle, l’accompagnait souvent dans ces épisodes lacrymaux. Un qu’on n’avait pas revu en revanche, c’était Mathieu. L’ex. Ok, ils n’étaient plus ensemble, mais quand même. En même temps, le type était bizarre. Michèle le trouvait odieux, Florent avouait qu’il était snob. C’est lui qui avait convaincu le gosse de tenter le concours d’inspecteur qui lui ouvrirait, pensait-il, d’autres portes que celui de ce commissariat « sans envergure ». Il avait commencé à potasser, Florent. D’accord, il ne se passait pas grand-chose, ici. Un cambriolage, quelques tapages nocturnes... rien de bien méchant. Et alors ? Ça la mettait hors d’elle, Michèle. Qu’est-ce qu’il voulait, Mathieu ? Des petits Grégory ? Des Fourniret ? Des DDL ? Ça l’aurait rendu heureux, Forent, de déterrer des cadavres ? Qui ça rend heureux, franchement ? Il était bien comme ça, le jeune. On riait bien à l’accueil, on faisait du bon boulot. Sérieux. Mais on n’oubliait pas de se détendre. Le jeudi, ils épluchaient Femme Actuelle et le vendredi ils se partageaient les chocolats de Foinard. En vérité, il n’y avait qu’un truc qui l’attristait à cette époque, Florent : c’était que son mec se moque sans cesse de ses collègues – il les appelait les « abrutis » avait avoué le jeune peu avant la rupture – et de son manque d’ambitions. Florent malgré tout l’admirait, il pensait que Mathieu était chercheur. Mais Michèle avait fait sa petite enquête et elle l’avait démasqué. Le soi-disant chercheur était « zoologue ». Il travaillait dans un zoo, si ça se trouve, il décrassait les cages des animaux... il pouvait bien se moquer ! Florent n’avait décidément rien perdu en choisissant de mettre fin à leur relation. Snob et menteur ! C’était pas son genre à Michèle de dénoncer, alors elle n’avait rien dit, pas même aux parents qui continuaient à se demander pourquoi ils n’avaient plus de nouvelles du « gentil chercheur ». S’ils avaient su ! Elle avait conseillé à Foinard d’aller chercher des indices au zoo. Qui sait s’il l’avait fait ? Il avait un peu tendance lui aussi à la prendre de haut. « Chacun son boulot, Michèle », aimait-il à répéter ; il méritait bien les petits prélèvements qu’elle se permettait.

Elle avait reconnu le logo du colis, il venait de chez Jimmy-Ni, une startup de la région qui cuisinait des insectes. Elle avait beau n’être qu’à l’accueil, « abrutie » pour certains, c’était la seule qui s’était risquée à goûter quand le premier colis était arrivé. Et la seule qui avait continué. D’ailleurs, elle avait renoncé à les proposer aux autres depuis longtemps. Désormais, elle les gardait pour elle. C’était son petit plaisir. Pour être honnête, le goût n’était pas exceptionnel, les bêtes étaient frites puis enduites d’épices salées ou sucrées. Mais c’était inédit et, comme elle l’avait lu dans Femme Actuelle et sur la petite brochure, les insectes étaient riches « en protéines, acides aminés, vitamines et fer ». C’était « l’aliment du futur ». Florent aurait adoré grignoter ce genre de trucs avec elle, ils auraient appelé ça leur pause Koh-Lanta.
Le nouveau produit Jimmy-Ni s’appelait « Gourmandises coryétiennes », sans doute un jeu de mots avec la Corrèze. Il ne fallait pas s’arrêter à l’aspect, ça, elle l’avait vite compris. Elle se souvenait encore du premier colis de « Diptères parfum curry » arrivé peu après la disparition de Florent, on aurait dit des mouches à merde. Non, vraiment. Âmes sensibles s’abstenir ! Mais elle avait osé, et elle n’en était pas peu fière ! La brochure expliquait qu’une consommation régulière de ces « gourmandises » favorisait la « jeunesse et la vivacité d’esprit », Michèle avait l’impression qu’elle devenait aussi plus audacieuse. Un soir, elle en avait incorporé dans la pâte à crumble, une vraie réussite !
Les bestioles d’aujourd’hui étaient sucrées – elle préférait – et avaient été parfumées à la cannelle. La texture était craquante, le goût sympathique, elle était même en train de se demander si elle n’allait pas en offrir à ses proches pour Noël. La tête qu’ils feraient ! Évidemment, les produits Jimmy-Ni ne s’achetaient pas au Leclerc, il fallait trouver leur site internet... il devait forcément figurer sur la brochure. Ou sur l’emballage. Peut-être en tout petit ?

« Michèle, désolé de vous déranger pendant votre pause... déjeuner. Je... l’enquête sur la... euh... disparition de Florent va être confiée au 36... le proc... »
Le commissaire ne se donna même pas la peine de finir sa « phrase ». Il devait estimer qu’il y avait assez d’informations.
« Vous donnerez ce carton aux parents. »
Ni s’il vous plaît, ni merci. De toute façon, Foinard avait déjà disparu dans son bureau. Il n’avait pas précisé si elle avait le droit de regarder le contenu dudit carton. Si l’enquête se poursuivait ailleurs, le contenu à rendre n’avait certainement pas dû être jugé pertinent. En ce cas, elle avait parfaitement le droit de regarder à l’intérieur ; ne serait-ce que pour être sûre qu’aucun indice crucial n’avait été laissé de côté. Et puis, il y avait cette agrafeuse qu’elle ne parvenait pas à retrouver depuis des mois.
Elle avait bien fait de regarder : à l’intérieur, non pas une, mais trois agrafeuses ! C’était donc là qu’elles disparaissaient ! Des trombones, des stylos, une photo de Mathieu, un paquet de chewing-gums, un briquet FIFA et un manuel de cours. « Médecine légale ». Le pauvre gamin passait ses soirées dessus. Sordide. Du début à la fin. « Rigidité cadavérique ». « Blessures post-mortem ». « Les escouades de la mort »... Malgré tout, c’était comme regarder « Faites entrer l’accusé ». Horrible, pourtant on ne pouvait s’empêcher de lire malgré tout. « L’étude des insectes nécrophages permet une datation précise et donne des indices indispensables sur la localisation. La première escouade d’insectes est constituée de diptères, elle arrive quelques heures après la mort, et à 20 °C les larves implantées dans le cadavre peuvent atteindre l’âge adulte en deux semaines ; la deuxième escouade, composée de sarcophagiens, arrive après un mois, attirée par la décomposition des matières fécales. La troisième escouade apparaît entre le 3e et le 9e mois et est constituée de dermestes. Les autres escouades apparaissent successivement : au 10e mois (escouade coryétienne)... »

« Michèle. Je dois y aller. Un dîner. Vous penserez au carton ? »
— Bien sûr. »

C’est vrai qu’il était tard, l’heure de ranger. Avant de partir, elle remit soigneusement les agrafeuses et les fournitures dans le carton. La photo de Mathieu et le bouquin de médecine légale rejoignirent la poubelle avec les restes du colis de Jimmy-Ni. Elle avait réfléchi en nettoyant la surface de son bureau où un peu de cannelle était tombé, manger des insectes, c’était sans doute too much pour sa famille. Elle sortit la poubelle sur le trottoir et décida qu’elle offrirait des chocolats cette année encore.
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