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Hervé Mazoyer

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FINALISTE
Sélection Public

Paris 1965.
J’m’en vais vous narrer une histoire que j’ai vécue le mois dernier.
Moi c’est Gaston. Je tiens un bar à Pigalle.
Le nec plus ultra pour celui qui veut s’en jeter un p’tit tout en jactant sur les chances de gagner du dernier canasson du moment.
Bref j’étais peinard derrière mon zinc et la vie s’écoulait tranquille.

Un jour, un type dont la gueule ne me revenait pas rentre dans le café.
Je venais d’ouvrir ; personne dans mon boui-boui.
— Qu’est ce j’vous sers ?
— Un p’tit noir bien serré s’il vous plaît.
Après l’avoir touillé pendant deux bonnes minutes, v’la mon coco qui se met à boire son café en le dégustant comme si c’était un château Pétrus.
Puis il se racla la gorge avant de commencer à causer.
— Mon nom c’est René. Je travaille pour Monsieur Maurice qui vient d’acquérir les deux autres bistrots du coin. Et il aimerait vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser.
— C’est-à-dire ?
— Eh bien au lieu de vous ennuyer tout seul derrière le comptoir, Monsieur Maurice aimerait égayer cet endroit avec la présence de quelques jeunes filles qui se montreraient particulièrement aimables avec vos clients. Histoire qu’ils passent un moment encore plus agréable. Pour cela il vous faut juste signer un contrat de location à l’année avec l’hôtel d’en face pour la réservation de deux chambres.Vous avez juste à surveiller et intervenir si l’un de de ces messieurs se montre violent ou irrespectueux avec ces demoiselles et Monsieur Maurice vous versera un généreux pourcentage sur les sommes gagnées par les petites. Alors c’est d’accord ?
Mon sang ne fit qu’un tour.
— Écoute moi. Ce bistrot a été tenu par mon paternel avant moi. On y vient pour se remplir le gosier avec la meilleure binouze de Pigalle pas pour se vider les valseuses. Ici les ballons de rouge ça défile comme ceux de Just Fontaine à la coupe du Monde de 1958. Mais les prostituées jamais. Alors tu vas aller dire à Monsieur Maurice, que même en envoyant un plouc comme toi qui jacte comme un baveux, jamais ce genre de commerce n’entrera ici.
— Vous feriez mieux d’y réfléchir Monsieur Maurice sait se montrer très persuasif vous savez.
Et là-dessus il extrait un opinel de sa poche avant d’en faire sortir la lame. Puis il reprend sa causerie.
— Vous savez cher Monsieur Gaston ce qui rime avec coup de canif ?
— Ouais Bourre-pif.
Sur ce j’lui envoie mon poing sur le tarin et l’envoie valser en l’air pour retomber quelques mètres plus loin sur son derche. Puis, j’le chope par le col afin de le relever. Le mec tremble comme s'il était sous gégène.
— Ça y est t’as pigé alors fous moi le camp d’ici et retourne chez Monsieur Maurice voir si j’y suis.
Et hop vl’a mon gars qui détale comme un lapin pressé d’aller honorer sa donzelle....

Le lendemain matin à 6h30, je quitte ma piaule pour aller au turbin. J’ai très mal pioncé, cette journée j’la sens pas. Eh ben j’avais raison. Arrivé devant le rideau de fer du bistrot, j’introduis la clef dans la serrure. C’est là que je sens qu’on me colle un flingue contre la nuque.
— Et si tu m’offrais un kawa bien noir ? Allez entrons.
Une fois à l’intérieur les présentations sont faites.
— Salut Gaston, j’m’appelle Monsieur Maurice mais tu peux m’appeler Riri. Et voici mes collaborateurs Albert et Lucien. J’ai entendu dire que t’as mal causé à mon comptable et que tu l’aurais allongé pour le compte. Ce sont pas des choses à faire tu sais. Il paraît qu’on graille pas trop mal ici. Dans mes bistrots, la bouffe est encore meilleure. Et la spécialité de la maison c’est la fricassée de pruneaux. Bon parait qu’c’est un peu indigeste. Alors, tu vois j’t’ai ramené le contrat dont t’avais parlé René. T’as une semaine pour le lire et le signer. L’heureux locataire de deux belles chambres pour mes poupées que tu vas devenir. Si lorsqu’on revient dans sept jours, tu refuses toujours cette proposition et continues à faire le mariolle, j’t ferais goûter à mon plat fétiche. Et t’auras pas l’occase de d'mander du rab. C’est clair ?
Et les trois zouaves tournent des talons en riant très fort.
J’ai jamais eu peur de la baston, mais sans arme contre trois gars fourgués de sulfateuses, j’faisais pas le poids.

