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Tous les dimanches, maman nous embarque dans sa camionnette à la recherche de la brocante du siècle. Son truc c’est le recyclage, elle customise et redonne vie à tout objet usagé. Mon frère Martin, ma petite sœur Lola et moi, avons pris en horreur ces promenades dominicales. Nous allons dans des endroits qui ne sont même pas écrits sur une carte, où il n’y a que des vieux trucs sales, poussiéreux et inutiles. Pour faire taire notre mauvaise humeur, en arrivant maman nous donne cinq euros chacun. Martin repère aussitôt un pistolet à eau et m’abandonne dans cette cour des miracles. À la vue d’un tapis persan, l’œil de maman s’éclaire, elle file aussitôt marchander son prix en me laissant Lola dans les bras. J’ai un peu honte, car je trouve que ces gens qui vendent toutes ces choses horribles doivent être pauvres, par conséquent, nous aussi, puisque nous les achetons.
Zut ! Lola hurle, tout le monde me regarde.
« Zoé, donne le biberon à ta sœur » me dit maman, en pleine négociation. Pendant la descente de lait, Lola se calme et j’observe distraitement cette foire d’objets bizarres. Je trouve cela ringard, pourtant, mes yeux s’arrêtent sur un bric à brac de vieux jouets. Un train à vapeur en mouvement, une balançoire mécanique et un globe clignotant retiennent mon attention. Je n’ai jamais rien vu de pareil, ces objets semblent vivants et m’invitent à aller les voir.
Lola râle un peu, le lait coule dans son cou et c’est une maman enchantée d’avoir fait une bonne affaire qui vient me sortir de ma rêverie : «  Dis donc Zoé, regarde ! La petite est toute mouillée », je lui tends Lola et me dirige droit comme un automate vers le stand rétro.
J’observe la locomotive qui me salue en m’envoyant des petits nuages de vapeur. Sur la balançoire mécanique, une danseuse articulée exécute des figures incroyables en me suivant du regard, mais c’est le globe qui attire mon attention en m’hypnotisant par ses tours réguliers, il m’appelle irrésistiblement à venir faire le tour du monde avec lui.
Sur chaque pays, on peut voir des petits dessins représentant la faune et la flore peints à la main qui semblent s’animer. « Il te plait ? » me demande un vieil homme débonnaire à la barbe blanche. Je fais oui de la tête.
— Regarde ! enchaine t-il en actionnant un remontoir placé sous le socle. Le globe s’allume et continue de tourner au son d’une petite mélodie charmante et mes yeux brillent d’avoir trouvé le trésor du siècle.
— C’est magique, hein ? fait le vieux monsieur devant mon air ébahi.
— Combien coûte-il ? demandai-je à la fois embarrassée et fascinée.
— Combien as-tu ? répond-il simplement.
Je sors mes cinq euro penaude.
Marché conclu, il est à toi, fait-il jovialement en me donnant le globe.
Je lui tends rapidement le billet et cherche maman des yeux, fière de ma première acquisition. En me retournant pour dire merci, le vieil homme a disparu ; des DS et autres Play Station remplacent les vieux jouets et une jeune femme se tient à la place du marchand.
— Où est le monsieur ? lui dis-je étonnée.
— Quel monsieur ? me répond-elle surprise.
— Mais ! Celui qui vendait les vieux jouets, ici, à votre place ! L’homme à la barbe blanche !
— Il n’y a que moi sur ce stand ! Je n’ai pas bougé d’ici.
Je reste sans voix et le cherche des yeux, en vain : il n’y a plus aucune trace de lui.
— Je n’ai pas rêvé tout de même ! Je viens de lui acheter ce globe !
— Peut-être, mais pas chez moi, répond-elle agacée en se dirigeant vers un autre client.
Je rejoins maman qui me trouve un drôle d’air, je lui montre mon globe pour échapper à son interrogation, tout lui expliquer ne servirait à rien, elle dit toujours que je déborde d’imagination.
Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais notre maison fait une indigestion d’objets. Le seul espace sacré que maman respecte, c’est mon bureau. Je pose mon globe dessus et en entrant dans ma chambre elle dit :
— Ton globe est collector mon trésor. C’est au temps où la République du Congo et le Myanmar s’appelaient encore le Zaïre et la Birmanie. Fait-elle savamment.
— Je te vois venir avec tes yeux brillants, il est à moi ! Dis-je en le serrant dans mes bras.
— Je croyais pourtant que tu détestais les antiquités ? Continue-t-elle en allant déposer dans un coin de ma chambre un vase tching tchang tchong sorti de derrière son dos.
