Gaby

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde  [+]

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Je m’appelle Gaby, je viens d’avoir quarante ans et la vie est belle, mais ça n’a pas été toujours le cas... Ceux qui m’ont connu à vingt ans disaient que j’étais un perdu, un de ces garçons qui n’est jamais au bon endroit au bon moment, la faute à « pas de chance » comme on dit. Quand j’étais petit, mon père me disait toujours : « Toi, t’es pas bête, tu vas faire des études, tu vas pas finir à l’usine comme moi ! ». Il y avait un tel espoir dans ses mots que je m’étais conformé à son attente. J’étais sage, je marchais droit... jusqu’au jour où je suis entré en seconde. Quitter le collège pour le lycée du centre-ville a été comme changer de monde. J’observais les autres avec envie, je les trouvais légers, moi j’étais grave. Je crois que j’en pouvais plus d’être réduit à un plan d’avenir.

Il faut dire aussi qu’à cette époque, j’ai rencontré Momo et Momo lui, n’aimait pas l’école. Il trouvait qu’il y avait mieux à faire que la sieste devant un tableau noir. Il habitait avec ses parents dans un HLM, au bout de la rue et adorait venir chez nous. Il trouvait ça classe, une maison ! On en a passé des heures dans la remise du jardin, affalés dans un canapé à bout de souffle, à refaire le monde. Il avait toujours au moins un projet en tête, forcément irréalisable, qui « nous ferait gagner un max de fric pour quitter cette société pourrie ! » comme il disait. J’ai fini par sécher les cours. A la maison, c’était la guerre et moi je fuyais le problème... Trop compliqué de répondre aux questions de ses vieux. D’avance j’imaginais leurs regards inquiets, le pli d’amertume qui tirait vers le bas la lèvre de mon père. Alors j’ai fugué. Comme j’avais seize ans, le lycée n’a rien dit... mes parents non plus. La vraie vie allait enfin pouvoir commencer. Je me suis installé dans un squat de la rue Marceau, un matelas jeté à la va-vite dans un coin, histoire de me persuader que la situation ne serait que provisoire.

Un jour où l'on était attablé au bar devant un café pour deux, Momo jamais à court d’idée, m’a dit : « J’ai un plan pour se faire un peu de fric. C’est pas franchement réglo mais en attendant de trouver mieux, on va pas cracher dessus ». J’ai pas hésité longtemps. On a monté une équipe de choc pour braquer des voitures et taxer les autoradios qu’on revendait aux Puces le dimanche. On avait pris le coup : on faisait la rue dans un sens pour repérer les caisses faciles à ouvrir, on repassait dans l’autre sens : un coup de genou dans la portière qu’on pliait en deux, un coup de pince coupante et voilà le travail ! On était capables d’écumer la rue entière en moins de deux. Il y avait bien une petite voix dans ma tête qui me disait : « Gaffe, Gaby, c’est pas ce que tu voulais au départ, tu es entrain de te planter ! ». Pourtant, je ne l’écoutais pas trop. Sauf qu’un jour, enfin une nuit plutôt, on a eu droit à une descente de police au squat. Ils ont trouvé une dizaine d’autoradios dans une malle près de mon matelas, plus une liasse de faux passeports que l’ami Momo avait gentiment glissée dedans. Il faisait son trafic juteux et se servait de moi, histoire de ne pas mouiller ses vieux. C’était gentil pour eux... brave garçon va ! J’ai pris trois mois fermes parce que les condés ont bien vu que je n’étais pas de taille à fricoter avec les bandits pour écouler des faux papiers. Le Momo, lui, avait disparu de la circulation, pas une visite pendant mes « vacances forcées », pas une lettre et personne à ma sortie. Je suis allé chez ses parents pour avoir des nouvelles. Ses vieux ne l’avaient pas vu depuis longtemps, ils avaient le même regard triste que les miens, je suis vite parti.