Deux jours plus tard, je revenais du marché avec les courses en me pressant le ciboulot pour trouver comment sortir de ce merdier, quand j’entendis à l’intérieur du café une musique de sauvage, avec des hurluberlus qui braillaient en Amerloque.
— Salut Papa, ça twiste ?
C’était Alain mon rejeton. Celui dont j’avais toujours espéré qu’il prendrait ma suite mais qui a préféré devenir ingénieur du son depuis qu’il est tombé sur cette nouvelle musique, le rock’n roll que ça s’appelle. Et pour assouvir sa passion il est allé jusqu’à s’exiler chez les Rosbif à Londres.
— J’te croyais en Angleterre en train de te broyer les esgourdes avec cette musique de tcharbés et vl’a que tu débarques ici sans prévenir ?
— Quinze jours de vacances, alors je suis revenu sur Paris pour prendre de tes nouvelles et respirer un peu l’air du pays.
Posée sur la table, la plus étonnante chose que j’avais jamais vue. Une espèce de machine sur laquelle étaient fixées deux bobines de fil marron avec ce qui ressemblait à un micro branché dessus.
— C’est ça qui crache ce son de malheur ? Et tu le mets où le disque ?
— Papa, là-bas en tant qu’ingénieur, on a accès aux dernières nouveautés. Cette machine enregistre des sons grâce au micro puis celui-ci est restitué sur des bandes magnétiques. Ce n’est pas un disque, c’est un concert des Beatles que j’ai enregistré la semaine dernière.
— Les Béa Tlesses ? C’est qui ça ?
Tout d’un coup, une putain d’idée me traverse la caboche.
— Soit le bienvenu mon fils. On peut causer un peu tous les deux ?

Quand vint le jour fatidique, j’avoue que j’en menais pas large. Par sécurité, j’avais fermé le café. À part Alain personne. Un joli huis clos en amoureux. Manquait plus que le bouquet de roses. Mais j’comptais bien faire cocue la mariée. À 9h00 pétantes, v’la mon Riri qui se pointe avec ses deux gorilles.
— Sers moi un whisky y a que ça de vrai de bon matin. C’est qui ce mioche ?
— C’est mon fils Alain. Vingt-deux berges c’est plus un mioche.
— Bon, revenons à nos moutons. Il a réfléchi le Gaston ? On y vient toujours à la cuisine de Riri. Moi, d’abord j’assaisonne et après je laisse mijoter doucement. Et quand c’est à point y a plus qu’à déguster...
— Qu’est-ce que tu attends de moi exactement ?
— Que du bien. J't'ai déniché deux superbes créatures. À temps perdu elles pourront t'aider à astiquer l’argenterie. Et quand les clients seront là, elles passeront à autre chose. Tu vois ce que je veux dire ? Les deux chambres que tu vas louer feront un parfait petit nid d’amour. Et mes donzelles de parfaites échelles pour monter tes clients direct au septième ciel.
— Et j’y gagne quoi moi ?
— Sur chaque passe 30% pour la fille 60% pour moi et 10% pour toi. Riri sait se montrer généreux.
— Faut que j’y aille Papa, j’ai rendez-vous avec des copains. À ce soir et au revoir messieurs.
— À ce soir j'compte sur toi pour le premier service.
— Un bon p’tit gars que tu as là, tu vas pouvoir bien l’entretenir avec le pognon que tu vas gagner grâce à bibi. Et puis si ça marche bien, j’augmenterai le pourcentage. T’auras encore plus de filles et ton affaire va grossir. Bon tu nous fais faire le tour du propriétaire ?