— Oh non, pitié ! implorai-je, en constatant la laideur de l’objet.
— Ma chambre ressemble à une bonbonnière !
— Bisou, bisou ! fait-elle en se sauvant le plus vite possible.
J’actionne le minuteur de mon globe, il projette sur le plafond une multitude de formes colorées et dansantes comme une lanterne magique. Je m’installe pour confier à mon journal intime cette histoire incroyable de vendeur envolé. Perdue dans mes rêveries, c’est le moment que choisit Martin pour faire irruption dans ma chambre et me bombarder d’eau avec son super fusil arroseur. Furax, je le poursuis, il part s’enfermer dans les toilettes, je patiente un moment et me lasse. Je prends soin de fermer ma chambre à clé et vois avec horreur que mon bureau est mouillé. J’éponge, mais l’eau a déjà imbibée mon journal qui se met à baver sur l’encre fraichement écrite.
— Zoé ! Vient mettre la table ! hurle Maman pour couvrir le son que fait sa ponceuse.
Elle nous dit de commencer sans elle, sa machine à décaper le bois fait un bruit d’enfer et m’empêche d’écouter la télé. Lola pousse des râles en se tordant sur sa chaise et Martin fait mine de m’envoyer un projectile de purée maison. Comment voulez-vous que je me tienne informée avec toute cette agitation ?
Le lendemain à l’école il y a une grande excitation dans la cour. Romain, mon grand copain vient me voir :
— C’est super hein ! dit-il d’un air entendu.
— Tu peux développer, ce serait bien aimable. Dis-je un peu piquée.
— T’es pas au courant ? Souffle-t-il
— Il pleut sur tout le continent Africain, les réserves d’eau pour l’année sont déjà assurées, les rivières et les fleuves asséchés sont remplis de nouveau. C’est un miracle !
Je suis vraiment heureuse pour eux et doublement concernée par cette annonce, car en classe nous correspondons avec des écoliers Africains. Nous avons mis au point un projet qui s’appelle : « Graines de Partage » et nous échangeons entre autres, des semences, que nous expérimentons dans le jardin potager de l’école. Nous avons déjà planté un bananier, un théier, des patates douces et des piments qui n’ont pas encore vus le jour et nos correspondants font de même avec nos graines. Nous avons choisi le Rwanda pour sa francophonie et recevons leurs courriers en moyenne une fois par mois. Cette bonne nouvelle nous met en joie, les parents de nos petits camarades sont pour la plupart agriculteurs, nous savons qu’ils auront de bonnes récoltes cette année.
« Pour demain, chacun fera un dessin. Exprimez votre gaieté, vos émotions à travers des thèmes couleurs, des formes, ne vous limitez pas ! » Lance la maîtresse avant de nous libérer.
En rentrant à la maison, je cherche le Rwanda sur mon globe, un animal se distingue des autres par sa taille imposante : un grand singe. A l’aide d’une loupe j’observe attentivement son attitude : C’est un gorille au ventre d’argent, assis, tenant une pousse de bambou entre ses mains puissantes, il incarne la force mais aussi la tranquillité, je tiens là mon sujet de dessin.
Je me lance dans l’esquisse d’une épaisse forêt, et choisis tout une palette de crayons verts. Une fois mon fond achevé, je dessine les contours au crayon noir d’un gorille bombant le torse. A force de gommer, de rectifier, mon croquis commence à ressembler au modèle. Mon bureau est en chantier : çà et là des pelures de gomme, des mines cassées, des débris de crayons taillés, témoignent de l’intensité de mon travail. Je regarde le résultat et suis satisfaite de mon œuvre.
Je rêve cette nuit là, que je rencontre dans le pays aux milles collines, King Kong, surfant sur un tapis persan qui joue le facteur en allant déposer toutes sortes d’antiquités chez des arbres qui parlent.
Le mardi matin, alors qu’il me reste un quart d’heure avant le lever, Martin vient tambouriner à ma porte, il balbutie des morceaux de phrases que je comprends à peine, encore à moitié endormie.
« Viens voir..., télé... des milliers... Brésil... pas croyable... miracle ! » dit-il super excité.
J’actionne la seconde au mot miracle et part rapidement rejoindre la famille qui regarde les informations captivée. Le commentaire est enthousiaste : «  On a jamais vu cela : des milliers d’arbres ont repoussés en une nuit dans la forêt amazonienne. On assiste à un deuxième miracle, après l’abondance des eaux en Afrique, c’est toute l’Amérique latine qui espère de nouveau. Les indiens très attachés à leurs terre, voient là un signe de la déesse de la terre. Un autre monde est possible ». Proclame un envoyé spécial heureux.
