Géodésique

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Géodésique : chemin le plus court entre deux points d'un espace pourvu d'une métrique.

C'est exactement ce que je dois faire : relier un point A à un point B.
Avant la Crise, il n'y avait rien de plus simple. Sur une feuille de papier, il suffisait de tracer une droite. À pied ou en voiture, on se servait d'une carte ou d'un GPS. Pour relier les continents, les avions suivaient des trajectoires en arc de cercle. En orbite, les satellites décrivaient des ellipses, « lignes droites » de l'espace-temps courbe. Mais aujourd'hui, ça ne fonctionne plus. Même les plus puissants ordinateurs sont incapables de prédire une géodésique qui tienne plus de deux minutes. La métrique est désormais si difficile à appréhender que suivre un itinéraire demande des capacités hors normes. Et pourtant, je n'ai jamais été aussi près de réussir. Mais tout peut encore basculer. La moindre erreur pourrait tant m'éloigner de mon objectif qu'il me faudrait des années avant de pouvoir revenir ici. Et en disant cela, je me rappelle pour la énième fois que les termes « près », « loin » ou « ici » n'ont plus vraiment de sens. Ils n'en ont qu'à un instant donné pour un observateur donné.
Pour l'instant, je suis dans une piaule, au troisième étage d'un immeuble. Il s'agit d'une zone neutre, un endroit où il n'y a pas de véritable danger, où mes sens sont encore suffisants. L'unique pièce est complètement fragmentée, à cause des déphasages antérieurs. Les murs sont fissurés. J'y ai passé la nuit, mais le lieu sera bientôt corrompu. Ça ne dure jamais, c'est pourquoi je dois constamment me déplacer. C'est le seul moyen de survivre. Chercher une zone neutre, se reposer et repartir.
Je me prépare avant ma sortie. Tout doit être d'équerre. J'enfile mes protections : gilet pare-balles, casque, protège-coudes, genoux, tibias et poignets. En bref, tout ce que j'ai pu ramasser depuis cinq ans que la Crise a commencé. J'abaisse mes lunettes sur mes yeux et insère mes prothèses auditives. On ne peut plus faire confiance à ce qu'on voit ou ce qu'on entend. Les propriétés ondulatoires – fréquence, longueur d'onde, vitesse – de la lumière et du son ne sont plus fiables. Mes instruments me permettent d'être toujours certain de bien capter tous les signaux venant classiquement du domaine de l'audible et du visible. Ils sont asservis en temps réel à ma sphère, une extension mécanique de mon cerveau biologique. Sans elle, je serais mort depuis longtemps.
Les hommes d'avant mon époque, les sapiens, sont démunis dans le monde d'aujourd'hui. Ils n'ont pas les capacités de calcul qu'on offrait dès le plus jeune âge aux enfants nés après le milieu du XXIIe siècle. Je suis un cran au-dessus dans notre histoire évolutive, mi-humain, mi-machine.
Je me recouvre d'une sorte de filet, sur lequel sont fixées de petites horloges. Environ une cinquantaine. Elles sont connectées entre elles et reliées à ma sphère, qui sert de centrale à tous mes équipements électroniques. J'attache mon fusil dans mon dos, juste au cas où. J'aime autant ne pas m'en servir. Mais je n'hésite jamais. Je n'hésite plus...
Je suis presque prêt. Je lance un check-up complet de mes interfaces. Je scanne la zone. Elle est toujours neutre. Tout est comme avant...
Il est temps de bouger. En termes de géolocalisation, je suis en France, dans Paris. Un Paris qui, pour l'essentiel, pourrait être assimilé à celui du tout début du XXIe siècle. Je me trouve au croisement entre le boulevard Edgar Quinet et la rue du Départ. En tout cas, c'est comme ça qu'on les appelait à l'époque. Ça me semble une éternité en arrière. Mais je ne dois pas m'attarder sur ce genre de pensées. Tout instant de faiblesse peut signer mon arrêt de mort.
