Genesis

il y a
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Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique.

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Jemal poursuivait avec obstination le chemin qu'il s'était tracé depuis sa fuite d'Asmara, avec sa sœur Mariam et son ami Yusef.
En cette nuit éclairée par la lune rousse, il était tout proche du but. Après des mois d'errance et de souffrances, ayant franchi les Apennins du sud au nord à travers monts et forêts, il devait maintenant coûte que coûte rejoindre San Giminiano pour être recueilli, au monastère de San Girolamo, par un vieil ami de son père italien, le frère Francisco.
Voici plus d'un an qu'il avait traversé l'Afrique de l'Est, franchi deux fois la mer, pour atteindre la Sicile, puis la Calabre et enfin gagner les montagnes italiennes afin de progresser vers le nord en minimisant, à tout prix, les risques d'être repéré. Epuisé, il posa, ce soir-là, son sac à dos et prit quelque nourriture. Cela faisait longtemps, qu'il n'avait plus de pièces, et qu'il avait appris à voler la nuit dans les villes et villages ; mais aussi, à se procurer quelques denrées auprès de sans domicile fixe nocturnes -compagnons d'infortune, solidaires- mais eux, munis d'autorisation de séjour. Puis il regagnait, en se cachant, les sentiers éloignés des chemins et des routes fréquentés par les polices locales ou nationales chargées de traquer les migrants.
Enfin à l'abri dans une petite clairière de résineux, et réchauffé dans son sac de couchage, son regard fixa la voûte étoilée. Et comme chaque nuit, depuis des mois et des mois, les larmes lui emplissaient les yeux au souvenir de Yusef qui n'avait pas attendu son signal pour sortir du fossé et avait été abattu par des gardes à la frontière soudanaise. Il n'arrivait pas à expulser l'image de Mariam qui s'était jetée hors de la barque pour échapper aux avances du passeur. Une lutte en avait suivi. Il avait réussi à le noyer, tuant pour la première fois de sa vie, mais il était trop tard pour sauver sa sœur emportée par les eaux bleues de la côte tunisienne. Aucun des autres migrants de la misérable embarcation surchargée n'avait bougé.
Jemal implora le prophète pour que sa sœur et Yusef lui soient rendus. Mais il savait que cela était impossible. Si je suis encore en vie aujourd'hui, songea t-il, c'est la volonté d'Allah, et aussi celle de ma mère érythréenne et celle de mon père qui avaient organisé leur fuite de la capitale, en communiquant la foi, l'amour, l'esprit de tolérance qui permettent de survivre et vaincre les obstacles. De désespoir, il supplia aussi le Dieu de son père. A quoi bon vivre désormais, loin de ma terre et ma famille, si Mariam et Yusef ne sont plus ! Accablé de non réponse et de fatigue le jeune homme s'endormit.

La nuit s'achevait et de sombres nuages s'étaient accumulés. L'orage se déclencha dans un tonnerre étourdissant, réveillant subitement Jemal. Un rideau de pluie s'abattit devant lui. Lucide, le jeune homme déroula sa large couverture de survie, étanche, qui lui permettait de se protéger lui et son précieux sac.
Un éclair plus intense illumina soudainement les lieux, et devant Jemal stupéfait, le rideau de pluie encercla la clairière, épargnant celle-ci. A quelques mètres de lui, apparut au même rythme que les éclairs, une silhouette bleutée, nimbée de lumière et enveloppée de fleurs rouge sang. Par trois fois, elle s'adressa directement à lui par la parole ou la pensée. En djellaba, Jemal, saisi de frayeur s'agenouilla.
« Je suis ta sœur Mariam, vierge et martyre de l'ignominie des hommes. Je suis porteuse d'espérance pour toi et tes semblables afin qu'il se rassemblent et inscrivent mon message de paix à San Giminiano. Relève-toi mon frère éploré. »
La silhouette aimée, en signe d'amour, lui tendit les bras puis disparu. La pluie inonda à nouveau la clairière et ne cessa qu'à l'aube.
Jemal reprit immédiatement sa course. Il ne lui restait plus qu'une journée de marche forcée, et il atteignit le monastère à la nuit tombante. Le père Francisco était là, ouvrit la porte du couvent et l'étreignit de toutes ses forces, brisé par l'émotion. Jemal était sauvé, mais il comprit immédiatement que deux êtres chers avaient perdu la vie.
Il restaura immédiatement le jeune homme désemparé et affamé. Un plat de pâtes agrémentées de fruits de mer fut dévoré en un instant. A travers des larmes de joie et de tristesse, Jemal conta au père cette étrange apparition.
Hallucination due à la famine pensa Franscisco, et « quel message t'a-t-elle donc transmis ? »
Jemal l'ignorait lui-même, sinon le mot rassemblement.
Réchauffé par son repas et la douce chaleur de la cuisine, Jemal se leva et quitta enfin son manteau de voyage. Francisco vit alors, imprimée sur la djellaba une étrange silhouette bleutée, féminine ou androgyne, assise en tailleur. De son dos caverneux jaillissait des fleurs sauvages blanches et rouges et des ramures vertes, qu'elle engendrait, qui la recouvrait, et qu'elle semblait offrir en bouquet à des passants invisibles dans l'obscurité.

