Gaspard des Chemins

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Il y eut May, Verne, Klein, Vian, Genevoix, Stevenson et Druillet, Moebius, Corben... Puis Van Vogt, Wodehouse, Giono, Brown, Flaubert, Harrison, Steinbeck, Süskind, Maupassant, Renard, Gide  [+]

Tôt le matin dans leur chambre. Le faisant bouger, un mouvement du lit atteignit sa conscience endormie. Un vague fond sonore venant de l’extérieur le maintint dans un état indécis tandis que des bribes de pensées s’assemblaient un peu au hasard pour former des idées sans réalité tangible. « Pluie sèche... Chemin des initiés... Traverseur... ». Du temps passa.

Depuis peu, il perçoit les sons habituels venant d’à côté, de la cuisine, salle de bains ; petits chocs, tintements étouffés : Elle se prépare à partir. Maintenant son esprit s’éveille lentement et ses souvenirs s’assemblent pour tenter de reconstituer les évènements de la veille.

Il revoit, entre deux immeubles, l’entrée du passage impossible à discerner si on ne la cherchait pas vraiment, bien qu’elle semblât évidente aux yeux de la dame de la boutique d’en face, dont l’enseigne – La Belle Mie – restait une énigme. C’était peut être une des raisons qui l’avaient poussé à entrer dans ce lieu insolite ; une autre, certaine, l’attente interminable au volant de sa voiture parfaitement immobile, clouée sur place par l’énorme embouteillage provoqué par les travaux dans le tunnel urbain dont seul le haut de l’ouverture apparaissait au loin, en dessous d’une autre voie saturée, elle aussi, en cette fin de journée.
A force d’ennui, il avait fini par remarquer le visage de cette femme, derrière la fenêtre faisant office de vitrine et formant avec l’ étroite porte une improbable et minuscule devanture. L’ensemble, en bois et très ancien, faisait penser à une échoppe comme on s’attendait à en trouver au temps des châteaux forts. Quelque chose l’avait poussé à sortir de son véhicule et à s’approcher des quelques objets exposés. Aucun d’entre eux ne lui était familier. En entrant, il huma un effluve particulier, difficile à identifier, mélange de senteurs de bois, de cuir, de substances d’un autre temps. Sur les étagères d’autres objets, car il ne pouvait les nommer autrement, attirèrent ses regards. Courbé pour lire les étiquettes manuscrites, il éprouva comme un vertige : Herminette, Masques de pluie sèche, Lunes d’or de Vienne... autant de noms inconnus et absurdes qui... Se redressant vivement pour se libérer d’une étrange emprise, sa tête heurta d’autres « choses » qui pendaient du plafond comme de gros insectes.
Embarrassé, il se tourna vers un objet plus familier : un tableau. Il représentait une sorte de château adossé au sommet d’un promontoire. En s’approchant, certains détails l’intriguèrent. La disposition des tours et des fenêtres, les multiples entrées sans défenses dont l’une flanquée de deux gros rochers sculptés de figures grotesques, donnaient un aspect inhabituel à la construction. Un cartouche précisait, laconique, « Séminatoire supérieur de Traverçais »
Pour sortir et dissiper son malaise il se résolut à prendre quelque chose... un cadeau pour Elle.
– C’est quoi au juste, des lunes d’or de Vienne ?
– Elles sont faites par maître De Moor...
– Heu... Combien ?
– Vous payez en argent ?
– Ben... oui !
– Cinq deniers les deux.
Feignant d’avoir compris, il sortit un billet de cinq euros.
– Ha... alors, je vous dois... hmm... trois pièces.

Sur le seuil, l’air frais lui fit du bien. Il constata avec dépit que la circulation n’avait pas évolué d’une once. « Usez des Chemins, ce sera plus aisé » dit-elle en lui montrant du doigt l’entrée qu’il avait eue tant de mal à trouver. Avant de s’engager, il hésita, se retourna, mais elle l’encouragea d’un signe de la main.

Le Chemin était si étroit et sombre qu’il dût attendre d’être plus loin pour examiner encore une fois son achat : c’étaient de petits objets d’une quinzaine de centimètres, en fait de lunes, plutôt des demi-lunes, légèrement échancrées, d’une belle couleur brun doré aux tons chauds, dont le poids allait croissant dans la besace qu’il portait au ventre « Heureusement, j’en ai pris que deux ! ».

