Girl Addict

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Elevée aux romans d'Agatha Christie, mon domaine de prédilection est plutôt le roman policier. Mais dans ce domaine, je ne sais pas faire court ! Enfant j'ai été marquée par la lecture de La  [+]

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées serait complètement fortuite et tout à fait impossible.

1.
Connaissez-vous ce qu’on appelle l’addiction ? Tabac, alcool, drogues, jeux d’argent, sexe... J’en passe et des meilleures. Il en existe autant que de collections stupides. On peut dire que chacun de nous a, à un moment donné dans sa vie, connu l’addiction. Sous quelque forme que ce soit. Et bien souvent on la réfute pour ne pas affronter le calvaire du sevrage.
Pour ma part, je suis un gros fumeur et ce depuis longtemps. J’ai bien essayé de m’arrêter ! Et à plusieurs reprises... Je devenais imbuvable, irascible, voire... idiot. Oui idiot, stupide, tout ce que vous voulez. En résumé, un gros lourd.
- Reprends Phil ! Tu nous casses les pieds ! m’avait un jour lancé Ted, un de mes amis, lors d’une soirée.
Ce soir-là, cela faisait jour pour jour trois mois que je m’étais arrêté de fumer. Passer de deux paquets par jour à rien du tout, cela rend forcément agressif. Et cela déclenche chez moi une hilarité continue et une légère tendance à parler beaucoup trop. Bref j’avais saoulé les dix convives depuis mon arrivée à 19h jusqu’à la fin du dîner à 23h, heure à laquelle j’avais décidé d’arrêter de parler suite aux mots plus que justes de mon ami Ted. J’étais alors tombé dans une sorte de catatonie aiguë qui dura presque 24 heures. Jusqu’à ce que je me remette à fumer...
Qui n’a pas entendu lors de son chemin de croix pour arrêter le tabac, les phrases tout faites du genre « c’est pas trop dur ? », « tu veux peut-être pas que je fume en ta présence ? », « je te trouve un peu sur les nerfs... », « t’as pas pris du poids, toi, depuis que tu as arrêté de fumer ?
 », phrases inutiles et qui ont tendance à vous porter sur le système alors que vous êtes déjà bien énervé par le manque de nicotine.
La seconde fois où j’ai arrêté de fumer, je travaillais alors dans une société qui proposait des rencontres aux célibataires. Je leur servais de coach pour parfaire leur présentation afin d’attirer au mieux l’élu(e) de leur cœur ou au pire le meilleur parti de la ville encore disponible. Je n’ai jamais connu un travail aussi chiant. Comment donner des conseils à des femmes et des hommes prêts à tout pour ne plus être seuls, alors que vous-même vous êtes incapable d’avoir une relation suivie ! J’essayais donc une fois de plus de me détacher de mes sucettes à cancer, à coup d’homéopathie et d’acupuncture, lorsqu’un matin en prenant le métro j’ai craqué.
Me voilà sur le bord du quai, attendant le métro, qui comme d’habitude allait sûrement être bondé. Un type dans la foule se colle pratiquement à côté de moi et s’apprête à en griller une. Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris... Je l’ai, je dois l’avouer, agressé. Mains sur la gorge et j’ai serré. Le type a hurlé. La dernière chose dont je me rappelais c’était la cohue à la sortie de la rame qui venait d’arriver à quai. Et les flics m’emmenant au poste... Allez leur expliquer que vous avez envie d’étrangler tous ceux qui s’approchent de vous avec une cigarette !
Depuis j’arrête de temps en temps quand le temps le permet. Si il ne fait pas trop chaud, ou pas trop froid. Si il n’y a pas trop de soleil ou pas trop de pluie. Si je ne suis pas trop dépressif ou trop heureux. Je pensais justement que le bonheur me permettrait un jour d’arrêter de fumer car mon esprit serait ainsi occupé à autre chose. Mais la rechute après les ruptures était encore pire...