Comment raconter l’après ? Larcins et petites combines, rien de reluisant mais fallait bien se nourrir. Mon acné avait fini par sécher, je n’étais plus un ado rebelle mais un jeune adulte pathétique. A trop vouloir vivre vite, on ne vit plus rien du tout.
Et puis un jour j’ai rencontré Marie, ma lumière, mon phare, mon bijou. Elle a bien voulu de moi sans rien exiger. Elle m’a juste aimé. Elle était comme ça, Marie, elle prenait tout et elle donnait tout aussi. Elle était sûre que la vie est belle, qu’on a tous sa chance. Alors j’en ai profité, j’ai pris. Même si parfois j’avais comme un creux dans la poitrine. Un matin que je la regardais dormir comme un gosse qui regarde la neige tomber derrière la vitre, elle a ouvert les yeux, à peine, et a murmuré : « Comment va mon bel homme, ce matin ? ». J’ai répondu : « Il est heureux et mort de trouille, il a peur que tout ça ne soit qu’un rêve ».
Comme je ne faisais jamais les choses à moitié, un jour j’ai débarqué chez elle sans prévenir, avec mon sac de voyage et ma malle en fer bleue. Lorsqu’elle a ouvert et qu’elle m’a vu, elle s’est mise à rire et c’est tout. Le lendemain, elle punaisait sur la porte un bristol blanc : « Marie Novelli et Gaby Delattre » qu’elle regardait avec fierté chaque fois qu’elle entrait ou sortait ; c’est ce qui me plaisait chez elle, ce mélange subtil d’enfance et de maturité. Du coup j’ai trouvé du travail chez Angèle, la fleuriste du boulevard. Je faisais les livraisons, l’approvisionnement, je prenais aussi les commandes même si j’avais encore du mal à ne pas confondre « rose » et « œillet » ! Bref je gagnais ma vie, enfin !

Un soir, je suis rentré comme d’habitude un peu vanné d’avoir trimbalé toute la journée des bouquets et des couronnes. J’avais déjà enfilé mon vieux jogging qui me sert de pyjama et ouvert la bière du soir, celle qui délasse. Quand Marie est entrée, j’ai tout de suite vu à ses lèvres blanches et à son visage grave que quelque chose n’allait pas. Elle s’est assise près de moi sur le bord du canapé et sans me regarder m’a dit :
— Je suis désolée, il faut que je parte quelques jours. Ne me demande pas pourquoi, fais-moi juste confiance et... attends-moi.
— Marie, regarde-moi... Tu crois que je vais te dire : « Pas de soucis ma chérie, je t’attends, tu m’appelles dès que tu peux ? ». Non mais je rêve ! J’ai même pas droit à une explication, rien ?!
— Je ne peux rien te dire de plus. Juste, fais-moi confiance.
Elle a pris un sac de voyage dans le placard de l’entrée, y a jeté quelques vêtements et ses affaires de toilette, a choppé son sac à main sur la table avant de passer tout près de moi. Elle est partie sans un mot, sans un geste tendre et je suis resté tout seul comme un con, dans mon vieux jogging, ma canette à la main.

