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Gare centrale

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Paskov

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Du complexe souterrain surgissent huit voies ferrées comme les pattes noires d’une tarentule. Trois d’entre elles - les voies 2, 5 et 7 - sont des lignes internationales qui relient les trois extrémités du pays, situées à une distance parfaitement égale du centre. La République ayant banni le transport mécanique individuel, la gare centrale est le point névralgique pour des millions d’individus qui se rendent chaque jour sur leur lieu de travail. A l'époque de son inauguration, un siècle plus tôt, on fixa la durée de l’intervalle entre chaque départ, de la voie 1 à la voie 8, à 5 minutes. Le bannissement progressif des transports individuels et la poussée démographique contraignirent les autorités ferroviaires à fixer une nouvelle cadence de deux minutes. Malgré cet effort, les trains automatiques demeuraient bondés et les passagers continuaient de suffoquer. Les autorités se résolurent à réduire encore l'intervalle. De nos jours, une murène mécanique jaillit de l'obscurité toutes les 30 secondes.

La fréquence des trains automatiques filant vers les Cités-dortoirs et les extrémités du pays est telle que le système ne peut tolérer un retard de quelques secondes, qui paralyserait immédiatement le fonctionnement de l’Etat tout entier. Pour cette raison, les autorités ont prévu toutes les éventualités. Les suicides sont empêchés par une paroi de verre protégeant les voies. Quand un suicidaire parvient à se hisser et à se jeter depuis une bouche d’aération, le mastodonte de fer ne ralentit pas et brise proprement la chair et les os. Tout le pays est placé sous surveillance afin de prévenir les tentatives d’attentat. Nombreux sont ceux qui ont tenté d’introduire un grain de sable dans la machine. Ils ont tous été supprimés par la police ferroviaire, le département le plus influent de l'Institution de la Surveillance. La sécurisation de l'approvisionnement énérgétique est une autre question essentielle. En cas de baisse de la tension électrique, une centrale nucléaire d'urgence, ne tournant qu'à 10% de ses capacités est automatiquement mise à contribution pour maintenir le réseau en marche.

Si je vous raconte tout cela en détail, c’est parce que j’empruntais chaque jour cette gare pour me rendre au ministère. Durant une vie de fonctionnaire docile, j’eus le temps de penser et d’analyser sa structure, de me mettre à la place des ingénieurs et des architectes qui l’ont conçu il y a plus de 100 ans. Chaque matin, Je me promenais quelques minutes dans le seul grand parc de la ville qui recouvre la gare souterraine. Une clairière dans la forêt de tours en verre. A l’ombre des arbres centenaires et sur les pelouses de mousse, j’étendais mon âme et je rêvais de tout faire sauter.
Je ne pensais pas cela de manière figurative, comme la plupart de mes semblables. Chaque nuit et chaque instant, lorsque je fermais mes paupières, je rêvais d’un départ decalé de quelques secondes, d’un train qui en heurte un autre. Je voyais les étincelles, les déraillements en chaîne et la déformation des carosseries des wagons. J’entendais les cris des malheureux démembrés. J’imaginais le chaos se répandre comme une onde jusqu’aux extrémités de l’Etat.

Un matin de printemps, je me rendis à "l'enclos des ruches", dans un recoin du parc central. Cette attraction est un témoignage du passé qui terrifie les enfants et rend les parents nostalgiques. Je marquai une halte devant l’enclos et observai à distance les abeilles butiner, puis docilement, revenir vers leur maisonnette en bois. J'assistai à l’enfumage, pendant lequel, un apiculteur retira délicatement un cadre contenant des milliers d’alvéoles identiques.
Je dus me replonger dans la gare, car je risquais d’arriver en retard à mon travail. D'un pas hésitant, je quittai le tapis mousseux et revins sur le béton granuleux. Je quittai le soleil et revins sous les néons pâles. Je flottai dans les couloirs fuyants, entrainé par la foule, agressé par les affiches lumineuses. En empruntant les plateformes suspendues au dessus des voies ferrées, mon esprit reçut un choc violent. Je compris comment me débarrasser de mon obsession. Je devais engendrer le chaos pour survivre, réaliser ma vision dans le monde sensible. Je tentai de me perdre dans le labyrinthe souterrain, mais comme toujours, je retrouvai le chemin du Ministère sans m'en rendre compte, situé à quelques mètres de la gare.
Réfléchir à un sabotage est dangereux. Il suffit de se rendre à la Bibliothèque d'une Cité, de consulter des ouvrages relatifs à la gare centrale pour se mettre immédiatement la police ferroviaire sur le dos. N'ayant aucune chance de succès ici, j'eus l'idée de me rendre à l'une des extrémités du pays. Tout est relié. Le décalage peut avoir lieu à n'importe point du réseau et avoir le même résultat dévastateur. Loin du centre du pays, les voies sont moins surveillées et la probabilité de réussir, meilleure. Du moins, je l'espérais.
La grande majorité de la population n'a pas le droit de circuler jusqu'aux extrémités. Seuls les plus hauts fonctionnaires, munis de leur carte officielle, ont ce privilège. Mon supérieur hiérarchique justement possédait l'une de ces précieuses cartes. La journée se déroula comme une longue et unique impulsion à laquelle je ne pouvais pas résister. Je passai devant la porte entre-ouverte du bureau de mon supérieur. Il était parti déjeuner et avait laissé sa veste sur le dossier de son fauteuil. J'imprimai un document quelconque et entrai à l'intérieur, feignant l'éxécution d'une tâche habituelle. A l'abri des regards, je glissai la main dans la poche intérieure de la veste et fus surpris de de toucher du bout de mes doigts la carte espérée. Je la subtilisai et revins à mon bureau quelques instants, avant de prendre à mon tour ma pause de midi. Je n'avais plus une seconde à perdre. Je me rendis à la gare.

