Götveren !

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Nouvelliste, Saisir sur le vif Tel est le défi

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— Götveren !
Le ton et l’expression de Sam ne faisaient pas de doute, le mot était une insulte. Il s’arrangeait toujours pour le dire entre ses dents, entre deux clients.

Moi, j’ai plus de trente ans de salon. Disons plutôt trente-sept. Je suis à cinq ans de la retraite. Jamais malade, toujours dispos. Sourire, écoute, bonne coupe, voilà ma devise.

Et puis est arrivé le nouveau, pas exactement le genre du salon, mais on prend le tout venant à présent. Pas un mot, pas un sourire. Au début, on a cru qu’il ne maîtrisait pas le français… et puis on a su qu’il était né à Gennevilliers. Il est Turc comme je suis Italien !

Moi, c’est Luigi, mais on m’appelle Alex. C’est comme ça dans la coiffure, on vous baptise selon le goût du moment et puis vous traînez votre pseudo toute votre carrière.

Je n’ai jamais eu d’histoire avec personne, pas le début du commencement d’un problème. Je ne supporte pas les conflits, je veux la paix, je veux être tranquille, je veux qu’on me laisse tranquille.

Je suis le premier à rire des plaisanteries sur mon prénom Alextérieur, Alexomil… Les gens ne sont pas très imaginatifs. Mais ça ne fait rien, tant que ce n’est pas méchant. C’est la répétition qui agace à la longue.

« Götveren », c’est une insulte homophobe, je me suis renseigné. Le Turc me traite de tafiole, de tapette, de pédale. Ma boss ne m’a pas pris au sérieux. Je comprends le turc, moi ? Quelle idée d’aller traduire ce qu’il me disait ! Je suis vraiment sûr d’avoir bien entendu ? Un « Réglez ça entre vous ! » a clos la conversation.

Vanessa ne veut pas se compliquer la vie. Elle laisse donc le nouveau m’insulter. Je me suis revu, petit garçon, harcelé par les gamins de mon âge : « Ce sont des enfants, ils ne sont pas méchants, ça va passer ». Mais non ça ne va pas passer, ça ne passe jamais. Vous faites de moins en moins confiance aux adultes, c’est tout.

Quand j’ai choisi la coiffure, ma mère a été soulagée. Au moins, là, je serai tranquille. Pourtant, on est maltraité dans toutes les professions quand on est homo, la preuve. Apparemment, il y a plus de types dans mon genre chez les coiffeurs que chez les plombiers. Et pourtant lequel de nous porte des pantalons mi-fesse ?

C’est déprimant et incompréhensible l’homophobie : l’homosexualité n’est pas contagieuse et la haine ne la fait pas disparaître. En trois mois, le Turc a rendu ce salon insupportable. Mon sourire est forcé, mon écoute plus « flottante ». Je fais moins rire la compagnie, plus le cœur à être de bonne humeur.

Si je veux porter plainte, il faudrait recueillir des témoignages, mais les collègues s’impliquent rarement. J’ai tâté le terrain avec Sidonie. Je croyais qu’on s’aimait bien jusqu’à ce qu’elle me dise : 
— C’est dur pour un musulman d’accepter les homosexuels !

Je vais changer de salon. Je prospecte ailleurs. Avec mon expérience et le marché, ce ne sera pas trop difficile. Les petits jeunes ne se bousculent pas : rester des heures debout, travailler près de neuf heures par jour, faire des nocturnes, manipuler des produits toxiques, avoir la tête farcie de bruit de couloir et de séchoir.

Surtout ne pas se laisser gagner par la violence, on me traiterait d’hystérique. Mais impossible d’en rester là, ce serait trop facile de partir sans que rien ne se passe. Je dois les remettre à leur place. Les sarcasmes, le mépris, je ne les supporte plus. Je vais envoyer une lettre recommandée à la direction du groupe.

— Götveren !
— Defol Git ! lui ai-je répondu, les ciseaux à la main
Il s’est instinctivement reculé. J’ai appris quelques insultes turques sur le Net : « Casse-toi de là ! » est plutôt efficace.

« Voilà les faits de harcèlement que je tenais à dénoncer ». Ma lettre est terminée. Le directeur s’appelle Sacha. Son prénom et le mien sont les abréviations d’Alexandre, cela me portera bonheur !

Mon nouveau salon est très agréable, mes petites collègues sont a-do-ra-bles. Pour elles, je suis Luigi Livi. J’ai repris ma vraie identité. Elles me considèrent un peu comme leur papa à toutes, elles me chouchoutent. Il y a bien eu une réflexion. Léa, la teinturière, m’a demandé si Livi était comme Lévy chez les Italiens. J’ai éclaté de rire. Si Sam avait su que j’étais juif, qu’est-ce que j’aurais entendu !

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