Gornja Trepca ou séjour en kolkhoze thermal

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Saison 2

Une première fois pour tenir une promesse, cette seconde fois à cause d'Antoine, mon ostéopathe qui m'avait trouvé mieux au retour de ma dernière séquestration. Bref, j'en prenais l'habitude, vous de même.

L' Anschluss des turcs allemands sur la route d'Istanbul avait cessé avec la fin des vacances et je me retrouvais donc d'un "bond" à la frontière serbe. Le petit poste sous dimensionné s'était transformé en un complexe géant, mix du péage de Rocquencourt et du terminal 2 F de CDG, non écroulé.



Une vilaine policière éplucha avec suspicion mon passeport. D'évidence insatisfaite par ce document, elle me demanda " anozer offizial dokument". J'identifiais sottement en cela, mon permis de conduire. Déterminée à savoir si je ne voulais pas m'installer en Serbie sous une fausse identité, elle réitérât " anozer offizial dokument". Ca tombait bien, j'en avais quelques autres moins "offizial". Carte d'handicapé puis macaron de stationnement ne la rassurèrent guère et ne l'attendrirent pas. Pas plus que ma carte de curiste des années précédentes, ni ma carte de mutuelle, Pour conclure, ma carte SNCF de réduction famille nombreuse la rassura ou la lassa, bref j'entrais en Serbie.
Tout comme les Croates, les Serbes maintenaient le rythme des stations services, une tous les trente kilomètres depuis Zagreb à 300 km, mais alternant vieille station métallique rouillée post Tito et ultra modernité à la sauce Mac Donald.



Parti sur une feuille de route au "pied léger" pas plus de 9 heures de conduite par jour, je stoppais à l'hôtel National*** de Belgrade, attiré bêtement par ses trois étoiles. Crasseux complexe d'un autre âge, les putains et routiers multinationaux envahissant le hall ainsi que l'état de la chambre me firent poursuivre ma quête d'hébergement. Les embouteillages m'interdirent le centre ville et je retrouvai donc à la nuit tombante, là où je ne voulais pas aller, c'est à dire sur les cent cinquante kilomètres de route qui me restaient. Curieusement le premier motel fut le bon et je stoppai pour la nuit.



Ce dernier tronçon que je ne voulais pas faire de nuit est un subtil mélange de route nationale de montagne, agrémenté d’un fort trafic de poids lourds et pimenté de charrettes de foin ou de paprikas tractées soit par des ânes parfois rétifs soit par des motoculteurs pas plus dociles. De plus, les Zastavas 500 tentent d'imposer leur suprématie aux Yougo Koral. Même sur Play station, les pires étapes du Gran Turismo 4 sont à ce tronçon ce qu'une portion de Vache qui rit est à la boulette d'Avesnes. De jour, ce fut donc plus prudent.

Me voilà donc, entrant dans la thermale Gorjna Trepca, inchangée. Pourquoi alors écrire cette mise à jour 2006 ? Car, ça passe le temps et m'amuse ainsi que certains d'entre vous.


Tout d'abord le village est aux mains d'un instable gang de jeunes sclérosés en cannes anglaises. J'ai presque honte d'être si âgé et si peu atteint. Tous sont de jeunes ex-yougoslaves, monténégrins, croates, serbes. Point commun, une atteinte ne laissant aucun doute sur le mal, lorsqu'ils ratissent le village.


Verica m'attendait à son poste de réceptionniste de la Pansion "Zdravljak" **. Tout marchait sur des roulettes, réservation, bungalow disponible dès midi, barrière de la langue toujours aussi efficace. J'étais un peu en avance et nous "échangions" sur ses soucis du jour : elle avait grossi, me fit-elle à regrets comprendre et avait cochonné, avec je ne sais quoi de gras, le cuir fauve de son manteau. "Terre de Sommières" n'étant pas dans mon lexique serbe , je ne lui fus d'aucun secours.
Nous "discutons"ainsi durant une heure, temps minimum requis à renseigner les différents documents comptables et surtout de police retraçant mon parcours serbe sur la base des documents du motel précédent. Elle releva que nous avions le même âge à un mois prêt. Alors Jacqueline entra dans le bureau faisant office de réception. La chef réceptioniste
Jacqueline était yougoslave, élevée en France, la quarantaine grisonnante, sclérosée en plaques, canne anglaise à main gauche, jambe gauche raide comme un piquet et quittait le bungalow n° 3 pour me laisser la place. D'emblée Verica lui suggéra de prolonger son séjour en s'installant avec moi. Poli et réservé, je n'opposais pas de formel refus pensant qu'elle repartait en France.