Au moment où Marie a passé le pas de la porte, j’ai mis ma vie en suspens comme si j’avais appuyé sur le bouton pause. Deux jours ont vainement tenté de passer mais je trouvais le temps long... Trop long. Ma lassitude n’a pas échappé à Angèle.
— Tu as des soucis, Gaby ? Tu as l’air ailleurs.
— Marie est partie. Elle m’a juste demandé d’attendre et de lui faire confiance... Je me fais des plans, ça me fout la trouille, tu comprends ?
— Tu ne peux pas interroger ses parents, des amis ? Parce que rester comme ça à te ronger les sangs...
— Je ne sais pas grand-chose d’elle, elle ne parle jamais de sa famille, personne ne l’appelle. Elle a toujours évité le sujet et comme je ne suis pas très fort en relation familiale, j’ai jamais insisté.
— Je comprends. Je ne voudrais pas faire ma donneuse de leçon mais si vous voulez construire quelque chose de solide ensemble, il va falloir tout de même parler un peu.
— Tu as raison, à trop vouloir gommer mon passé j’en ai oublié le sien, je crois que ça m’arrangeait. Si elle rentre...
— T’inquiète mon Gaby elle tient à toi, je le sais, histoire d’intuition féminine... tu ne peux pas comprendre !
— Bon, c’est pas le tout de discuter mais faut peut-être que j’aille bosser ! A ce soir Angèle et... merci pour tes mots, ils m’ont fait du bien.
Il faisait beau, le soleil avait enfin daigné chauffer l’atmosphère. Je montai dans ma camionnette direction le centre-ville et glissai un CD dans l’autoradio. La voix chaude de Baschung emplit l’habitacle : « Bijou, bijou te réveille pas surtout... ». C’était notre titre préféré avec Marie... Et là j’ai eu le déclic ! Il y a quelqu’un qui pouvait peut-être m’aider : Claire, la patronne du « Bar des Promeneurs ». On s’y était rencontrés Marie et moi, avec Baschung en fond sonore. A l’époque, elle avait l’habitude d’y faire des extras le samedi soir et moi des virées entre potes. Claire était la seule amie que je lui connaissais, elle devrait pouvoir m’aider. Une fois ma cargaison livrée, j’ai pris la direction de Corenc. Le bar des Promeneurs au rez-de-chaussée d’une maison ancienne avait installé ses tables dehors sous les arbres. L’été c’était un vrai havre de fraîcheur et le rendez-vous des jeunes grenoblois.
Je me suis installé à l‘intérieur et j’ai commandé un sandwich et un demi. Claire qui m’a aperçu du fond de sa cuisine, m’a fait un signe de la main et est venue s’installer quelques minutes plus tard à ma table. Je ne savais pas très bien quoi penser de cette femme mais je ne pouvais pas dire que j’étais franchement à l’aise avec elle. Elle affichait une espèce d’indifférence qui m’avait toujours agacé.
— Tiens, un revenant ! Les tourtereaux sortent enfin de leur nid d’amour ? Et Marie, tu en as fait quoi ?
— A la maison, tiens ! Devant les fourneaux !
— Ben voyons ! Connaissant la donzelle, permets-moi d’en douter, jeune homme. Vous venez dîner un de ces soirs ? Je vous invite !
— Faudrait juste que je la retrouve avant.
— Retrouver, c'est-à-dire ?
— Y’a trois jours elle est rentrée du boulot avec une tête d’enterrement. Elle m’a dit qu’elle devait partir, de pas m’inquiéter, qu’elle reviendrait.
— Et alors ?
— Et alors j’attends, mais j’ai du mal. Je me suis dit que tu savais peut-être quelque chose.
— Je n’ai pas vu Marie depuis que tu as emménagé chez elle... Ca fait combien de temps déjà ? Six mois ?
— Ok, Claire, on t’a un peu laissé tomber ces derniers temps, c’est pas sympa et je suis désolé mais j’ai besoin que tu me rassures.
Écoute, je ne sais pas grand-chose moi non plus sur Marie. Je ne lui ai jamais posé de questions, je voyais bien qu’elle n’avait pas envie de se raconter. Elle était là avec sa bonne humeur et ça me suffisait. Fais lui confiance comme elle te l’a demandé, tu sais bien qu’avec elle il n’y a pas de paroles en l’air. Excuse-moi Gaby mais je dois retourner en cuisine, ça m’a fait plaisir de te voir.

J’ai pris le temps de boire, un café histoire de me remettre les idées en place puis j’ai téléphoné à Angèle pour lui dire que je rentrais directement chez moi. Dans la camionnette, j’ai retrouvé mon ami Baschung qui chantait Vertige de l’amour « Oh oh vertiges de l’amour. J’ai dû rêver trop fort ».
Putain, Marie, qu’est-ce que tu fous ?

Je l’ai retrouvée dans la cuisine, un tablier autour des hanches à étaler une pâte à tarte. Elle s’est retournée, a machinalement passé une main dans ses cheveux où ses doigts sont restés prisonniers, collés par la farine. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire ! J’ai dénoué son tablier, je l’ai prise dans mes bras doucement et je l’ai portée jusqu’à notre chambre où l’après-midi a passé à l’ombre de nos draps.
Un peu plus tard, après avoir allumé une cigarette, elle s’est installée en chien de fusil, le regard plongé dans le mien. Je ne disais rien, j’attendais. Je ne pouvais rien faire d’autre de toute façon, son absence m’avait laissé exsangue. Elle s’est mise à raconter, les yeux toujours rivés aux miens comme deux bras à une bouée de sauvetage.
J’allais partir travailler quand le téléphone a sonné. C’était une certaine Madame Carrier. Elle s’excusait de me déranger et m’a demandé si j’étais bien la fille de Madame Novelli, Jacqueline Novelli. Je lui ai dit « oui, mais je n'ai pas vu ma mère depuis des années, dix ans exactement... »
— Je sais, elle m’a répondu, votre mère m’a raconté : votre brouille, sa tristesse. Si je vous appelle aujourd’hui c’est pour tenter de vous réunir... C’est peut-être présomptueux de ma part mais Jacqueline est mon amie et j’ai mal de la voir chaque jour un peu plus triste. Et puis c’est son anniversaire demain, je pensais que l’occasion était bonne... Venez, je vous en prie !