Je ne sais pas de quoi ça va avoir l'air aujourd'hui. Je déboule sur le boulevard. Sur ma gauche se dresse la tour Montparnasse. Elle se déphase. Toutes les quelques secondes, je la vois changer. Parfois imperceptiblement, parfois de manière prononcée. Sa taille, ses affiches publicitaires, ses lumières, la forme de ses fenêtres... tout varie par à-coups. À chaque fluctuation, elle passe dans autre univers. Pas le temps de contempler le spectacle, ce n'est pas ma direction. Ma sphère tourne en arrière-plan. Elle commence par déterminer une géodésique dans l'espace euclidien usuel. Elle me communique ses résultats, non pas sous forme numérique, mais d'une façon qui soit interprétable par mon cerveau biologique. Je « sens » où je dois aller.
Je me tourne de l'autre côté. Si j'en crois les anciennes cartes stockées dans mes mémoires, je dois me rendre là où se situait autrefois l'avenue des Gobelins. Autrefois parce qu'il n'y a pas de certitude sur ce qui se trouve actuellement à ces coordonnées. Pour y arriver, il faut compter environ deux kilomètres trois, toujours selon une base euclidienne. C'est ma destination.
Depuis deux ans déjà, des rumeurs circulent. Elles racontent qu'il existerait à cet endroit un moyen de fuir. Comme une porte menant sur un monde où la Crise n'aurait pas eu lieu. Pas une faille classique, comme celles qui pourraient s'ouvrir à tout instant sur mon chemin et m'engloutir. Non, ce serait quelque chose d'autre, d'infiniment plus complexe. Cette porte serait la seule véritable constante de notre réalité. Les récits concordent et soutiennent qu'elle se tiendrait au même endroit, de tout temps, et dans toutes les versions de cet univers. Elle aurait été créée par des entités mystérieuses, désireuses de nous venir en aide. Encore une fois, ce ne sont que des rumeurs. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui aurait traversé, seulement des gens qui s'en sont approchés. Mais je dois essayer. Il n'y a pas d'alternative. Je ne peux plus vivre comme ça.
Mes horloges commencent à se désynchroniser, de façon infime bien sûr, suivant où elles se trouvent à la surface de mon corps. Ma sphère traite les signaux et génère une carte des glissements de temps. J'acquiers aussitôt une compréhension innée de la métrique dans mon voisinage. C'est bon, elle n'est déjà plus plate. J'adopte une allure plutôt rapide, m'orientant telle une boussole gravitationnelle le long des lignes où le temps s'écoule le plus vite. Tout autour, mon environnement est comme ralenti. Je procède toujours ainsi pour réagir plus vite aux dangers potentiels.
Je suis presque au croisement entre le boulevard Edgar Quinet et la rue de la Gaîté. À l'angle, des gens sont assis à la terrasse d'un café. Pas de doute, la scène vient d'une autre époque. Et ils n'ont visiblement aucune idée d'où ils viennent d'atterrir. J'entends alors un hennissement venir de ma droite. Sans mes prothèses, le son aurait été altéré. Je me jette sur le côté et me dissimule derrière un arbre. Je comprends que le cheval n'est pas seul lorsque la chaussée se met à trembler, transmettant les vibrations provoquées par des centaines de sabots. Les petits graviers sur la chaussée tressautent. Les verres se renversent sur les tables. L'instant suivant, des cavaliers surgissent de la rue de la Gaîté et renversent tout sur leur passage. Les heaumes, écus et cottes de mailles s'entrechoquent, provoquant un vacarme assourdissant. C'est la panique parmi les personnes attablées, qui se retrouvent projetées en tous sens, puis piétinées à même le sol. Ce n'est pas mon problème. Dans ce monde, il n'y a pas de place pour aider les autres.