Et là pendant vingt minutes v’la l’autre andouille qui décrit en détail tout ce qui va falloir changer pour transformer mon bistrot en un vrai bordel, un lieu où l’on tire plus de coups que l’on en boit... Sur ce le téléphone sonne. Le signal que j’espérais. Je décroche et, satisfait, je repose le combiné.
— Bien mon Gaston c’est pas tout ça mais j’ai un business à faire tourner. Voilà le papelard. T’as plus qu’à y apposer ton autographe.
Là-dessus je chope le contrat et je le déchire en deux.
— Mais il me la joue comment ce con ? T’as pas envie dans deux ans de diriger mon affaire Rue Lepic à dix minutes d’ici à pied ?
— J’préfère la rue St Michel juste à côté. Joli belvédère avec vue imprenable sur Paris, tous commerces ouverts sept jours sur sept et le commissariat de la ville. C’est là que mon fils s’est rendu y a un quart d’heure. J’y entrave que dalle à leur nouvelle technologie mais tout à l’heure il avait sur lui un petit micro qui a enregistré tout ton joli discours. Au moment où l’on se cause, il doit faire entendre aux flics une jolie sérénade où tu expliques comment arrondir mes fins de mois. Alors si tu veux me refroidir j’t'en prie balance la purée. Maquereau ça va te faire mariner quoi ? Cinq ans au plus ? Avec un macchabée sur les bras c’est la guillotine qui t’attend. Alors Riri tu vas prendre Fifi et Loulou et foutre le camp de mon bistrot. Et tu diras bonjour à un pote à moi en taule qui se régale d’avance à l’idée de gratiner ton oignon...

Blanc comme un linge, Riri avale son whisky avant de sortir de mon échoppe comme s'il avait le feu aux miches, suivi de ses deux clébards.
Le lendemain, j'retrouve Alain au café.
— À la tienne Fiston tu m’as sorti d’un beau guêpier. Mets nous donc la musique des Béa Tless.
— J’aime mieux les Rolling Stones, les pierres qui roulent si tu préfères en français, et comme on dit pierre qui roule n’amasse pas mousse.
— Crois-moi mon p’tit, ici la mousse coulera toujours à flot !

PRIX

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Hervé Mazoyer  Commentaire de l'auteur · il y a
Je tiens à remercier tous ceux qui sont venus me lire et qui ont soutenu ce texte.
J ai voulu qu il soit un hommage à une époque bénie où les dialoguistes s en donnaient à cœur joie. Et l argot est un formidable outil pour cela. Les nombreuses comparaisons avec Audiard me flattent mais elles sont irréalistes on ne compare pas un Dieu des dialogues avec un béotien comme moi. Alors simplement si vous l avez aimé vous pouvez le soutenir à nouveau pour cette finale.

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michel jarrié · il y a
Et revoilà notre Hervé tout fringant...que de chemin parcouru.
Bravo. Belle finale.

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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Ah ah ah ,un bon petit moment de détente !
Ça aurait été dommage de rater ça !
Mes voix !😉

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Hervé Mazoyer · il y a
Merci beaucoup....
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Artvic · il y a
Mon soutien renouvelé, bonne finale ! ✌️
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Mireille.bosq · il y a
Me voilà, j'arrive vous soutenir en finale parce-que j'ai trouvé vraiment savoureux. Non je n'ai pas fait de comparaison, le texte était assez imagé et personnel pour que l'on puisse entrer à plein dans l'histoire. Cette décontraction rend une histoire vieille comme la crapulerie, légère...+5
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Sylvie Franceus · il y a
Belle finale Hervé
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Samia.mbodong · il y a
Je soutiens à nouveau Bravo!
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Virgo34 · il y a
Bonne finale !
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Scarlette · il y a
Savoureux, excusez une expression moins travaillée que celles du texte mais : ça envoie du pâté !
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Cruzamor · il y a
Je viens de t'offrir mes 5 voix ! j'espère qu'il n'est pas trop tard ! @+ !
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Cruzamor · il y a
je viens de voter : mes
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