Givré

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Boulimique de lecture dès que j'ai su décrypter mes premiers mots...la science fiction avait mes faveurs à l'adolescence ! En écriture, j'ai retrouvé mes premiers amours : j'adore mettre en  [+]

Image de Printemps 2021

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Théophraste s’acharnait sur la serrure à code de sa valise, qu’il avait fermée à la force des biceps ; les cadeaux, heureusement peu fragiles, seraient comprimés entre le pyjama et un pull assez chaud pour les températures montagnardes qu’il allait affronter.

— C’est quoi, le code, déjà ?
— Je te l’ai écrit sur le pense-bête jaune.
— Je n’arrive pas à remettre les yeux dessus, il s’est volatilisé !
— Pff... Quel étourdi ! 1551. Si tu ne t’en souviens pas, tu m’appelleras. Presse-toi, il est temps que je te dépose au RER, il te faut une heure pour rejoindre la Gare de Lyon.

En ce dernier dimanche avant Noël, la Gare de Lyon était une ruche : d’innombrables voyageurs se suivaient, se croisaient, chacun le nez en l’air à l’affût des panneaux d’affichage, ralentissant soudain, puis repartant dans une embardée, valise déséquilibrée. « Comme d’habitude », pensa Théophraste, « à l’exception de ces masques qui effacent les sourires ou les grimaces ». Il se cala contre la rambarde de l’escalier du métro en attendant que son TGV soit annoncé. « Pourvu qu’il ne soit pas en retard, je n’aurai que quelques minutes à Lyon pour trouver le TER pour Virieu-le-Grand ». Malgré le stress du voyage, il sourit en pensant à sa fille qu’il partait retrouver dans son village blotti au creux d’une cluse jurassienne. Un pays magnifique mais âpre, où le vert noirâtre des sapins accentuait l’obscurité de la nuit, surtout en cette saison. Allez savoir pourquoi elle s’était entichée de cette région ! Heureusement, elle rentrerait à la maison avec lui pour fêter Noël. La pandémie n’avait pas réussi à leur enlever ce plaisir. Il balaya les miettes du sandwich qu’il venait de terminer puis se dirigea vers la voie 13, ainsi que beaucoup d’autres voyageurs. « Impossible de maintenir la distanciation sociale », pensa-t-il en rajustant son masque, alors qu’il faisait la queue pour passer les portiques. Il longea le quai sans presser l’allure, retardant autant que possible le moment où il devrait monter à bord pour un voyage confiné de deux heures.

À Lyon, c’était pire qu’à Paris : des voyageurs énervés qui couraient dans tous les sens en hurlant des fragments de phrases incompréhensibles l’avaient réveillé en sursaut. Il fut bousculé comme une toupie à plusieurs reprises avant de réussir à embarquer dans son TER.

La porte refermée, il fut frappé par le contraste : deux autres voyageurs seulement étaient installés dans le wagon silencieux ; quand il leur demanda : « c’est bien le train pour Virieu ? », il n’obtint qu’un hochement de tête fantomatique.
« Des gars du coin », pensa-t-il. Il s’installa à l’autre extrémité du wagon, une zone où les sièges étaient couleur vert sapin. Alors que le train s’ébranlait, il extirpa son téléphone de sa poche intérieure. Mais l’écran resta noir quoiqu’il fasse pour tenter de le réanimer. « Je l’avais pourtant rechargé avant de partir ! » s’étonna Théophraste. Contrarié, il se concentra sur le paysage ; le soleil commençait à décliner. La ligne longeait une petite rivière, au fond d’une vallée surplombée par des à-pics de roches plissées, témoins de la puissance tellurique. Leurs teintes ocre et rouge viraient peu à peu au gris, les sapins se métamorphosaient en géants noirs dansant sous le vent. Théophraste fut pris d’un frisson. La fenêtre s’était ouverte et il recevait des bouffées glaciales ! Il s’empressa de refermer ; les autres passagers, stoïques, n’avaient pas frémi.