En quelques secondes à peine j’ai replongé dans des souvenirs que j’avais tenté d’oublier. Ma mère m’avait toujours dit que mon père nous avait abandonnées lorsque j’étais bébé, qu’il était parti sans laisser de traces et qu’elle ne l’avait jamais revu. J’ai découvert son mensonge le jour où j’ai reçu le courrier d’un notaire qui tout en m’annonçant la mort de mon père y avait joint une lettre. Il m’expliquait comment ma mère l’avait tenu à l’écart de notre vie, sans jamais lui permettre de nous approcher, qu’il était sûr que j’étais une jeune fille épatante, qu’il m’aimait aussi fort que tous les papas du monde. Je découvrais enfin mon père, mais sans aucun espoir de rattraper le temps perdu. Alors je suis partie... Je voulais qu’elle paye. J’avais dix-sept ans, une presque petite fille. Je ne l’ai plus revue jusqu’à la semaine dernière...
Je suis désolée d’être partie sans explication mais au moment où j’ai dit d’accord à cette Madame Carrier, j’étais trop bouleversée pour raconter, et une fois la décision prise il fallait que je parte, vite. Bref, on a réussi à recoller les morceaux, ma mère et moi. Voilà, je t’ai tout dit. »
On a fait cuire la tarte aux pommes qu’on a mangé au soleil couchant sur notre petit balcon, arrosée d’un Côtes-du-Rhône, un Cornas notre préféré. Angèle avait raison, on s’est raconté nos blessures, ça nous a rendus plus forts. Du coup, j’ai trouvé le courage de téléphoner à mes parents et nous y sommes allés le dimanche suivant. Marie, comme d’habitude, a été désarmante de naturel. En un clin d’œil, elle a su trouver la bonne attitude et faire en sorte que chacun soit à l’aise. Le moment du café nous a même réunis, tête contre tête autour des albums photos que ma mère était allée chercher dans le bureau. Le soir venu nous sommes repartis avec un panier plein de pots de confiture, de salades du jardin et une invitation pour le dimanche de Pâques. Et les jours ont succédé aux nuits, dans la douceur. Le creux dans ma poitrine se manifestait de moins en moins souvent, ce devait être ça le bonheur.

Ensuite l’été est arrivé. On a décidé de partir camper dans les Alpes de Haute-Provence pour nos premières vacances, juste une petite guitoune bleue, un réchaud et nos chaussures de marche ! On a réservé dans un joli camping au bord du Buëch, un emplacement à l’ombre d’un acacia. Au programme : balade, amour et lavande... Ce matin-là, Marie est partie au marché du village pendant que je m’installais pour lire devant notre tente. A midi, j’ai mis le couvert sur notre magnifique toile cirée qui nous servait de table, j’ai sorti deux verres et la carafe de rosé de la glacière. Tout était en place, j’attendais mon amour.
Vers treize heures vaguement inquiet, je me suis servi un peu de vin, histoire de patienter. Les cigales chantaient à tue-tête, une espèce de torpeur avait envahi le camping. Une voiture s’est avancée dans l’allée principale et après une halte à l’accueil, s’est dirigée vers moi. Un homme en est sorti, un de ces hommes dont je ne me rappellerai jamais le visage. Parce que ses paroles ont envahi mes oreilles. Je devais le suivre me disait-il, un motard avait renversé Marie. J’ai sauté dans mes baskets tout en lui demandant si c’était grave, s’il pouvait m’accompagner à l’hôpital. Elle n’est pas à l’hôpital, a-t-il dit le regard fuyant, il n’y a plus rien à faire, Monsieur... je suis désolé. Je ne suis pas sûr de trouver les mots. Je ne suis pas sûr de pouvoir vous faire entendre le cri muet qui m’a vrillé le cœur. J’ai eu tellement mal. Longtemps.

« Papa, papa ! Regarde, on en a attrapé une ! » Je lève le nez de mon journal, mes deux fils arborent un sourire triomphant et posent devant moi une petite truite arc-en-ciel. Il fait beau, Lise, ma femme, se dore au soleil. C’est dimanche, je viens d’avoir quarante ans et la vie est belle.

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