2.
Nous sommes donc d’accord sur la définition du mot « addiction » et sur ses conséquences sur l’existence humaine. Mais connaissez-vous toutes les addictions dont nous pouvons être victimes ?
J’en étais donc arrivé au stade où l'on n’a plus rien à prouver sur ce point et l’on croit tout connaître, sous le prétexte débile qu’on s’est un jour enfilé un rail de coke et trois vodka. Vous me direz c’est facile quand on habite Manhattan et que tout vous est offert parce que vous êtes banquier et donc riche ! Et bien non, tout n’est pas offert, même aux banquiers les plus riches. Et je ne suis pas banquier mais acteur intérimaire, enfin... au chômage. Mon ex-femme, elle, est banquière ! Et comme elle m’a trompé, j’ai réussi à tirer mon épingle du jeu lors du divorce et j’ai ainsi obtenu cet appartement dans l’upper side west où je vis depuis cinq ans en célibataire. Je m’appelle Phil, j’ai 45 ans, l’allure sportive (empâté dirait plutôt mon ex), je suis grand, massif et les femmes me comparent souvent à un gros nounours (les poils sur le torse peut-être...).
Bref je croyais tout savoir sur tout de l’addiction quand j’ai eu le malheur - ou le bonheur - de croiser le chemin d’Alison.
Alison...
Et j’ai à mes dépends fait l’expérience d’une addiction peu commune. Attention pas l’addiction au sexe ! Je ne parle pas de ce qui pousse certains à sauter sur tout ce qui bouge pour justifier ce que Dieu leur a donné comme instrument. J’en connais même un qui ne saute que des moches pour mieux apprécier le canon qu’il a épousé.
Non, je parle d’une addiction à la personne, un désir si intense que l’on ne peut s’en défaire. Une maladie quasi incurable. Un tourment de tous les instants. Une torture. Une véritable torture...

J’ai donc rencontré Alison un soir d’été sur une terrasse de Manhattan. Elle avait été invitée, au même titre que moi, à une fête organisée par ma meilleure amie Carry qui venait d’emménager avec sa famille dans ce nouvel appartement cossue. Carry était aussi une amie de mon ex-femme, nous nous étions connus tous les trois au lycée. Carry, avocate, avait, à l’écouter, une vie fabuleuse et elle partageait souvent cet enthousiasme avec ses amis lors de parties bien organisées et arrosées de bons alcools et de bonne chaire. Elle et son mari fêtaient donc en ce soir de juillet leur nouvel appartement et l’arrivée prochaine de leur quatrième enfant. Carry avait une robe de toile de lin qui ressemblait plus à un sac de pommes de terre qu’à une création de chez Prada. Son ventre énorme gonflé par un fœtus de six mois lui mangeait la moitié du corps et quasiment le visage, qu’elle avait bouffi. Au cours de la soirée, où j’étais venu plus par curiosité que par envie, Carry me présenta Alison. Carry et elle travaillaient dans le même cabinet d’avocats. Carry me fit un topo vite fait de la femme en question avant notre rencontre organisée. Alison était seule depuis trois ans suite à une rupture douloureuse et Carry, excellente marieuse au demeurant, sauf avec moi, s’était mise en tête de lui trouver un mari.
- Tu vas voir, elle est très gentille, intelligente et physiquement il n’y a rien à jeter ! dit Carry.
Elle avait toujours eu ce langage un peu cru, mais tellement vrai et direct. Je crois que c’est elle que j’aurais dû épouser finalement...
Elle me prit par le bras et me conduisit sur la terrasse où quelques invités sirotaient leur bourbon glacé en pleine canicule.
- Alison ? dit Carry.
La susnommée se retourna. Ce fut un cataclysme, une bombe Hiroshima, bref la fin du monde.
Carry fit les présentations et Alison me tendit la main. La mienne devint moite et tremblante.
Comment dire ? Elle n’avait rien d’un top-model, (pas assez grande d’ailleurs, et pas assez d’atouts pour défiler chez Wonderbra) mais quelque chose en elle était... irrésistible. Un joli visage sans être non plus d’une beauté fulgurante, pas trop de défauts physiques, un corps harmonieux dans ses formes (toutes ses formes) mais le plus impressionnant était son sourire.
Un sourire lumineux et franc qui transcendait son visage. Un sourire un brin espiègle, et qui faisait ressurgir la petite fille qu’elle avait été et qu’elle était toujours au fond de ses yeux. Ses cheveux châtains lui caressaient le dos en des boucles douces et certainement soyeuses. Elle avait de grands yeux bleus pas trop maquillés, qui, le champagne aidant, brillaient un peu trop. J’eus tout de suite des pensées peu avouables, surtout après avoir regardé ses jambes fines que laissait voir une petite robe noire à grosses fleurs blanches.
- Je suis Phil. Célibataire plus par conséquence que par choix, acteur raté et au chômage. En venant ici j’avais l’intention de mettre fin à mes jours... Ça vous dit de sauter dans le vide avec moi ? dis-je en posant mon verre sur la rambarde de pierre et en faisant mine de vouloir passer par dessus.
Elle se mit à rire. Oui, à rire aux éclats alors que ma blague était vraiment plus que pourrie. Elle se mit à rire et m’acheva.