Mon manque d'empathie peut paraître cruel. Mais ce n'est que le reflet de ce que cette existence nous impose. Les membres de ma propre famille... je ne m'arrêterais même pas si je les croisais. À l'exception peut-être de ma petite fille... Ce ne serait pas rationnel, juste trop dur de détourner les yeux. Dès les premiers jours de la Crise, je les ai tous perdus. Chacun s'est fait happer par sa propre géodésique. Je n'ai jamais su ce qui leur était arrivé, et il aurait été vain de chercher. Des versions alternatives, issues d'autres temporalités, me sont parfois apparues. Ces rencontres ne m'ont apporté que douleur et tristesse, alors maintenant, je préfère la solitude. Et j'ai l'impression que tout le monde a à peu près suivi cette logique. Les relations sociales n'existent plus. Ça ne sert à rien. Il est impossible de dire où un individu isolé sera deux minutes dans le futur, alors un groupe... Vous rencontrez une personne, vous discutez avec elle. Ce n'est qu'une question de temps avant que vous ne la perdiez de vue, parce qu'elle sera irrémédiablement emportée par une géodésique qui n'est pas la vôtre. Et un jour, vous la recroiserez peut-être, mais elle ne vous aura jamais vu. Ou elle sera persuadée que vous avez cherché à la tuer et voudra vous rendre la pareille. Tout ça n'a aucun sens. Pour éviter tout désagrément, il vaut mieux s'abstenir d'interagir avec quiconque.
Les cavaliers poursuivent leur charge et s'engouffrent dans la rue d'Odessa. Je prends leur suite mais, ne tenant pas à me frotter à eux, j'oblique sur la rue Delambre. Là, c'est le chaos. Les bâtiments autour de moi se déphasent à une vitesse folle, émergeant d'autres réalités. Au-dessus, des fenêtres explosent sous les chocs répétés. Les façades elles-mêmes présentent déjà des signes d'endommagement. Je ne fais pas exception à la règle, et en à peine dix mètres, je passe à travers plusieurs univers. L'espace de quelques battements de cœur, j'évolue dans un Paris différent de celui que j'ai laissé derrière moi, et qui le sera tout autant de celui dans lequel je ne vais pas tarder à surgir. Ce n'est pas important. Mon objectif, comme je l'ai déjà dit, est une constante. Je continue d'avancer, dans le temps, l'espace et les dimensions. Des gens courent dans tous les sens. Personne ne fait attention aux autres. Certains se battent. Je dois jouer des coudes plusieurs fois pour progresser. De mon point de vue, ils sont incroyablement lents, alors que pour eux, je dois me déplacer à une vitesse défiant les capacités physiques humaines. Tout est affaire de positionnement dans la métrique locale. Un couple à deux mètres de moi disparait, projeté dans une autre temporalité. L'instant d'après, je suis obligé de faire un écart et de rouler au sol pour éviter une voiture en déphasage. Son conducteur perd immédiatement le contrôle et finit encastré dans un mur.
Je viens tout juste de me relever quand la rue entière se retrouve plongée dans la pénombre. Je lève les yeux, et aperçois dans le ciel un énorme vaisseau. Il fait bien un kilomètre de long et se maintient en l'air, sans propulsion apparente. Lui, il vient d'une époque ultérieure à la mienne. De beaucoup, à mon avis.
Au tout début de la Crise, on entendait souvent que c'était à cause d'eux que tout était arrivé. Qu'une erreur commise dans un lointain futur aurait déclenché tout ça, écrasant dans un seul plan l'éventail de toutes les temporalités. La nature véritable de cette erreur demeure un mystère. Mais il existe des théories. L'hypothèse d'une guerre interstellaire contre une civilisation extraterrestre ou, plus simplement, contre nous-mêmes, est la plus en vogue. Ce que l'on peut dire, incontestablement, c'est que la Crise n'a touché que la Terre et son voisinage immédiat. En clair, le reste du système solaire et de l'Univers a été épargné, comme si le châtiment avait été réservé pour notre seule planète...
