Gladys

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Les livres, la Californie ou je vis, mes longues promenades avec Hugo, les tartelettes au chocolat fondant de Central Market...c'est, je crois, ce que l'on aime qui nous revele le mieux  [+]

Image de Automne 2018
Petaluma, Californie, 1925


— Joe ! Viens vite ! C’est Gladys !
En voyant la tête effarée de sa femme, Joe Wesler lâche son journal et se lève d’un bond.
— Quoi Gladys ?
— Elle ne bouge plus !
Il se précipite dehors, elle le suit, et tous les deux courent sur la pelouse qui s’étend devant la véranda.
Il fait encore chaud comme il le fait souvent en Octobre dans un pays où l’automne n’existe pas. Seules les feuilles mortes des érables dans les allées rappellent que l’on a changé de saison depuis déjà trois semaines.
Ils arrivent enfin au fond du jardin, essoufflés.
— Gladys !
Le cri de Joe Wesler est déchirant, et sa femme lui prend instinctivement le bras. Il s’agenouille par terre et soulève délicatement Gladys inanimée, la tête pendante, les yeux mi-clos.
— Elle est... ? demande madame Wesler.
— Non ! Elle respire encore. Vite, va me chercher une couverture !
Madame Wesler repart en courant puis revient quelques instants plus tard.
— Tiens ! dit-elle en lui tendant une serviette de bain. J’ai pensé qu’elle aura moins chaud avec ça.
— Tu as raison, tu as raison.
Il entortille Gladys dans la serviette puis, en la serrant dans ses bras, se précipite vers le garage.
— Ouvre-moi la porte !
Madame Wesler s’exécute à nouveau et rejoint son mari dans la Ford T. Il a placé délicatement Gladys sur la banquette arrière et démarre un peu trop vite, laissant deux longues traces noires dans le gravier. Pendant tout le trajet jusqu'à Main Street, il conduit nerveusement, jetant toutes les trois secondes un coup d’œil à son rétroviseur mais Gladys, dont la tête roule mollement sur le cuir de la banquette, ne réagit toujours pas.
— Attention !
Le hurlement de madame Wesler le fait freiner brutalement. Elle a d’ailleurs juste le temps de se retenir au tableau de bord et Gladys dégringole sur le plancher en faisant un bruit mou. Joe Wesler, distrait, ne s’est pas arrêté à une intersection et a failli percuter un camion. Il se gare précipitamment sur le bord de la route et se retourne.
— Gladys !
Ignorant totalement le fait qu’il vient d’éviter de justesse un terrible accident, et la frayeur de sa femme, il se contorsionne par-dessus son siège pour ramasser Gladys.
— Attends ! Je vais le faire, lui dit madame Wesler décidément beaucoup plus pragmatique que son mari.
Elle descend, ouvre la portière arrière et remet Gladys sur la banquette.
— Doucement ! Tu vas lui casser le cou ! s’écrie Joe Wesler qui maintenant transpire à grosses gouttes et doit s’éponger le front et la nuque avec son mouchoir.
Dès que Madame Wesler reprend sa place à l’avant, il redémarre et s’engage finalement sur Main Street.