10000 €, une affaire Que nenni, Jacqueline était en pleine bourre, comme me le confirma notre discussion autour d'un picrate local en guise de petit déjeuner, le temps que l'on prépare ma "suite". C'était son troisième séjour et elle avait arrêté le bétaféron de son propre chef. La CPAM économisait ainsi par deux fois à son propos puisque qu’elle n’avait qu’une incompréhensible invalidité de catégorie 1. Cerise sur le gâteau, elle venait d'acheter une maison dans le village mais n'avait hélas pas encore l'eau courante, ce qui expliquait les fines propositions de Verica. 10000 € pour sa canfouine sans eau. J'étais, bien sûr, le bienvenu mais ne précipitait pas les choses. Je notais que sa bicoque représentait à peu près un an de bétaféron au tarif français.



Boyan n'avait pas bien résisté au Pisco que j'avais amené de France en guise d'anti-dépresseur.
Mon voisin de bungalow, à la démarche déjà hésitante, n'avait pas gagné en équilibre en partageant ce breuvage que m'avait offert mon pote Jean Raoul avant mon départ. L'alcool sud américain avait, à contrario, fortement désinhibé Boyan que je retrouvais plus tard au bar de la Pansion "Zdravljak" ** en compagnie de cinq jeunes filles, me confirmant ainsi que sclérose masculine ou féminine ne rime pas avec perte de libido. La bière aidait d'évidence au rapprochement, sans pour autant faciliter le trajet retour des uns et des autres. Mais ici pas de soucis de "capitaine de soirée" ou de peur de violents chocs frontaux, chacun étant à pied ou plutôt en cannes anglaises. Seul le tonneau guettait certaines et certains. Boyan, le pisco et moi.


Verica vient de me faire livrer à l'instant une télévision. Elle me gâte et me trouve même une chaîne française. Ayant emporté ce qui se fait de mieux en matière de récepteur radio, un poste Sony emprunté à mon pote Jean Raoul, j'avais fait le constat déplorable de la faiblesse de l'émetteur de Radio France, tant par satellite qu'en FM locale ou encore en GO. En effet, Radio Moscou, BBC et diverses radios arabes clouaient le bec de nos chroniqueurs français. Seule chaîne disponible en français sur ma nouvelle télé, "Pêche et chasse".



J'échappais à l'insupportable supplice de Tantale qu'aurait été"Gourmet TV" et son, encore plus insupportable cuistot-présenteur, Joël Robuchon, fait pour la télé autant que je le suis pour la danse classique. Les soirées à venir s'annonçaient donc sous le double auspice des chiens, canard en gueule, au rappel infaillible et des truites arc en ciel farouches.



"Is it crual ?" m'avait rétorqué Dragana lorsque je lui demandais de me masser moins vigoureusement. Sur un rythme de trente massages par jour en saison haute, ses mains puissantes me donnaient l'impression qu'elle me vidait le mollet comme vous pressez votre tube de dentifrice. Je ne sais pas s'il y avait de la cruauté mais de la douleur, c'était sûr. Pour détourner la conversation, elle me rebrancha sur Marcel Proust et "cheurch ov ze losstime" en m’écrasant à nouveau le mollet comme une vulgaire madeleine.



Le restaurant, sa terrasse, sa vue, ses "popijettes" Pour se faire pardonner d'être si "crual", elle me conseilla enfin le seul restaurant correct alentour et ses fameuses paupiettes de veau ( popijette ) qui la rendaient radieuse rien que d'en parler. Je me dégraissais rapidement et encore comme un beignet, je découvrais à huit kilomètres, le resto, le point de vue, la terrasse ensoleillée et ses paupiettes. Pas de quoi "exhumer tout un charnier", comme on dit dans la région, mais ça me changeait de la soupe de la Pansion "Zdravljak" **. Au fait, Pansion vous aviez sûrement traduit, "Zdravljak" j'en doute car le prononcer c'est déjà du boulot ! C'est donc "Santé" et non "gastronomique", comme me l'avait fait croire ce déconneur de chef cuistot.