« Je ne savais pas que les Erythréens étaient aussi des artistes surréalistes »,

dit-il à Jamal livide, qui balbutia :

« Ma tunique a toujours été blanche immaculée avant que cette apparition ait lieu. ».

Francisco et Jemal se regardèrent étrangement et passèrent en revue la nuit durant toutes les hypothèses. Le dessin était parfaitement net, incrusté dans le tissu même. Il ne pouvait s'agir ni d'un collage, ni d'une peinture, ni d'un tissage.

Le lendemain leur décision était prise. Dans le plus grand secret, Francisco et Jemal se rendirent au diocèse. La djellaba fut mise à l'abri. L'affaire remonta plus tard de l'Evêché vers Rome, mais aussi auprès de dignitaires musulmans. Ce qui permit à Jemal d'avoir enfin un statut de réfugié international.

Le précieux vêtement fut exposé au monastère de San Girolamo, qui devint au fil des années le plus haut lieu de pèlerinage au monde, non seulement des Chrétiens, mais aussi des Musulmans africains. Une statue géante de la vierge Mariam, en granit bleuté, stylisant le dessin fut érigée sur les hauteurs de San Giminiano avec des fonds du Vatican et du Quatar.

Trente ans passèrent encore et le rassemblement -préconisé par la vierge Mariam- de l'Europe chrétienne, de l'Afrique musulmane puis de l'Orient prit corps, faisant de cet ensemble, et contre toute attente, le plus vaste territoire économiquement stable au monde, libéré des guerres fratricides. Mais, il constituait aussi un vaste contrepoids aux trois superpuissances en place.
Cependant, hors les paroles de la vierge Mariam à son frère, aucun religieux ou incrédule n'avait réussi à saisir le sens profond de l'image qu'elle avait incrustée sur le vêtement de son frère.


3050

Venu de la petite colonie internationale de Mars, le vaisseau spatial et son équipage atterrirent enfin à San Giminiano. La mission était de relever le degré de radioactivité, après la guerre nucléaire déclenchée immédiatement après l'invasion de Taiwan et de comprendre pourquoi aucun être animal évolué n'avait encore refait son apparition sur la terre ravagée dans sa totalité.
Seul descendu dans sa combinaison blanche, le capitaine John Huston prit les mesures. Il admira cette magnifique statue bleutée, qui scintillait sous le ciel toscan immaculé. De la dimension de celles de l'île de Pâques, elle émergeait au milieu d'une nature luxuriante et déversait de son dos, telle une corne d'abondance, une rivière de fleurs rouges et blanches géantes se répandant à l'infini dans les collines avoisinantes.

« Commandant Chrétien » dit-il, angoissé « la radioactivité reste épouvantable. Nul homme ne pourrait survivre ici, seul le monde végétal semble pouvoir s'y développer. Sans doute est-ce la volonté divine de laisser la terre ainsi. Nous repartons à la maison.»

Le compteur Geiger de John indiquait une radioactivité naturelle parfaitement tolérable.

****

Ce texte s'inspire de l'apparition de la vierge de la Guadalupe à un indien du Mexique en 1531. Celle-ci permit leur conversion au christianisme espagnol sans violence, après les exactions des conquistadors.
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Arundo Soulevent · il y a
Ne pas recommencer... Merci pour ce texte.
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Cristo R · il y a
Merci d'avoir lu, ils ont recommencé ....
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Eric Chomienne · il y a
De belles références pour un récit captivant
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Cristo R · il y a
merci beaucoup
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Gerard de Savoie · il y a
suis pas sur de tenir juqu'à 3050.... dommage ....
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Cristo R · il y a
Non c'est possible il faut embarquer avec Pesquet à une vitesse proche de celle de la lumière vers l'exoplanète SH. ED.10 et faire un voyage allez retour en quelques années de vie seulement pour les cosmonautes dans leur fusée, correspondant à 1 millénaire pour les terriens.
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Olivier Descamps · il y a
Un éternel recommencement ? Qui sait ? Un récit savoureux contenant de belles références cachées. Un plaisir de lecture !
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Cristo R · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire
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Adèle Young · il y a
Texte intelligemment mené et donnant de l'espoir.
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Cristo R · il y a
merci de votre appréciation
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Frédéric Gérard · il y a
Très bonne histoire, prenante et envoûtante. Merci
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Cristo R · il y a
Merci à vous également pour votre texte.
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Mome de Meuse · il y a
Une odyssée à travers les âges et les civilisations, aux tristes échos contemporains, mais à la promesse d'une réconciliation fraternelle... j'ai beaucoup aimé.
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Cristo R · il y a
merci beaucoup de votre soutien à ce texte
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Phil Bottle · il y a
J'ai aimé, mais je me permets une critique: 3050, venu de Mars, colonisé, certes, mais un nom et prénom si proche du XXème... peut-être qu'un nom et prénom imprononçable et futuriste aurait été moins humain, et plus en phase avec l'IA qui nous guette... , du genre ♂☼å 15 ØUS# Mais: cela n'engage que moi, et n'enlève rien à votre texte, et à mon vote, évidemment
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Patrick Gibon · il y a
un peu prémonitoire, hélas!