Le phénomène est donc local. Et il serait possible d'y échapper en s'élançant dans l'espace. Encore faudrait-il bénéficier d'un véhicule approprié, et il va sans dire que bâtir un vaisseau spatial de nos jours relève de l'impossible. Bien sûr, on pourrait se servir de ceux qui ont déjà été construits. L'Histoire, passée ou à venir, regorge de toute sorte d'engins qui rejoignent parfois le présent, comme celui actuellement au-dessus de moi.
Ces concepts – passé, présent et futur – qui avaient cours avant la Crise, s'entremêlent tellement qu'ils n'ont plus d'existence propre. Il faut voir le temps comme une ligne qui s'est pleinement déroulée, et dont le récit est sans cesse remodelé, comme en témoigne ma présence dans une époque qui n'est pas la mienne. Le passé et le futur peuvent désormais être traités de la même façon : ils n'existent plus qu'à travers nos souvenirs et les fragments qui se déphasent jusqu'ici. La Crise a compacté le temps, ne laissant qu'un présent inaliénable, bien qu'intrinsèquement flou parce que non identifiable sur une frise chronologique.
En tout état de cause, disposer de pareils vaisseaux serait peine perdue. Mon trajet actuel, qui ne fait que deux kilomètres, est déjà quasiment impraticable. Le véhicule, lui, devrait voler sur plusieurs dizaines de kilomètres dans une métrique non euclidienne. Même une IA ne pourrait pas le faire. C'est déjà un miracle qu'il puisse tenir en l'air sans être démantelé. Les grandes structures résistent rarement longtemps, car des points éloignés sont toujours associés à des géodésiques différentes.
Je débouche sur le boulevard Montparnasse. Mes sens m'alertent. L'espace-temps est de plus en plus courbe. J'ai du mal à courir droit. C'est le signe de la présence d'attracteurs, des anomalies gravitationnelles. Elles apparaissent lorsque se forme un pont à travers les dimensions, entre au moins deux objets identiques. Tout se passe comme si leur masse était subitement décuplée. Je discerne les attracteurs par la multitude de satellites en révolution autour d'eux. Par satellites, j'entends tourbillons de poussière et de feuilles mortes, pierres de différentes tailles, animaux, humains... Quand la gravité est suffisante, elle fait fléchir les réverbères, panneaux ou poteaux métalliques ancrés au sol. Tout est analysé par ma sphère, qui évalue mon énergie potentielle dans le champ, et donc le comportement optimal à adopter. Immédiatement, j'oriente mon vecteur vitesse et module son amplitude pour rester sur des orbites non liées, tout en évitant les obstacles qui pourraient me freiner. L'effort à tenir est important, mais il me faut à tout prix conserver une énergie cinétique suffisante pour ne pas me retrouver coincé. Les dimensions des attracteurs s'élargissent à mesure qu'ils attirent d'autres masses, laissant de moins en moins de place pour opérer, et augmentant aussi le risque d'être percuté. Beaucoup de personnes se retrouvent prises au piège. Elles pourront s'en sortir en attendant que les ponts se désagrègent. Ils ne sont pas stables. Mais dans de rares cas, quelques-unes seront tuées, étouffées ou écrasées par la multitude de débris...
Je sors finalement de cette zone après avoir zigzagué pendant quelques minutes. Mes poumons sont en feu. Devant moi, les gradients de temps ont changé : sur la route qui mène au boulevard de Port-Royal, je remarque des bulles où la physique s'est inversée. Les gens et les objets s'y déplacent à rebours. Je suis tellement absorbé par cette vision que je vois trop tard la personne qui me fonce dessus... à l'envers ! Par réflexe, je porte mes bras vers l'avant et me prépare pour l'impact. Mais rien ne vient. Il me faut quelques secondes avant de me ressaisir. C'est moi, tout simplement ! Celui que je serai dans un instant. Je m'arrête pour l'observer. Il fait de même. Nous restons ainsi sans bouger. Même après avoir vécu ça plusieurs fois, il est impossible de s'habituer à pareille apparition...