Les symptômes surgirent dès le lendemain. J’avais envie de la voir, toute la journée, tous les jours, à chaque instant. J’étais dévoré par elle et mes pensées n’allaient que vers elle. Une obsession que je mettais sur le compte de l’oisiveté. Ce jour-là, je passais une audition pour le rôle d’un psychiatre dans un film d’auteur au budget très serré. Me voilà devant le réalisateur et le metteur en scène à déblatérer mon texte que j’avais en partie oublié, bafouillant, suant. Mon auditoire se concerta, dubitatif.
- Le rôle du malade qui hurle, est-ce que ça vous tente ? demanda le metteur en scène avec quand même quelques précautions.
- Oui, oui ! Bien sûr ! Tout ce que vous voulez !
J’aurais tout accepté pour m’empêcher de penser. Et en plus je n’avais aucun texte à apprendre, le fou en question n’ayant pas de dialogue.
Le carton sur lequel Alison m’avait noté son numéro fut trituré pendant des heures par mes mains impatientes. Je finis par appeler seulement trois jours après notre rencontre. Pas trop vite pour ne pas qu’elle croit que je fusse impatient ou que je fusse un goujat.
- Alison ? Bonjour, c’est Phil. Je... je sors d’une audition et... oui j’ai été pris ! Alors je voulais qu’on fête ça... ensemble.
Cette attente de quelques secondes me parut durer une éternité. Comme dans ce film de Stanley Kubrick où l’on voit flotter un astronaute dans le vide sidéral et mortellement silencieux et que l’on pense soudain (je suis sûr que c’est arrivé à tous ceux qui ont vu ce film) que son magnétoscope est resté bloqué sur l’image. Et du coup on passe en avance rapide pour voir le dénouement qui en plus n’en est pas un dans ce cas précis. Ou alors je n’ai rien compris au film...
J’entendis sa voix comme irréelle.
- Oui avec plaisir !
- Ah ? AH ! Euh...
Quel idiot... Je n’avais pas imaginé un seul instant qu’elle dirait oui.
- Vous m’emmenez où ? demanda-t-elle.

Central Park. Le lieu de rendez-vous incontournable. Et le lieu de rendez-vous à la con. Vous n’y emmenez pas votre dulcinée, elle vous en veut. Vous l’y emmenez, elle vous reproche de ne pas avoir d’imagination et de ne pas faire preuve d’originalité. Bref le piège parfait pour tous les hommes de cette ville. Et pourtant c’est le passage quasi obligé ! Le rituel de séduction par excellence ! Avec les fleurs et le dîner... Alison était pile à l’heure au rendez-vous, tout excitée. Je l’avais vue arrivée de loin sur le chemin avec sa démarche de petite souris, ses cheveux au vent et son sourire charmeur. Le premier rendez-vous, et le plus important. Celui en général où l’on sort les pires conneries qui parfois vous empêchent d’avoir un second rendez-vous. Mais pas avec Alison. Et pourtant devant elle, j’étais incapable de faire une phrase de plus de trois mots ! Mes blagues semblaient tomber à plat, et malgré cela elle riait. Elle était encore plus belle sous le soleil que ce soir de fête après six verres d’un alcool fort. En général c’est plutôt l’inverse...
Ce premier rendez-vous fut suivi de beaucoup d’autres. Et plus je la voyais, plus j’avais l’impression que ses décolletés devenaient de plus en plus profonds. Et plus je la voyais et plus j’avais envie de la voir...