Un escalier en colimaçon lui faisait face. Dans un silence total, il en gravit quelques degrés et un premier champignon élancé au large chapeau immaculé apparut sur une marche, d’autres, de plus en plus imposants, suivirent au fil de sa progression. Se hissant à l’aide de la main courante en bois patiné, et après de nombreuses contorsions, il arriva de justesse au palier supérieur, les dernières marches étant à peine praticables, envahies par des spécimens lui arrivant à la taille. En avançant, il constata que la passerelle faisant suite longeait à mi-hauteur d’étage la façade d’un bâtiment long, gris et triste. « Plus discret pour les occupants », fut la seule pensée qui lui vint. Par les fenêtres d’en dessous, il n’entrevoyait que divers fragments de planchers et quelques bouts de tapis ; par celles du haut, des coins de plafonds grignotés par quelques hauts d’armoires ornés d’imposantes corniches sculptées. Un changement de niveau le fit passer en face d’une fenêtre. Celle d’une salle de bains. Tandis qu’un bruit diffus de ruissellement d’eau emplissait la pièce, une silhouette de femme à sa toilette découpait une ombre chinoise sur le rideau de douche. Il continua d’avancer, la fenêtre suivante offrit la même scène mais une ombre de bras levé apparaissait, avançant, menaçant celle de la femme...
...Sans pouvoir dire à quel moment il était passé du dehors au dedans, il se retrouva dans un autre bâtiment, à suivre une longue coursive aux contours vaguement flous. Il s’arrêta net quand il s’aperçut de l’absence de mur à sa gauche et qu’il traversait un salon d’intérieur. Enfin, traversait presque : cette pièce, comme toutes celles débouchant sur cette espèce de corridor qu’il empruntait, se terminait un peu avant le mur à sa droite, laissant un espace égal à la largeur du « couloir ». Dans ces pièces, tout, la décoration, la disposition des meubles, la couleur des murs, tout ignorait cette bande grise et indécise où il se trouvait, comme si elle n’avait pas de réalité. Il resta figé là, derrière un buffet bas, comme s’il observait la pièce à travers une glace sans tain, alors que rien ne l’en séparait. Il s’attendit à une réaction du couple âgé qui occupait son salon, mais ni l’un ni l’une ne sembla le remarquer. Hésitant, il poursuivit sa marche, forçant involontairement l’intimité des appartements successifs. Coïncidence ? arrivant à hauteur de nouvelles pièces, leurs occupants les quittaient sur l’instant, ne laissant entrevoir qu’un mollet, un talon ou juste une ombre fuyante ; inversement, dans son dos, une lumière, un bruit, une voix indiquait le retour d’une présence, comme si son passage, mystérieusement signalé, était évité avec soin le temps de son intrusion. Il ne croisa que les deux petits vieux...
... Une branche si énorme que l’on pouvait marcher dessus, et même s’y croiser comme si de rien n’était. Il se mit bien au bord du plancher, et hop ! enjamba le vide en évitant de regarder vers le bas, les rumeurs familières de la circulation de nouveau perceptibles. L’écorce paraissait usée par endroits, signe qu’il était loin d’être le premier à passer par-là, cependant, il dut être attentif car le jour baissant, les contours commençaient à se diluer dans une légère brume. Heureusement, les lumières de la ville venant par en dessous indiquaient, masquées, le parcours en découpant vers le haut l’ombre de ce pont singulier tout en accrochant des reflets aux gouttelettes perlant aux aiguilles de l’énorme conifère. En arrivant à la naissance de la branche, il leva les yeux et prit conscience de la taille extraordinaire de l’arbre « Jamais su qu’un truc pareil existait en ville ! » Des gros sapins, il en avait vu et revu, au dessus de Pinsot, mais des comme ça... « Un séquoia, peut être ? » Une série de planches fichées dans l’épaisseur de l’écorce formait, par degrés successifs, une sorte d’hélice, un escalier s’enroulant autour du tronc. En l’empruntant avec une certaine appréhension, il atteignit une autre branche, située plus haut et à l’opposé de la première. Elle constituait la suite du Chemin, il continua d’avancer...
...Jaillissant d’un mur voisin et tel un ponton surplombant la mer, une avancée métallique s’étirait dans les airs pour s’approcher au plus près de cette piste forestière si singulière. Les deux rambardes se terminaient chacune par un petit mât auquel il ne manquait qu’un fanion flottant au vent du large. Eclairée par le halo lumineux des rues encerclant le pied du géant, sa structure légère se dévoilait, semblable à une dentelle aérienne faite de gris d’écume et de noirs veloutés. Quand il voulut prendre pied, une saute de vent fit bruire la ramure, osciller la branche comme une embarcation, lui donnant l’illusion d’accoster réellement. En s’éloignant du vide, le silence s’amplifia, ponctué par le seul écho de ses pas sur le métal ajouré...