Je fais un pas, et nous échangeons nos places. Je passe alors en temps inversé, et c'est maintenant l'extérieur qui semble se rembobiner. Je me retourne, reproduisant comme un gentil mouton ce que je me suis vu faire. Je le fixe, mon moi du passé, avant qu'il ne reparte par où je suis venu, vers ce qu'il me faut maintenant appeler des répulseurs.
Je reprends ma route. Se déplacer en temps inversé n'est pas problématique, ça ne change strictement rien. On ne peut constater l'inversion qu'à l'extérieur de la bulle d'entropie.
Sachant que j'ai eu un aperçu du futur qui m'attendait, on pourrait croire que je ne risque rien pendant un moment : je venais bien de quelque part. Mais comme je l'ai déjà mentionné, le futur n'existe que dans nos souvenirs, rien ne dit qu'il va ici se réaliser. Et les cent mètres suivants me donnent raison.
Quelque chose ne va pas. Je vais ressortir de la bulle et pourtant, je ne me vois pas. La conclusion la plus logique est que je n'ai jamais retraversé la frontière. Je commence à paniquer. Je regarde tout autour de moi, telle une bête traquée, mais je ne repère aucun danger. Un détail, du côté où le temps s'écoule normalement, attire alors mon attention. Le bitume est jonché de gravas et sillonné de deux grandes balafres parallèles. Elles partent de ma droite et vont – mon regard suit les deux lignes au sol – vers ma gauche. Je relève à peine la tête qu'un train à vapeur comportant cinq voitures pénètre mon champ de vision et file à grande vitesse dans la direction opposée. Conformément aux lois de la thermodynamique, de mon côté de la bulle, il m'apparait en train de faire machine arrière. Il est suite avalé par une faille et disparait. Là où il est passé, les marques au sol se sont évaporées. À la place, il n'y a plus que mon futur moi, au milieu du boulevard. Celui-ci se met à reculer dans ma direction.
Aidé par ma sphère, je revisionne la scène dans le bon sens. Je viens de me faire renverser par un train, en pleine ville. J'en tremble... assister à sa propre mort n'a rien de commun.
OK, je dois réfléchir. Si j'agis de la même façon, je vais véritablement me faire tuer. Normalement, dans une temporalité classique, on ne peut pas dévier de ce qu'on a fait. Tout simplement parce qu'on l'a fait. Les liens de causalité entre passé, présent et futur n'ont pas de raison d'évoluer et si on devait recommencer, tout se reproduirait de la même façon. Sauf qu'ici, c'est différent. Si ce que je viens de voir était toujours arrivé, ça n'aurait aucun sens. Il ne serait pas rationnel que je me précipite dans ce piège alors que je viens de voir comment ça se termine. C'est un paradoxe. Il n'y a qu'une explication : ce train surgi de nulle part n'a pas toujours été là. Il vient de s'intégrer à la réalité. Ce qui veut dire que je ne suis pas obligé de me faire écraser. Je quitte la bulle et j'attends. Quelques secondes plus tard, le train jaillit de la faille. Cette fois, il ne me percute pas. Après qu'il soit passé, je continue mon chemin. Je suis quasiment au carrefour formé avec l'avenue Denfert Rochereau.
Je l'ai quasiment franchi lorsque mon oreille interne s'emballe. La gravité est en train de changer de direction. Elle pivote. Pas le temps de faire demi-tour, alors je fonce, essayant d'atteindre l'autre côté avant que le croisement ne se transforme en gouffre mortel. Tout ce qui se trouvait sur la chaussée commence à glisser. Mon équilibre est branlant, mon adhérence faiblit. Ça va être juste. D'un coup de talon, je saute au-dessus du vide pour me donner une dernière impulsion. La vitesse obtenue me permet de passer le carrefour, mais je chute de 2 m dans une gravité horizontale, et me rétablis lourdement sur la façade d'un immeuble. Je ne suis pas passé loin de traverser une fenêtre. Mon bras droit me fait atrocement mal, mais je crois ne m'être rien cassé. Derrière moi, les gens au milieu du carrefour sont emportés le long de l'avenue. Je les entends hurler.