3.
« Ce soir, c’est le grand soir, Phil ! Ce soir, tu conclus, tu passes à l’acte. » Et j’avoue que ça m’angoissait.
Ma conquête précédente avait été comment dire... traumatisante. Mes voisins m’avaient dénoncé à la police pour violences conjugales. Cela fait toujours plaisir de sortir de chez soi avec des menottes, entouré de deux policiers et qui plus est en caleçon ! Tout le monde souhaite vivre ce genre d’expérience ! Dubitatif devant ma maîtresse ne portant aucune trace de coup sur le corps, le policier nous demanda de nous expliquer sur les hurlements en question. Et il a bien fallu qu’on s’explique...
- J’ai dû trouver le point G... Pourtant je n’ai rien fait de spécial ! ai-je simplement dit à mon geôlier qui eut un petit sourire.
- La dame a l’air...
- Chaude... Vous pouvez le dire !
Après avoir passé six heures au poste, je fus enfin ramené chez moi sous les yeux exorbités de mes voisins du dessous.
- La prochaine fois, je la bâillonnerai, ce sera plus sûr ! leur lançai-je au passage depuis le trottoir.
Mais il n’y eut pas de prochaine fois. Vous comprenez donc que j’avais quelques craintes vis-à-vis d’Alison.
Je l’ai donc emmenée dîner dans un restaurant où l’addition faillit me faire pleurer, puis ensuite passage chez moi pour un dernier verre et une première coucherie.
Me voilà donc devant la belle, dans le plus simple apparat. Je ne m’exhibe pas trop de peur de l’effrayer. 17 cm ça peut impressionner. Oui, je l’ai mesuré ! Et que ceux qui prétendent ne jamais l’avoir fait osent au moins l’avouer ! On l’a tous fait un jour ou l’autre...
J’apparais donc devant Alison vêtu de mon boxer préféré, le plus beau du tiroir à caleçon, un qui n’a pas de trou. Elle, est déjà couchée sur le lit, attendant fébrilement la seconde où je vais dévoiler l’objet du délit. Je tente d’enlever mon boxer d’un geste digne et élégant et là, pas de chance, mon pied se prend dans un pli et je manque de m’étaler lamentablement. Alison se met à rire mais sans être moqueuse.
- J’adore quand tu me fais rire ! lance-t-elle.
« C’est dans la poche Phil ! »
Je fais style tout était prévu depuis le début pour éviter le ridicule.
Elle me regarde droit dans les yeux comme pour éviter de regarder autre chose. J’avoue que cette attitude m’étonne un peu, mais nous sommes tendus elle et moi. Un ou une nouvelle partenaire, c’est toujours impressionnant et un peu stressant. Et la première fois n’est jamais à la hauteur de ce que l’on espère. Elle n’a pas démérité au contraire ! Elle a tout essayé pour me mettre à l’aise. J’ai tout donné, je le jure ! Mais elle a fini par me dire la phrase qui tue le mâle :
- C’est pas grave, ce sera mieux la prochaine fois.
« Grillé Phil ! »
Quelle n’a donc pas été ma surprise lorsque le lendemain elle m’a rappelé !
Je n’y croyais pas vraiment en fait. J’avais été quand même un peu mauvais. Trop de stress. Je n’avais jamais eu aussi peur de décevoir une femme. Sûrement parce que... parce que j’étais amoureux de cette femme. Oui je l’aimais et d’une façon qui allait mettre du temps à m’effrayer.

Un beau dimanche ensoleillé où nous étions restés renfermés chez moi pour faire autre chose de plus intéressant qu’une promenade, le moment fatidique arriva.
Je pris une cigarette sur le chevet ainsi que mon briquet. Et là je la vis me regarder d’une façon tout à fait claire et explicite. Elle n’eut pas besoin de parler. Et curieusement je n’eus besoin d’aucun palliatif pour arrêter de fumer. Cela vint naturellement. Et bizarrement je ne devins ni chiant ni lourd. Quel soulagement ! J’étais guéri de mon addiction au tabac ! Je revivais ! Je pouvais à nouveau courir sans m’essouffler ou tousser. Je pouvais à nouveau faire trois choses à la fois sans avoir l’impression que ma tête ne suit pas. Comme l’impression de redevenir un peu plus intelligent... Alison m’encouragea sans me mettre la pression. Juste ce qu’il fallait d’amour pour envisager tout le reste.