« Nous vivons une époque formidable » fait maman en guise de commentaire, avant d’ajouter en voyant l’heure tourner : « Vite les enfants, vous allez être en retard »
Dans la cour tout le monde en parle, je m’approche de Romain en feignant la surprise.
— J’parie que t’es encore pas au courant ! dit-il ironique
— Tu es fatiguant Romain, je me demande comment je peux être ton amie. Répondis-je en tournant les talons pour rentrer dans la classe.
Pendant la première heure, on parle évidemment de la reforestation soudaine.
Nous espérions nous aussi un miracle de ce genre en entrant dans la serre, et quelle ne fut pas notre surprise de voir que le théier et le bananier venaient enfin de sortir de terre. On était heureux de voir récompenser notre patience, même si ce n’est pas aussi spectaculaire qu’au Brésil.
Mercredi est mon jour préféré, sauf que ce matin là, Lola très matinale, joue au pompier. Sa sirène très personnelle, résonne joyeusement dans toute la maison. Je me traine jusqu’à la cuisine pour chercher mon petit déjeuner et repars aussitôt m’enfermer dans ma chambre pour ne plus avoir à subir ses cris stridents. Assise à mon bureau, je m’apprête à ingurgiter mes céréales en mode zombie, je vois qu’un copeau de bois s’est posé sur mon globe, je souffle dessus et il papillonne un moment avant de retomber gracieusement dans mon bol. Je saisis alors une boule de céréales au miel et la colle sur mon globe. Je vais prendre une douche au son des coups de marteau de maman et j’allume le radio pour ne plus avoir à attendre ces vibrations et le verdict tombe enfin :
« Notre correspondant en direct de Bombay vient de nous faire parvenir une nouvelle extraordinaire : les récoltes de riz, de blé, et de seigle poussent abondamment depuis quelques heures. On peut les voir grandir à vue d’œil, la nature s’emballe, elle semble vouloir rattraper les injustices climatiques de ces dernières années en prodiguant l’abondance. C’est le troisième miracle en trois jours sur trois continents différents...
De retour dans ma chambre et suivant mon intuition je regarde ou j’ai collé la boule de céréale. Se pourrait-il que je sois l’auteur de ces phénomènes ?
Je prends le globe et gobe la céréale. Cette histoire est invraisemblable : d’abord un brocanteur à l’allure de père Noël qui disparait et maintenant ces miracles qui ont lieu aux quatre coins de la planète et ce sentiment persistant que mon globe y est pour quelque chose.
Je tente une expérience pour confirmer mes soupçons : je prends le globe à deux mains et le secoue, aussitôt la terre se met à trembler légèrement sous mes pieds. Dans le salon Lola et Martin viennent de casser une hideuse soupière Elisabeth XII et un service à thé encore plus moche, des débris jonchent le tapis. Je vois maman arriver une scie sauteuse à la main se mettre à rugir comme une lionne.
Je dois réfléchir à mes supers pouvoirs, ils ne m’ont pas été donnés par hasard. Je rejoins Martin, Lola et maman, en plein drame de vaisselle cassée et les faits asseoir au salon en ordonnant le silence. Devant la petite famille surprise par mon autorité nouvelle, je souffle sur mon globe à la manière d’un prestidigitateur. J’attends quelques secondes en les regardant confiante et vais à la fenêtre constater mon pouvoir, mais rien ne se passe, la tempête n’a pas lieue. Ils me regardent d’abord gênés, puis déçus.
Pin pon, fait Lola en s’adressant à Martin pour poursuivre le jeu. Moi, penaude je me demande si je n’ai pas tout inventé. Peut-être n’avais-je droit qu’à trois vœux, comme dans les contes. Maman semble sincèrement désolée et m’épargne son habituel : « Tu as trop d’imagination ». Je lui en suis reconnaissante et lui dis :
— On retourne à la brocante dimanche ?
— Comme tous les dimanches ! S’exclame t-elle fière d’avoir enfin une disciple. On dirait que tu as attrapé le virus des puces ma puce !
Plus tard dans la nuit sur les ondes radio on peut entendre :
« Le plus intense cyclone tropical jamais observé est en train de se produire dans le pacifique Sud avec des vents allant jusqu’à 240 km/heure. Zoé est le nom donné à ce cyclone. On ne rapporte aucune perte de vie, c’est un miracle vu son intensité.