La ville a basculé de quatre-vingt-dix degrés. Ma sphère carbure, mais il est impossible de savoir quand la gravité va se réorienter normalement, autrement que par des lois de probabilités. Ces événements font partie des plus dangereux, j'ai eu de la chance... Encore une fois.
Je me trouve sur un immeuble haussmannien du boulevard de Port-Royal, là où, d'après mes cartes, devrait se trouver une maternité. C'est une différence typique qu'il peut y avoir d'un univers à l'autre. Ma situation est précaire. Il est évident qu'aucun bâtiment n'a été conçu pour résister à un g d'accélération transverse. Celui sur lequel je me tiens, tout en pierre, pourrait s'écrouler d'une minute à l'autre. Je n'ai plus qu'à prier pour qu'il tienne le coup. Pour réduire les risques, je reste proche de la base de l'édifice et du sol, qui forme comme un gigantesque mur. Un peu plus loin, d'énormes blocs s'effondrent et se fracassent sur les pâtés de maisons inférieurs, créant des éboulements en cascade.
Alors que je surveille avec anxiété ce qui pourrait me tomber dessus ou s'affaisser sous moi, je me retrouve bloqué. Je suis arrivé à une nouvelle intersection, que j'interprète à présent comme un puits sans fond. Il s'agit de la rue du Faubourg Saint-Jacques qui elle, est bien là où je l'attendais. Sur l'ilot urbain suivant, qui constitue l'ancien hôpital Cochin, des soldats napoléoniens affrontent des guerriers romains de l'antiquité. Des balles perdues ricochent près de moi et manquent de me toucher. Je ne peux pas rester là, alors je tente la descente. Je progresse, petit à petit, d'aspérité en aspérité, m'accrochant à tout : rambardes, tuyauteries, balcons, volets, fenêtres... Je suis extrêmement lent et mon bras me lance tant que je dois régulièrement retenir des cris de douleur. Au moment où je pense ne plus pouvoir continuer, la gravité redevient verticale. Je ne peux pas tenir ma prise, mais je suis suffisamment proche du trottoir pour ne pas tomber de très haut.
Je me redresse avec difficulté et me lance le long d'une nouvelle géodésique, recalculée par ma sphère. Elle me fait passer à travers l'hôpital. Dans la cour intérieure, c'est la débandade. Des hommes et des femmes s'affrontent. Le mélange est tellement hétérogène qu'on croirait tous les lieux et toutes les époques réunis au même endroit. Un homme d'origine asiatique, tout en armure et armé d'un katana, me prend à partie. Je le repousse et le mets en joue avec mon fusil. Il ne va pas plus loin. Je le garde en ligne de mire, le temps de m'être suffisamment éloigné. Mais ce n'est que pour me faire de nouveau attaquer. Par deux fois, je suis obligé d'ouvrir le feu. Ils sont trop nombreux, je vais être dépassé. Je décide alors de battre en retraite et d'entrer dans un des pavillons.
J'ouvre à peine la porte que je me rends compte de mon erreur. Je me fais faucher par une rafale de vent à Mach 2. Elle est accélérée par une zone à fort gradient de temps qui se trouve juste devant l'entrée et par le goulot d'étranglement que forme la coursive. Elle me fait traverser les couloirs en me projetant contre les murs. Des vitres éclatent sur mon passage, fragilisées par le bang sonique. Je me roule en boule pour minimiser les dégâts mais je ne peux rien faire. De l'autre côté du bâtiment, il y a de toute évidence une sous-pression, et c'est par là que me conduit la rafale. Je ressors finalement, sonné, d'énormes bleus partout, et ne peux m'empêcher de vomir à même le sol. Je suis sur la rue de la Santé.