Petaluma semble en pleine effervescence en ce début d’après-midi, et la circulation dans cette artère principale est très dense. Joe Wesler est d’ailleurs obligé de se garer en double file devant une boutique dont le store, immense, dissimule la devanture. On ne peut voir que le bas de deux vitrines et puis des jambes qui entrent et qui sortent par la porte vitrée.
— Reste dans la voiture, dit Joe Wesler à sa femme en prenant Gladys dans ses bras avant de se jeter littéralement à l’intérieur de la boutique.
Il y a du monde dans l’allée centrale, et on peut à peine distinguer les deux comptoirs qui, couverts de pots, de bidons, de flacons et de placards publicitaires, s’étirent de chaque côté.
— Doc !
Tous les clients se retournent, hâlés pour la plupart et en chemise.
— C’est Joe Wesler et Gladys !
On les a immédiatement reconnus et on se pousse pour les laisser passer. On n’entend plus un bruit dans la boutique. Un petit homme un peu replet, les cheveux blancs et en gilet tricoté qu’il ne quitte jamais même par temps chaud comme aujourd’hui, sort de derrière un des comptoirs et s’approche.
— Doc ! C’est Gladys ! Elle respire à peine !
« Doc » Keyes retire Gladys des bras de Joe Wesler et la pose sur le comptoir. Tous les yeux sont braqués sur elle. Alors d’un geste expert, il la retourne, la palpe, lui examine la tête, le cou, lui écoute le cœur et la redépose enfin.
Il essuie ses petites lunettes rondes avec un pant de son gilet puis, en les refixant sur son nez, lève la tête vers Joe Wesler qui s’éponge à nouveau le front avec son mouchoir.
— Notre championne est tout simplement déshydratée, lui dit-il imperturbable. Elle a pris un coup de chaud. Il faut toujours se méfier du mois d’octobre.
Il retourne derrière le comptoir et en sort une bonbonne d’eau dont le goulot est relié à un tube en caoutchouc.
— Après çà, elle devrait aller beaucoup mieux, dit-il en enfonçant le tube dans le gosier de Gladys.
On se bouscule alors pour mieux voir l’opération. On entend des gargouillis, et un coup de klaxon à l’extérieur fait sursauter tout le monde. Au bout d’une minute interminable, Gladys ouvre grand les yeux et redresse la tête.
— Et voilà ! déclare Doc Keyes en retirant le tube. Dorénavant assurez-vous qu’elle reste bien à l’ombre, tout du moins jusqu'à Halloween.
C’est un immense soupir de soulagement dans toute la boutique, et on s’empresse de serrer la main de Joe Wesler et de féliciter le docteur. Il y a même quelques hourras et des « Vive Gladys ! » enthousiastes.
Alerte, Gladys, debout sur le comptoir, semble apprécier toute cette attention, et, comme une star d’Hollywood rayonnante sous les flashs des photographes, elle bombe le torse.
— Ma jolie, tu nous as fait une peur bleue ! lui dit Joe Wesler en la cajolant. Doc ! Combien je vous dois ?
— Laissez ! Ce n’est pas tous les jours que l’on ressuscite la reine de Petaluma ! Faites-y bien attention surtout.
Joe Wesler reprend alors Gladys dans ses bras, et sous les acclamations, sort triomphalement. On les suit jusque sur le trottoir où, très vite, tout un attroupement les entoure. A cause de tout ce monde, de tout ce bruit, Gladys s’affole et Joe Wesler doit jouer des coudes pour pouvoir finalement monter dans son auto. Il dépose rapidement Gladys sur les genoux de sa femme. Quelques gamins s’accrochent aux portières. Il démarre enfin faisant disparaître les admirateurs de Gladys dans un nuage de poussière.
— Alors ? demande madame Wesler impatiente de connaître le diagnostic.
— Un coup de chaud !
Madame Wesler, elle-même cramoisie pour être restée en plein soleil dans la voiture, sent tout à coup sa robe coller au siège. Le poids de Gladys sur ses genoux n’arrange rien mais madame Wesler, même si elle suffoque, est heureuse.
— Quelle chance tout de même d’avoir cette pharmacie !
— Ah ça ! s’écrie Joe Wesler. Ce brave Keyes, c’est le bon dieu qui nous l’a envoyé !

Et pendant que monsieur et madame Wesler rentrent chez eux, le cœur léger, on continue à féliciter le fameux pharmacien car Doc Keyes vient effectivement de sauver la poule qui, en pondant 303 œufs en 365 jours, a, cette année, pulvérisé le record de ponte de toute la côte ouest. Plus qu’un phénomène biologique, Gladys est devenue le symbole de Petaluma dont la population de six millions de poules représentant cinquante millions de douzaines d’œufs par an en a fait la capitale incontestée du gallinacé avec sa propre Chicken Pharmacy, seul et unique drugstore au monde dédié entièrement au bien-être de la volaille.

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De margotin · il y a
C'est très beau
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Les Histoires de RAC · il y a
J'ai imaginé tout un tas d'animaux ...mais pas celui-là ! Bravo pour le suspens ! EXCELLENT !
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Isa · il y a
Génial !!😂🤣😂
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Liam Azerio · il y a
Ah ah cette chute ! Je suis complètement tombé dans le panneau ^^
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Pascal Gos · il y a
je vous découvre. Je m'abonne. Un texte agréable à lire .. Merci.
Judith Fairfax, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Dimaria Gbénou · il y a
Super bien élaboré votre texte et à défaut de voter, j'aime et m'abonne à votre page. Au passage, je suis en finale avec mes deux textes pour lesquels vous aviez voté il y a quelques jours.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Un scénario très bien mené ! Un texte bien fait ! J'ai tout aimé ! Bravo pour votre qualification bien mérité ! J'aime !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Gladys · il y a
Même commentaire que Jacques ci-dessous, j'avais pensé à un toutou pomponné, belle écriture soignée!
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Judith Fairfax · il y a
Merci beaucoup Gladys pour Gladys ; )
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Utilisateur désactivé · il y a
La "championne" m'a mis la puce à l'oreille; la "star d'Hollywood" qui "bombe le torse" m'a confirmé qu'elle n'était pas humaine, mais j'imaginais un toutou pomponné... Un texte agréable et bien écrit.
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Judith Fairfax · il y a
Merci Jacques pour toutes ces lectures!

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