PRIX

Image de Automne 2017
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Coraline Parmentier · il y a
Très très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Jeanne · il y a
Bonjour Vodko,

Pour information, vous êtes mentionnée parmi d'autres auteur(e)s sur ma page Spéciale Grand Prix d'automne et Faites Sourire. Au plaisir de vous y accueillir.

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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire avec de nombreuses surprises! J'aime beaucoup.
Vous avez toutes mes voix.
Je vous invite également à découvrir ma peinture qui est en finale pour le concours harry potter:
http://short-edition.com/oeuvre/strips/hermione-au-bal-de-noel-hyperrealisme?all-comments=true&update_notif=1499432105#js-collapse-thread-526528

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Yann Suerte · il y a
Superbe plume...Au fil des mots et au grain des sens...Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite bien cordialement à visiter mon « Atelier » . Belle journée. Yann
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Yaakry · il y a
belle lecture merci beaucoup

vote +5

http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1 petit poème en compèt !! ;-)

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Guy Bellinger · il y a
Une histoire pour enfants (mais pas que) pleine de charme, de vivacité et de surprises, parfaitement bouclée (la petite narratrice ne s'appelle pas Zoé pour rien !) Avec en prime, une profondeur sous-jacente qui donne à cet ensemble aérien une gravité qui ne gâte rien.
J'aimerais présenter à cette Zoé pleine de vie ma pétulante Lola, petite héroïne de ma nouvelle "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere). Elles ont tout pour s'entendre !

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Zouzou · il y a
...attention à bien manier la baguette magique !+5 ; si vous n'êtes pas déjà passé , je vous invite dans mon Taj Mahal , ma Mante Orchidée , mes Jacarandas et mon Petit Matin , merci
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MAO · il y a
Une histoire d'actualité bien racontée. Bravo
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Klelia · il y a
Ce pouvoir est à garder en lieu sûr...il pourrait donner de trop bonnes idées à des personnes mal intentionnées !
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Sylvie Desplots · il y a
chouette histoire!! j'ai voté pour toi, évidemment....
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