Au premier arrêt, il ne put découvrir le nom de la gare : aucune pancarte ne l’indiquait. Il se retourna vers l’écran à l’intérieur du wagon : celui-ci était éteint ; il aurait pourtant juré qu’il fonctionnait au départ de Lyon. Il s’aperçut en même temps que les deux autres passagers avaient disparu. Probablement descendus dans cette gare anonyme. De toute manière, ils ne lui auraient pas été très utiles ; il lui suffirait de compter les arrêts, le quatrième serait le bon. À moins que... Théophraste espérait que les autres gares avaient conservé leur affichage. La nuit avait enseveli le paysage ; il décolla son nez de la vitre gelée, il n’y avait plus moyen de se repérer. Le train était enveloppé d’un linceul impénétrable tout juste ponctué par moments d’éclats fugitifs, probablement quelques maisons dont les volets n’avaient pas encore été clos.

Les deuxième et troisième gares restèrent aussi mystérieuses que la première ; les annonces étaient muettes et les affichages invisibles, à moins que ce ne soit lui qui devenait sourd et aveugle ! Théophraste tenta de rallumer son portable mais celui-ci resta éteint, batterie morte ! Il se rassura en se disant que sa fille l’attendrait à la gare.

Au quatrième arrêt, il saisit fébrilement sa valise et scruta le quai faiblement éclairé avant de descendre du marchepied ; une pancarte déglinguée avec un i et un e rescapés qui semblaient correspondre à sa destination. Il eut aussitôt la sensation d’être nu tellement le froid le transperça de milliers de piqûres douloureuses. Comme il n’y avait personne sur le quai, que le bâtiment de la gare était fermé, il sortit par un petit portillon vers une rue déserte. À droite comme à gauche, pas la moindre trace de sa fille. Il fit un tour sur lui-même : les ténèbres happaient tout excepté l’éclairage blafard du quai. Il ne reconnaissait rien mais se souvenait que le village le plus proche était à deux kilomètres environ. Avant de se mettre en marche, il voulut revêtir un pull-over par-dessus sa chemise.

— Zut, le code ! 0141 ? Non, 1414 ? 0154 ?

La valise restait scellée et les vêtements chauds inaccessibles. Théophraste regretta d’avoir noté le code dans son portable inutilisable. Il fouilla les poches de son manteau à la recherche du post-it perdu. Puis il tenta de l’ouvrir de force ; c’était une valise rigide de bonne qualité, cadeau de sa compagne. Elle resta fermée comme une huître. Il essaya de forcer l’ouverture avec une clé, seul ustensile à sa disposition, puis se mit à sauter à pieds joints dessus, puis à la jeter au sol de toutes ses forces, ce qui eut au moins pour effet de le réchauffer. Il n’avait réussi qu’à lui infliger quelques bosses et rayures et à dévier les roulettes.
Il décida de parcourir à pied le trajet jusqu’à trouver une maison habitée où il demanderait de l’aide.
Il poussait et tirait sa valise-crabe sur la route sans qu’aucun phare ne vienne les éclairer. Chaque pas les engloutissait dans l’encre d’une nuit telle qu’il n’en connaissait pas en ville. Telle qu’il n’en avait jamais connue. Il leva la tête et frissonna : le noir avait diffusé sur le ciel buvard, noyant la lune et les étoiles. Pourtant la journée avait été claire et sans nuages. « Le temps change vite », pesta-t-il en relevant le col de son manteau. Le froid l’avait rattrapé et lui mordait les mollets, le creux des reins, le cou dénudé. Il força l’allure. Que faisait sa fille ? Elle aurait dû être là. S’était-il trompé de gare ? Non, elle avait certainement eu un ennui mécanique avec sa vieille voiture et n’avait pas pu le prévenir. Quel idiot aussi avec son téléphone déchargé ! Mais s’il s’était vraiment trompé de gare ?
Soudain sa valise fit une embardée, une roulette coincée dans un trou qu’il n’avait pas vu. Emporté par son élan, il fut projeté dans le fossé ; sa valise qu’il n’avait pas lâchée bascula à sa suite. Ils finirent leur chute en contrebas de la route, dans un cours d’eau glacée. Aïe ! La valise cabossée mais intacte lui écrasait la jambe. Trempé, douloureux, il s’extirpa du ruisseau en repoussant le poids mort. Il s’assit, remonta le bas de son pantalon pour se masser la cheville. Il fut tenté d’enlever sa chaussure mais eu peur de ne pas pouvoir la remettre. Des élancements commençaient à le torturer ; il fallait qu’il sorte de là avant d’être incapable de marcher. Il rampa vers la route, abandonnant sa valise. « Je reviendrai la récupérer plus tard avec Lise ».