De là, je reviens sur le boulevard de Port-Royal. Je change encore de réalité et manque de renverser une petite fille. Elle est en train de pleurer, seule, un ours en peluche à la main. J'ai un instant d'inattention, mais trop tard, je bascule. Je me retrouve à quelques centimètres au-dessus d'une dune de sable. Je me vautre dedans et dégringole. Je glisse, me retourne plusieurs fois et m'arrête dix mètres plus bas. Ça craint. J'ai plongé dans une faille. Tout autour de moi, un désert, à perte de vue. Et une chaleur accablante. Je n'ai pas beaucoup de temps. En théorie, je peux franchir la faille dans l'autre sens, tant qu'elle est encore ouverte. Mais il faut d'abord que j'arrive à la retrouver. Je suis ruisselant de sueur. Ma sphère est en surchauffe. Elle tente de déceler les infimes déformations de l'espace-temps qui entourent la faille et induisent les déviations de mes horloges.
Le sable se met à vibrer autour de ma position. Ça s'agite en dessous... J'escalade la dune à toute vitesse. Quelque chose me saisit la jambe et me fait tomber. La faille n'est plus très loin... Je balance un violent coup de pied vers l'arrière, qui me libère juste le temps de me relever et de m'y engouffrer...
C'était juste. Me revoilà sur le boulevard de Port-Royal. Mon fusil, qui pendait dans mon dos, est sectionné au niveau du canon. Au sol, une espèce de tentacule est agitée de spasmes. Ma cheville est douloureuse et je boite légèrement.
Encore un effort, je suis presque sur l'avenue des Gobelins. À mesure que je me rapproche, il y a de plus en plus de monde sur ma géodésique. Tous semblent converger vers le même objectif. Du coin de l'œil, j'en reconnais un. C'est un autre moi, venu d'un univers parallèle. Ce n'est pas étonnant. De toutes les temporalités possibles, il doit en exister un certain nombre dans lesquelles je souhaite rejoindre la constante. Il n'est donc pas exclu que je rencontre plusieurs doubles avant d'y arriver. Lui et moi, nous nous ignorons complètement. Il vaut mieux garder nos distances.
Sur ma gauche se matérialise une énorme structure en pierre. Une onde de choc se forme à cause de l'air soudainement chassé. Elle me projette sur lui.
Et merde. Maintenant, on est intriqué. Comme le phénomène quantique du même nom, mais macroscopique.
Désormais, tout ce que fait l'un affecte directement l'autre. Par exemple, il trébuche contre un rocher. En réaction, je m'étale par terre sans raison apparente. Il va être compliqué de se mouvoir dans ces conditions. Nos déplacements deviennent erratiques. C'est extrêmement perturbant. Mon cerveau commande un mouvement, mais mon corps n'y répond pas exactement de la manière escomptée. C'est comme s'il prenait également en compte les intentions de mon double. Pour que ça fonctionne, il faudrait qu'on veuille faire la même chose en même temps, sinon nos mouvements seront désordonnés. Tout est affaire de synchronisation. Mais au bout de quelques minutes à presque tourner en rond et à perdre sans cesse l'équilibre, je comprends qu'on ne va pas y arriver. L'intrication nous met en danger, nous rend extrêmement vulnérables. Et j'ai besoin de toute ma lucidité et de mes réflexes pour pouvoir continuer. Je ne peux pas me permettre d'échouer si près du but.
Il prend la décision avant moi. Il se place face à moi, et me tire dessus. Il vise mal à cause de l'intrication mais m'atteint à la jambe. J'étouffe un cri, mais lui aussi. Par chance, le retour quantique l'a touché. Il recharge. Je saisis l'occasion. Ça déphase derrière lui. Je pousse sur ma jambe valide et me jette sur lui. J'appuie, de tout mon poids. Il passe dans un autre univers. L'intrication, qui agit sans contraintes d'espace et de temps, est coupée. Elle ne peut pas se maintenir à travers les dimensions.
J'examine ma blessure. Elle ne semble pas trop grave. La balle ne s'est pas logée dans la jambe, mais elle m'a salement éraflée.