...Le Chemin serpentait entre hauts murs aveugles et toits de toutes sortes, dans un dédale de coudes à angles droits, de volées de marches et de détours sans fin. Arriva une bifurcation. Sans hésiter, il prit la voie lui paraissant évidente, fit quelques pas, et surpris de son assurance, s’interrogea sur sa capacité à connaître la bonne direction, tout en continuant d’avancer. Plus loin, une grande tache lumineuse montant vers le ciel l’intrigua. En s’approchant il comprit que cette source de lumière provenait d’une verrière surplombée d’une passerelle métallique empruntée par le Chemin. Probablement un atelier d’artiste. En pente, la grande surface vitrée était transpercée par un imposant conduit de cheminée tout érodé, noirci par le temps et la suie. La passerelle, tout en contournant étroitement le flanc de cette maçonnerie, s’en servait opportunément comme pile de pont improvisée pour ses deux arches étroites qui lui permettaient de franchir ce fragile obstacle de verre. Au moment où il atteignit le pilier faisant chicane, la lumière de l’atelier changea : quelqu’un s’y déplaçait. Instinctivement, il tourna son regard vers le bas. Une jeune femme, jambes croisées, lisait, assise dans un canapé ; pourquoi pensa-t-il à une étrangère ? Impossible à dire. Un homme arrivait derrière elle, il posa les mains sur ses épaules, se pencha lentement et plongeant son visage dans ses cheveux, l’embrassa longuement dans le cou. Il fut touché par cette vision et pensa à son propre foyer «... Mary... » Répondant à l’homme, elle se retourna, puis leurs gestes témoignant de leur attachement mutuel, ils s’enlacèrent tendrement. Par pudeur, il ne put continuer à les épier davantage et se détournant, continua d’avancer dans la lumière du soir...
...Plus loin, une volée de quelques marches l’amena au pied d’un sombre pignon plongé dans l’obscurité. Des barreaux scellés aux briques noires lui permirent d’en atteindre le sommet. Là, il arriva sur la faîtière d’un toit pentu dont les deux pans très abrupts l’invitaient, sournois, au vertige. Surpris par sa position, il marqua une pause. Revenu de son émotion et profondément touché par le spectacle d’une multitude de toitures aux contours estompés, fondus par le couchant en une mer grise et immobile, il avança avec précaution, une main sur le garde fou courant de chaque côté du faîte. Atteignant l’autre extrémité, où le vent soufflait librement, il crut à un cul de sac et resta quelques instants à contempler les ultimes lueurs du soleil sombrant au loin parmi les derniers toits. Lorsqu’il se retourna pour partir son pied fit tinter ce qui se révéla être l’anneau métallique d’une forte trappe de bois polie par l’usure. Il l’ouvrit. Les premières marches d’une échelle de meunier se devinaient, il s’y engagea et referma lourdement l’épais battant. Faiblement éclairée, Une grande pièce apparut : l’occupait un couple et ses enfants, tous groupés autour du repas du soir, leurs visages dans la lumière des bougies d’un grand chandelier posé au centre de la table. Leurs ombres confuses s’agitaient vaguement aux pans du plafond mansardé par le toit juste au dessus. Les parents semblèrent l’ignorer alors que les jeunes visages rivés sur lui suivirent fixement sa descente. Il lui sembla que du jambon-purée garnissait les assiettes, contrastant avec une indéfinissable sensation d’avoir remonté le temps. L’échelle de bois se prolongeait par un escalier de pierre dont le bas se perdait dans un trou de néant. La descente se poursuivit, étroite, interminable, rythmée par la seule lumière hésitante des maigres torchères fichées au mur de place en place. La faible clarté ambiante faiblit encore, absorbée par les pierres noircies formant la voûte sombre et exiguë qui écrasait son avancée...
...A son grand étonnement, le Chemin déboucha dans l’arrière cour de son immeuble. En se retournant, il eut beaucoup de mal à discerner la fine tache noire de la sortie, cachée dans l’ombre épaisse d’un décrochement du mur. Il entra dans leur appartement, constata qu’il était le premier, posa son cadeau bien en évidence sur la table et, épuisé par son périple, alla se coucher sans attendre.

La porte de la chambre s’entrouvre, quelqu’un entre sur la pointe des pieds, s’approche discrètement et se penche vers lui dans un bruissement de vêtements froissés, c’est Marie qui s’en va au travail :
– Bisou, gars j’pars, merci pour les croissants.
– Hein ?
– Aujourd’hui, je prends la voiture. Où sont les clefs ?
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Joan · il y a
Dans un rêve, devenir funambule, atteindre des endroits inaccessibles, tout est possible... (Lunes d'or de Vienne : superbe !)
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Napoléon Turc · il y a
Merci d'avoir accepté cette petite balade. Tu ne serais pas gourmande, des fois ?
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Joan · il y a
Ma foi...
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De margotin · il y a
J'ai beaucoup aimé.
Je vous invite à découvrir mon dessin en compétition pour Short paysage 2020.
Veuillez cliquer sur ce lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1
Pour le soutenir.
Merci beaucoup

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M. Iraje · il y a
Un lent cheminement onirique dans le fantastique plus réaliste que nature.
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Napoléon Turc · il y a
Rêver de temps à autre ne fait pas de mal. Merci de votre soutien. :-)