Le nirvana, le paradis. Franchement je me demande pourquoi les hindouistes ont besoin de faire tous ces pèlerinages à la con pour atteindre l’état suprême. Moi il me suffit juste d'être avec Alison. J’ai vécu des instants de pur bonheur avec cette femme, et honnêtement je ne croyais pas que c’était possible. Non, je ne croyais pas que le bonheur d’un homme résidait dans le fait de satisfaire une seule femme, mais plutôt plusieurs. Et bien je me trompais ! Oh elle a bien un sale caractère de cochon ! Mais tout le reste le fait oublier. Je prends mon pied, elle prend son pied. Pourquoi se poser des questions !

4.
- J’ai réfléchi Phil...
« Aie, c’est le début des emmerdes ! »
- Tu m’as proposé de venir vivre avec toi... Mais je ne me sens pas prête à ça...
« C’est bien ce que je disais... »
- C’est pas que je ne t’aime pas !
« Non bien sûr ! Mais ? »
- Mais... Ce que j’ai vécu avec mon ancien petit ami a été très... dur... Je ne suis pas prête à remettre ça tout de suite...
« Ca veut dire quoi ? Qu’il l’avait plus grosse que moi ? »
- Tu m’en veux ?
« Non, penses-tu ! »
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ? parlai-je enfin.
- L’air que tu as.
- Non, c’est juste que... je comprends, bien sûr, mais j’aurais aimé t’avoir ici tout le temps, avec moi. C’est tout...
Et voilà que je me mets à faire la moue comme un gamin de cinq ans qui n’a pas eu le jouet qu’il voulait dans le magasin et qui en prime s’est fait fâché. Une bonne fessée. Oh oui, une fessée !
Et soudain j’ai vu le visage d’Alison, couchée tout contre moi, se fermer. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Et à partir de ce jour-là, ce fut comme si elle essayait de m’éviter. Elle avait toujours mieux à faire que de passer du temps avec moi, toujours trop de travail, toujours peur de ceci ou de cela.

Petit à petit, Alison a fini par ne plus me voir que quelques fois, par ci, par là. Malgré mes coups de fil, malgré mes mails et mes messages, elle ne répondait toujours pas. Quand je passais la voir, elle n’était jamais chez elle, comme si elle fuyait. J’avais l’impression de la voir partout, à chaque coin de rue, sous chaque manteau. Mes pensées n’allaient que vers elle, tous les jours, à chaque instant.
Alison. Alison. Alison ! Je t’aime ! Je t’aime !
Un hurlement déchirant sort de ma bouche, je gesticule, hagard.
- Magnifique, Phil !
Au son de la voix du metteur en scène et du clap de fin, je redescends sur terre. Je suis entouré de trois acteurs, de toute une équipe technique, sur un plateau de tournage. J’ai dû décrocher, partir dans mes pensées. Le réalisateur me prend à l’écart à la pause et me félicite.
- Phil, tu as été grandiose ! Tu as tout donné, c’était... déchirant, poignant ! On s’y serait cru, vraiment ! On aurait vraiment dit que tu étais fou !
« Mais je le suis !!!! »
Il me tape sur l’épaule et me prédit un grand avenir dans le cinéma. En tant que fou sans dialogue bien sûr...