Je parviens enfin sur l'avenue des Gobelins, qui n'en est d'ailleurs plus une. Un énorme cratère l'a presque intégralement engloutie. Des hommes y descendent en courant, essayant d'atteindre le centre, où lévite un étrange ovale lumineux. Ce doit être la porte, la constante. Dès que quelqu'un la franchit, sa luminosité augmente brièvement. À cela s'ajoute un front d'ondes gravitationnelles, qui fait vibrer tout l'espace-temps alentour.
Comme pour confirmer ce que je savais déjà, je note que le secteur ne se déphase pas. Ce n'est pas le cas de l'extérieur. La ville tout entière fluctue. Mais à chaque fois, le cratère et la constante demeurent absolument identiques. En la voyant au fond de cet énorme fossé, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur son origine. Au vu de l'impact météoritique, il me semble maintenant évident qu'elle a été envoyée depuis l'espace... Mais qui a donc bien pu la créer ? Et quelle quantité d'énergie a-t-il fallu déployer pour la maintenir dans toutes les temporalités ?
Il n'est plus temps de tergiverser. Je saute et commence à dévaler le cratère. Il y a énormément de failles dans cette zone, probablement à cause de toutes ces perturbations de la métrique. Je fais particulièrement attention à les éviter. Tout le monde n'en a pas les moyens et beaucoup de ceux dépourvus de sphères se font happer. La tâche est ardue, à cause des blessures que je me suis faites en chemin. Je progresse lentement, mais finis par arriver devant la porte, presque à cloche-pied. Une femme me bouscule et passe. Le choc gravitationnel me fait presque reculer.
Alors, sans autre forme de procès, j'entre à mon tour...
Il fait noir, très noir. Je regarde dans toutes les directions mais je ne distingue rien. La pression atmosphérique est anormalement basse. J'ai froid. Je prends une grande inspiration... mais ce n'est pas de l'air. Le mélange est toxique. Je tousse, je suis en train de m'étouffer. Mon esprit panique. Qu'est-ce qui se passe ? Je comprends soudain que la porte n'était qu'une illusion. Il n'y a jamais eu de moyen de fuir, je n'ai fait que courir à ma perte. Je tombe à genoux. Le sol poussiéreux est gelé. Mes forces sont en train de me quitter. Mes poumons me brulent. Je m'écroule sur le dos.
Dans mes dernières secondes de conscience, je m'aperçois que ma vue s'est un peu habituée à l'obscurité. Sur les côtés, des formes sombres vacillent et agonisent. Les sons semblent provenir de très loin. Alors que je suis en train de mourir asphyxié, j'aperçois des étoiles dans le ciel. Ma sphère fonctionne encore. Elle calcule ma position, en se repérant par rapport à la voute céleste. Le résultat tombe. Je suis toujours dans le système solaire, mais sur Mars ! J'ai donc bien réussi à quitter la Terre... Mais pourquoi, pourquoi la constante m'a conduit ici, sur cette planète stérile ?
Mes paupières se ferment... c'est la fin...
Soudain, je sens qu'on me met un masque autour du visage. La pression remonte. Dans une dernière tentative, j'inspire un grand coup. Ma poitrine se gonfle, mon esprit redevient lucide.
De l'air, c'est bien de l'air !
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Un petit mot pour l'auteur ? 4 commentaires

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Mireille Bosq · il y a
Tel est bien le sujet: l'espace temps. Je m'interroge, discours savant ou jeu abstrait ?
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Hugo R · il y a
Un peu des deux !
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Kim Cossal Kvang · il y a
J'ai adoré ! C'est à la fois très intelligent et prenant, plein de concepts originaux très intéressants à lire, et surtout chapeau pour avoir réussi a coucher sur papiers des thèmes qui peuvent paraître très complexe à première vue !
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Ninn' A · il y a
Texte que j'avais lu et apprécié en libre. Contente pour vous de le voir en concours !

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