La fuite des cerveaux est un vrai problème, d'autant plus qu'elle se surajoute à une situation économique catastrophique. Vu l'état de ma salle de bains, il était clair que la Serbie était touchée par une triple plaie, la fuite de ses carreleurs, la fuite de ses plombiers mais aussi par celle de ses électriciens. Un fil électrique qui se lovait près de la glace au-dessus du lavabo. De grosse section, il laissait imaginer un projet d'installation d'importance. Outre un Méga Saniboyeur géant, je ne voyais pas quel projet justifiait une telle arrivée électrique au-dessus de la baignoire. A moins que l'installateur ait, dans les périodes troublées pas si lointaines, envisagé d'adjoindre le "confort" électrique au poste d'interrogatoire déjà efficace que constituait ma baignoire ! Eau et électricité, les thérapies d'avenir...


Chasse et pêche n'était pas la seule chaîne en français. En effet, la chaîne SEXL, pourtant serbe, ne diffusait ses dialogues salaces qu'en français et sans sous titre. SEXL remplaçait Chasse et pêche dès minuit. J'en déduisais que dans l'esprit serbe, la langue française était l'attribut indispensable de la "vraie grosse cochonne". Du moins la sonorité du français car, sans sous titre, peu de serbes accédaient à la profondeur des dialogues se limitant à celle des pénétrations. Chasse et pêche, ses chiens et ses truites me manquèrent rapidement.



Dans ce pays où la viande rouge était absente de toutes les cartes de restaurant, les vaches se faisaient très discrètes. Le temps s'y prêtant particulièrement, j'explorais les alentours dans un rayon de vingt kilomètres. Dès la sortie de Trepça, la ruralité prenait le pas sur les promoteurs individuels et brouillons saturant le vallon de la source "magique". De moyenne montagne, entre Vosges et Massif central, les fermes se succédaient, toutes se préparaient à l'hiver et rentraient du bois, le foin ayant été stocké bien avant. L'hiver s'annonçait très rude...


"Pas de stress, maigrir des cinq kilos que j'avais pris, selon lui, depuis notre dernière rencontre en 2004, limiter les graisses animales, 15 jours de cure, faire de l'exercice tous les jours, éviter toute infection", voilà les conseils que me prodiguait le docteur Stomir Janicovic. Jacqueline m'avait proposé de traduire nos échanges. Comme en 2004, cela se fit dans son bureau envahi de quelques autres visiteurs assistant à notre trio d'échanges franco-serbo-français et les ponctuant d'un trait serbe bien senti, si besoin. Stomir alluma une Marlboro. Son briquet chantait "I love you" à l'allumage et il confectionna un cornet papier dans une ordonnance en guise de cendrier qu'il coinça dans son tensiomètre d'un autre âge. L'industrie du tabac avait encore de beaux jours devant elle. Nous enchaînons Jacqueline et moi pour une visite chez elle. Ce n'est pas si mal, bien que totalement inadapté à notre handicap, comme toutes les installations locales truffées de changement de niveau et d'escaliers retords. Nous arrosons ma visite d'une petite prune pas mauvaise en guise de "tea time".

Deux roulettes, quatre tubes d'aluminium, deux poignées sur lesquelles se cramponnent les deux fines mains d'Anna. Elle avait 28 ans et en paraissait seize. Elle rêvait de Paris et tout particulièrement de Montmartre. Son handicap lui rendait très délicat l'accès de la terrasse où nous discutions dans un anglais qu'elle n'avait pas eu l'occasion de pratiquer depuis trois ans. Elle était accompagnée de sa mère souvent à distance mais toujours attentive lors de ses lents déplacements à l'aide de son déambulateur. Elles habitaient Nis, prononcer "niche". Sa maman dégageait gentillesse et morosité. Elle regrettait, tout comme moi, de ne pouvoir communiquer. Je proposais à Anna de me laisser son adresse afin que je lui envoie une carte postale de Montmartre. Sa tentative d'écriture inaboutie lui demanda un effort que je n'avais pas imaginé confirmant que ses jambes n'étaient pas les seules touchées. Je m'en voulais de l'avoir confrontée à cette difficulté qui, de plus, ne m'était pas étrangère.


L'évasion donne des ailes et la traversée matinale et dominicale de Belgrade me permet en onze heures une "transmutation" complète.






De la Pansion "Zdravljak" ** de Gorjna Trepca au fin fond des Balkans au Grand hôtel Villa Serbelloni de Bellagio sur les rives du lac de Côme .



Salle de bains dans le style suranné de l'hôtel Restaurant "Le Mistral" et sa cuisine moléculaire... Crème d'oeuf de caille, tartare de boeuf Gnocchi d'amidon de céleri rave, caviar italien, crème de petits pois.


Même Jules Vernes, dont personne ne contestera l'imagination, n'avait osé envisager un passage, aussi radical et rapide, d’un monde à l’autre.

Toutes les photos de cette "transmutation, ici.
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