« Il est temps que tu reprennes le dessus Phil ! Si elle ne veut plus te voir, c’est qu’il y a un autre homme. Trouve-le et ensuite casse-lui la gueule ! »
Me voilà flanqué d’un imperméable, col relevé, d’un chapeau mou et de lunettes de soleil. En passant devant une vitrine, je remarque que je ressemble étrangement au plus grand des Blues Brothers. Après m’être longtemps admiré, je rejoins mon poste d’observation. Je me mets à faire le pied de grue de l’autre côté de la rue où habite Alison, face à son immeuble. Appuyé à un arbre, je sors de temps en temps mes jumelles de théâtre pour espionner discrètement ce qui se passe de l’autre côté de ses rideaux. Je ne pensais pas en arriver là un jour... Non, vraiment pas. Plus de deux semaines à faire ce petit cirque, quand...
« Aïe !! »
- Voyou !
« Aïe !! »
Second coup de sac à main dans les côtes. Une vieille femme me fusille du regard en me martelant avec son Vuitton.
- Ça fait plusieurs jours que je vous vois rôder ici ! Vous n’avez pas honte de faire du voyeurisme ! Partez ou sinon j’appelle la police !
« Ça sent le roussi...Il vaut mieux se tirer d’ici mon vieux Phil ! »
Mon plan tombe à l’eau. Alors je tente le tout pour le tout. Une invitation en bonne et due forme. J’envoie un carton à Alison par la poste et nous voilà face à face quatre jours plus tard afin de sauver les meubles et le reste.
J’ai réservé dans le restaurant le plus hipe du moment, un restaurant français. Je me dis que ça me portera peut-être chance. Après tout, ne dit-on pas que les français sont les plus séducteurs qui soit ? Je me demande bien ce qu’ils ont de plus que nous ? Non, après tout, je ne veux pas le savoir... Ça risquerait de me blesser dans ma virilité et ma fierté d’homme...
L’endroit respire le romantisme à plein nez, à tel point que c’en est écoeurant. Lumière tamisée au maximum (si bien qu’on ne voit pas toujours ce qu’on mange !), mets raffinés (trop peut-être pour nos palets américains), vin délicieux et addition salée. Mon but, je l’avoue, à ce moment précis est d’entraîner ma conquête dans un tourbillon de polyphénols, de voir briller ses yeux comme au premier jour pour mieux la faire changer d’avis sur moi. Et me voilà en train de baratiner à tout va. L’alcool aidant, je ne sais même plus ce que je raconte. Cette fille m’hypnotise, je ferai n’importe quoi pour la garder.
Elle se lève soudain de table au milieu de la salle remplie de clients et se met à hurler.
- Arrête de me harceler ! « Viens vivre avec moi, épouse moi, baise moi ! » Ras le bol, Phil ! Est-ce qu’une fois dans toute cette histoire tu t’es posé la question de ce que je voulais, moi ?
Je suis resté bouche bée. La honte de ma vie. Tout le monde nous a dévisagés.
- Et bien moi j’en ai assez ! décréta-t-elle.
Alison a pris son sac, son manteau et a franchi le seuil du restaurant en ayant au préalable failli en arracher la porte. Elle m’a laissé là, seul, abandonné, comme un chien.
Les jours qui suivirent cette altercation furent une vraie traversée du désert. J’étais déchiré entre deux sentiments ambivalents : la culpabilité d’avoir fait souffrir la femme que j’aime en me conduisant comme un idiot, et la colère d’avoir été jeté comme un malpropre. Et par-dessus tout, cette désagréable impression de ne rien comprendre à ce qui se passe. De ne rien comprendre aux femmes tout simplement.