La foule silencieuse se déversait sur le quai de la voie 2 par les tubes-passerelles et se comprimait pour pénètrer dans l'un des trains qui partaient toutes les 4 minutes. Ecrasé entre deux dames aux formes prononcées, je progressai lentement. J'entendis un train démarrer sans l'apercevoir. Plusieurs départs eurent lieu avant que mes compagnes de circonstance et moi-même atteignîmes une porte d'embarcation. Je passai le seuil de la porte quand l'alarme stridente hurla. De peur de perdre un bras ou une jambe, la foule recula et la porte se referma aussitôt.
Nous nous tenions tous debout, le regard s'aggripant à un bout de fenêtre. Les piliers métalliques de la galerie souterraine défilèrent de plus en plus vite, et bientôt, nous fûmes aveuglés par les rayons du soleil qui se reflétaient dans les innombrables tours de verre et semblaient converger à notre endroit. Le train marquait un arrêt environ toutes les dix minutes, procédant au rituel échange de passagers entre les Cités. Peu à peu, la quantité humaine se réduisit, et nous pûmes respirer correctement. Le temps s'allongeait entre les stations et les tours de verre étaient plus dispersées.
Nous n'étions plus que trois dans le wagon quand je vis pour la première fois les gigantesques champs sur lesquels circulaient des moissonneuses automatiques, formant des cercles de plusieurs kilomètres de diamètre. Je n'avais jamais été aussi loin de mon lieu de naissance. Cette vision des épis couchés vers l'infini m'emplit de curiosité et de crainte. Le train s'arrêta. Il n'y avait ni station, ni poste frontière. Une voix électronique nous annonça que les passagers avaient l'obligation d'insérer leur carte passe-droit dans le boitier situé au fond du wagon. Je me levai et m'éxécutai, tremblant. Les deux autres passagers, qui étaient probablement des hauts fonctionnaires, me suivirent. Ils attendirent leur tour, derrière moi. Heureusement, ils ne m'adressèrent pas la parole.
Quand nous eûmes tous inséré notre carte, des luminaires verts clignotèrent au dessus de nos têtes et le train repartit en trombe. Je me demandais quand nous allions enfin atteindre l'une des extrémités du pays. Ces lieux entourés de légendes et qui excitaient l'imagination des enfants. Le train filait à present entre chien et loup et l'éclairage intérieur s'enclencha. A l'horizon, des tours brillantes semblables à celles qui m'étaient familières se dressèrent. Aurions-nous passé la frontière? Etait-ce un autre pays que je decouvrai? Le train s'arrêta à une première Cité. Quelques passagers fatigués grimpèrent. La similitude des stations, des Cités et des visages me donna l'impression que nous répétions le voyage en sens inverse. La nuit noire s'effondrait sur les tours insomniaques de plus en plus serrées.
Soudain, la murène mécanique plongea dans le sol et pénètra dans la gare centrale. Les portes s'ouvrirent et déversèrent la foule pressée. Je compris que mon plan était voué à l'échec. Désemparé, je remontai dans le train qui s'emplissait à nouveau. Quatre longues minutes s'ecoulèrent et nous repartîmes dans le sens inverse.

Sur le chemin du retour, je fus arrêté et condamné à pérpétuité pour vol de carte officielle. Mon supérieur l'avait probablement signalé à la police ferroviaire. Depuis, enfermé dans une petite cellule, je continue de flotter dans les couloirs fuyants des multiples gares centrales.

PRIX

Image de Hiver 2013
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