La route était toujours déserte, le ciel éteint, les alentours noyés dans l’obscurité. Malgré la douleur, il se remit en marche en boitillant ; son manteau alourdi d’humidité ne le protégeait plus du vent glacial ; il se retint de pleurer, il devait atteindre ce village, ne penser qu’à son but. La vie de la nuit s’installait : il entendit une chouette hululer quelque part, une bête fouiller les feuilles mortes en contrebas, peut-être un sanglier... Tous ses muscles tremblaient. Il abandonna son manteau trop lourd et continua, en se frappant les côtes en cadence. Il se refusa une pause malgré la fatigue et la douleur.

Brusquement, au détour d’un virage, il aperçut la silhouette d’une maison, dressée au bord de la route à quelques centaines de mètres. Nulle lumière, il ne distinguait que le pignon élancé qui marquait l’obscurité d’un rectangle gris pâle. Cela suffit à le faire accélérer, oubliant sa cheville meurtrie. C’était probablement la première maison du village, il pourrait demander de l’aide, s’y réchauffer en attendant Lise. Il courut presque dans les derniers mètres, une voiture était garée, il y avait sûrement du monde !

Il longea la façade jusqu’à la porte. Aucune lumière ne filtrait des volets clos. Pourtant il n’était pas si tard... Il chercha la sonnette, ne la trouva pas, frappa du poing sur le bois verni. Aucune réponse. Il frappa plus fort, appela. Aucune réaction. Il tambourina des deux poings, cria à l’aide. Il lui sembla percevoir un mouvement, peut-être un chuchotement. Mais personne ne vint. Pris de fureur, il se déchaîna sur la porte, la bourrant de coups de pied et de coups de poing, hurlant des « Ouvrez-moi ! », « Laissez-moi entrer ! ». La maison restait muette. Il s’attaqua aux volets, les secoua, tenta de les entrebâiller sans succès. Les larmes lui vinrent aux yeux en imaginant la douce chaleur qui devait régner à l’intérieur, les occupants assis à table, autour d’un plat fumant. Il recula de quelques pas, leva la tête : un panache grisâtre s’échappait de la cheminée. « Impossible qu’ils ne m’aient pas entendu, ou alors ils sont sourds », sanglotait Théophraste. Il s’acharna encore un moment sur la maison, puis, découragé, décida de marcher vers la prochaine. Les larmes coulaient sur ses joues, la sueur noyait son dos de rigoles glacées, chaque pas lui causait des décharges douloureuses dans le corps. Il claudiquait en zigzaguant sur la route déserte. Bientôt, la lumière pâle d’un éclairage lui indiqua l’entrée du village, au bout d’une longue ligne droite. L’un de ces foyers lui répondrait certainement.

Il sécha ses larmes d’un revers de la main et accéléra l’allure autant qu’il le pouvait, les yeux fixés sur ce halo laiteux. Il n’aperçut pas un gros caillou échoué sur le bitume, qui s’était détaché d’une paroi rocheuse surplombant la route. Il fit un vol plané, retomba sur sa jambe douloureuse, entendit un « crac » et se retrouva plaqué au sol, sonné. Lorsqu’il tenta de se relever, un hurlement s’échappa de ses lèvres : sa cheville faisait un angle droit avec sa jambe. Puis, il eut un « blanc », un court-circuit ayant interrompu toutes les connexions dans son cerveau ; il resta un instant affalé, sidéré. La morsure du froid et la douleur intense le ramenèrent à la réalité de sa situation. Il se mit à hurler, autant pour extérioriser sa douleur que pour tenter d’appeler à l’aide. Mais il était trop loin du village, personne ne l’entendrait. Il se mit à ramper, traînant sa jambe cassée sur la route rugueuse, lâchant un cri de temps en temps ; il sentait l’humidité et le froid remonter du sol pour l’imprégner de plus en plus profondément, puis, peu à peu, les sensations s’estompèrent, les mouvements se ralentirent, les pensées s’échappèrent sans qu’il réussisse à les retenir. Il ne savait plus ce qu’il faisait là, il avait seulement envie de dormir, de se laisser aller, d’oublier... Il se recroquevilla, enserrant ses genoux dans ses bras, et ferma les yeux.


Le lendemain matin, au village :

« — Qu’elle idée de se promener seul, en chemise, avec ce froid ?
— On dit que c’est sa fille qui l’a cherché toute la nuit et l’a retrouvé au petit matin... Y s’était trompé de gare... »
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