5.
Une semaine plus tard, Carry m’invita à dîner et quelle ne fut pas sa surprise de me voir arriver sans Alison.
- Elle a mal à la tête !
Je trouve que c’est bien comme excuse, c’est passe-partout et ça passe bien en société. Tout le monde sait ce que ça veut dire, mais personne n’ose l’avouer et on fait tous semblant d’y croire.
A ce dîner peu extravagant, nous étions une quinzaine de convives. Et parmi eux, l’ex d’Alison... Ce n’était que pure coïncidence m’avait assuré Carry. Mais j’ai toujours un doute encore aujourd’hui... Le type en question était dentiste. Grand, beau, élégant, brun aux yeux bleus, il avait vraiment tout du tombeur et rien du dentiste. Quel curieux métier que de gratter dans la bouche des gens ! Je ne comprends pas qu’on puisse aimer ça...
Ce qui me vexa le plus dans l’histoire, c’est qu’il était lui au courant que je sortais avec Alison et moi je ne savais même pas qui il était, pas même son nom ! Il s’approche de moi et se présente tout en me tendant la main. Je la lui serre, je suis poli.
- Bonjour, je me présente : Brad Stanton. Carry m’a dit qu’Alison et vous, vous étiez ensemble.
« Quelle langue bien pendue, celle-là ! »
- En fait, je suis... l’ex d’Alison.... continua-t-il.
« Merde ! J’aurais dû t’écraser la main quand j’en avais l’occasion... Ça m’aurait soulagé et j’aurais ainsi brisé ta brillante carrière. »
Bon d’accord, il avait dit ça sur un ton plein d’empathie et sans fanfaronner, mais quand même. Ce n’est pas une entrée en matière digne d’un gentleman !
- Ah ! ai-je répondu.
Le dentiste sourit alors, et on peut découvrir que sa vitrine, il la porte sur lui : des dents impeccables et trop blanches pour être honnêtes.
- Je sais que ce n’est pas très poli de se présenter de la sorte...
« C’est le moins qu’on puisse dire, connard ! »
-...mais je voulais juste prendre des nouvelles d’Alison, savoir comment elle va, si... elle est heureuse.
- Elle est heureuse ! Comblée même ! Surtout sexuellement... on s’éclate comme des bêtes, faut dire !
L’homme soupira, à la fois soulagé et gêné. Il fait comme si je n’avais jamais prononcé la dernière phrase.
- Tant mieux, je suis heureux pour elle qu’elle ait enfin retrouvé le bonheur.
- Je ne lui ferai pas part de votre enthousiasme, vous vous en doutez !
- Bien sûr... C’est évident, je comprends... Elle a dû vous raconter notre histoire.
« Oh non ! Heureusement ! Quel tue-l’amour quand une fille vous parle de son ex juste après avoir hurlé votre nom au moment fatidique... »
Et c’est bien le genre de choses dont se passent les hommes.
- Alison est la plus belle chose qui me soit arrivé dans la vie ! On ne peut en dire autant de moi...
« Pauvre chéri ! »
-... J’étais devenu infecte avec elle. Je m’en rends compte maintenant. Je lui rendais la vie impossible, invivable même. Je la suivais en permanence, je la harcelais à la maison. Et je peux vous l’avouer à vous... Le jour où elle a déménagé dans un nouvel appartement, seule, j’ai passé trois mois à me planquer en bas de chez elle. J’en étais arrivé à louer un appartement dans l’immeuble d’en face, pour y passer mes soirées à l’espionner !!!
« Wouha... C’est pas ce que j’étais en train de faire il y a un mois ? »
- Cette fille m’a rendu dingue...
Le voilà qui s’approche un peu trop près de moi, son verre de champagne à la main. Il me raconte alors son attitude envers Alison, et j’ai comme l’impression de l’écouter raconter mon histoire. Puis il me prend le bras et me chuchote à l’oreille :
- Ne le répétez pas mais... J’ai passé un an en psychanalyse pour m’en défaire.
Ce type m’effraie. Pour la bonne et simple raison que je me rends compte peu à peu que je suis comme lui.
- Une véritable addiction m’a dit le psy à l’époque. Et il en est venu à m’inscrire en désintox pour l’oublier... Ils n’avaient jamais vu ça à la clinique !
Imaginez un type dans une sorte de cellule, hurlant dans son lit le nom de la femme qu’il aime, cognant sur l’infirmier qui veut l’empêcher de sortir pour rejoindre cette femme. Cet homme face à moi me devint soudain sympathique. J’éprouvais même de la compassion pour lui.
- Comment vous vous en êtes sorti ? osai-je demander.
- Comme n’importe quel drogué... Le thérapeute était bon. Mais j’ai toujours peur de replonger. J’ai croisé Alison il y a deux jours et elle a tout juste voulu me parler. J’ai bien senti que quelque chose n’allait pas. Je n’ai pas insisté.
« Et pour cause ! Elle essaie de refaire sa vie et elle tombe sur un homme qui lui ressert le même menu ! Il y a de quoi aller mal... »
- Et puis je me suis mis à fumer ! Ça m’a aidé à l’oublier.
« Merde ! Je venais tout juste d’arrêter... »
Au cas où, je lui demande le nom de son psy, pour un ami qui en a besoin. Moi en l’occurrence...

Depuis je suis en thérapie et j’ai repris la cigarette. Cela fait un an. Et d’après ce que je sais, Alison est devenue lesbienne... L’ai-je oublié ? En partie oui, mais je peux vous dire une chose certaine : je ne suis pas prêt de m’arrêter de fumer !
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PinkYb · il y a
Un nouveau style, toujours aussi efficace, lecture addictive...

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