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Gare du Nord

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Nayn

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Je l’attendais depuis maintenant un petit moment. J’avais arrêté mes allées retours sous les regards ignorants des passants. J’aurais pu faire cela toute la sainte journée que personne ne m’aurait remarqué.
- Tu viendras ?, m’avait-elle demandé de sa toute petite voix de chaton suppliant.
- Bien sûr, avais-je répondu de ma belle voix de mâle qui cherche à rassurer.
- J’ai peur de me retrouver seule.
- Je serais là lui répétais-je. Je serais là.
Et oui j’étais là. Et depuis une heure et 34 minutes. 35 maintenant. Ce qui voulait dire que j’avais consulté ma montre ou l’horloge du quai 94 fois, pour une répartition à peu près égale entre les deux.
Pour la dixième fois je me disais j’attends encore cinq minutes et je m’en vais. Cela faisait donc quasiment une heure que je rompais mes promesses à moi-même.
Dieu que je déteste attendre. Chaque seconde s’étirant péniblement vers la suivante, telle la foulée d’un marathonien épuisé. J’avais l’impression d’être dans le cours de maths le plus long de ma vie.
J’aurai pu faire tellement de choses pendant cette heure et demi. Regarder un film, deux épisodes de séries, lire près de 100 pages d’un livre, faire une séance de yoga, appeler ma mère. Mais non, je restais sur le quai du Rer B à la Gare du Nord à hésiter entre attendre encore cinq minutes puis cinq autres, puis cinq autres,... ou partir et regretter de l’avoir fait.
Car si je partais, j’en étais persuadé, elle arriverait. Je la raterais. C’était une telle évidence que l’univers tournait de cette façon. De la même manière que la caisse que je choisissais au supermarché était celle qui avançait le moins vite, ou la file de péage sur l’autoroute. C’est au moment où je décidais d’allumer une cigarette que le bus que j’attendais depuis dix minutes finissait par se pointer m’obligeant à tirer trois grosses bouffées sur le filtre, transformant ma gorge en haut fourneau, pour ne pas la jeter à peine allumée.
Si je partais, elle arriverait. Si j’attendais... je ne sais pas si j’avais la patience d’attendre encore. Je commençais à avoir mal d’attendre, au dos, aux jambes, aux pieds. J’avais mal aux yeux de la chercher sur le visage des passagers sortant de la rame. J’avais mal aux mâchoires à force de les serrer quand le dernier voyageur était parti. Mon impatience commençait à se transformer en colère.
Une heure quarante-cinq minutes, bon sang.
Je décidais de changer de tactique, je ne compterais plus en minutes mais en train. Dans cinq trains je partirai. Voilà, c’est bien cinq trains, ça lui laisse le temps.
Peut-être l’avais-je loupé ? Pendant quelques instants je l’imaginais perdue, errant dans les couloirs, effrayée par tous ces visages effrayants, bousculée, puis sur le sol dans un recoin pleurant, murmurant mon nom.
Je me rassurais, je ne pouvais pas l’avoir raté. J’avais examiné chaque visage, sortant de chaque wagon. J’aurais reconnu cette silhouette de loin parmi les milliers qui m’avaient frôlé. Mes yeux auraient capté les siens aussi sûrement qu’un télescope capture la lumière des étoiles.
Au quatrième train, je perdis espoir, elle ne viendrait pas tout simplement. J’avais attendu quasiment toute la journée pour rien. Allez, me repris-je, elle sera dans le prochain.
Le prochain de toute façon était le dernier de la journée, il fallait qu’elle soit dedans. La longue enfilade de wagon ralentit puis s’arrêta. Au bout de quelques secondes, les portes s’ouvrirent et seulement quelques passagers descendirent. Je scrutais chaque visage, une fois de plus, les yeux plissés comme si ma seule volonté pouvait la faire me rejoindre. Une sonnerie résonna. Les portes se refermèrent dans un silence inhabituel que seul les usagers précoces ou tardifs connaissaient.
Mais alors les portes s’ouvrirent à nouveau et laissèrent passer une forme tout au bout du quai. Mon cœur manqua un battement. La démarche de la retardataire me fit pousser un soupir de découragement. Ce n’était toujours pas elle.
Le train reparti. Deux personnes en uniforme de la RATP s’approchent de moi. Le plus grand des deux me sourit :
- Le quai va fermer Bertrand. Il va falloir partir.
Je le regardais sans répondre. Oui il fallait que je parte. Cet homme avait raison. Elle ne viendrait plus. Je fis demi-tour, les épaules basses. Je trainais les pieds quittant finalement à regret cet endroit où j’avais passé ma journée. Elle n’était pas venue. Cette phrase tournait en boucle dans ma tête tandis que je montais les escaliers. Une marche par mot.

Quand l’homme eu disparu en haut de l’escalier, l’employé de la Ratp qui était resté silencieux demanda à son collègue :
- Tu le connais ?
- Oui c‘est Bertrand répondit l’autre comme si c’était l’évidence même. Il est sur ce quai tous les jours que Dieu fait à attendre quelqu’un qui ne vient pas. Pauvre vieux.
- Tous les jours, s’exclama son collègue. Depuis longtemps ?
- Il était déjà là avant que je ne travaille sur cette ligne. Je le croisais quand j’étais étudiant et que je prenais la B en venant de Cité Universitaire.
- Seigneur mais...
- Oui cela fait trente ans que je fais la B.
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