Futur indésirable

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Empêchez un être génial d’être génial, il trouvera toujours un moyen de le rester… Ce récit percutant, qui se présente comme une fable

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J'écris dès que je m'allonge. A cause de l'horizontalité sans doute. Je rêve des mots que j'arrange en phrases. Je musique beaucoup mes textes. J'aime le style incantatoire, je m'envoute ... [+]

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Il sera une fois un petit garçon qui naîtra avec trois bras. Le troisième membre sera rattaché au corps par la clavicule, de sorte qu'il pourra se replier sur la poitrine. Le gynécologue proposera une amputation immédiate que refuseront les parents. La sage-femme, bouche bée, ne cessera de retenir ses yeux de quitter leur cavité, tant ils seront exorbités. Elle ne lavera pas l'enfant sous toutes les coutures, comme à l'accoutumée, mais négligera ce qu'elle considérera comme un appendice superfétatoire, et donc, effectivement amputable ! Cependant, elle ne pipera mot, non par bienveillance à l'égard des géniteurs, mais parce qu'il ne rentrera pas dans ses compétences de faire une prescription. On entendra donc dans la salle d'accouchement, après les cris de la mère, les cris de l'enfant, et, entre les deux séries, la sentence du gynécologue. Les parents eux-mêmes n'oseront pas se réconforter. Ils entendront à l'infini la terrible injonction : « Qu'on lui coupe un bras ! Qu'on lui coupe un bras » dans le pur style médical d'alors.

Le ministère de la procréation sera saisi de l'affaire. Et durant tout le congé de maternité, des dizaines d'experts se succéderont au-dessus du berceau, à toute heure, tous l'index levé, le geste à la fois docte et menaçant de la caste des connaissants. Les heureux géniteurs voudront éviter la crèche et vivre cachés. Mais ils ne le pourront pas, car les nounous auront disparu, interdites par le ministère de la formatation. Toutefois, par l'effet d'une querelle d'école, l'amputation sera écartée, mais on ordonnera la contention du bras central, de sorte qu'il paraisse ne pas exister, ainsi que la mise en place d'un anneau de surveillance sur l'index de la même main. Il fournira des informations sur l'utilisation ou la non-utilisation du membre inutile, et plus subtilement sur le désir, sur la tentation de s'en servir.

Durant les premières semaines de collectivité, le petit garçon n'aura que la souffrance physique de ne pas pouvoir bouger son membre honteux. On lui donnera le biberon comme aux autres bébés, avec le sourire figé appris en formation, et il le prendra sans rechigner. Plusieurs mois passeront, on croira à la réussite de l'amputation mentale. Les experts les plus en vue annonceront que le membre, desséché dans le cerveau, devra tomber de lui-même du fait de la croissance des autres parties du corps.

Cependant, le jour de son premier anniversaire arrivera, et le petit garçon le fêtera à sa manière. Au réfectoire de la crèche, pour la première fois, il se saisira de lui-même de la cuiller. Dans un premier mouvement, on le félicitera, et la seconde suivante, on restera figé : on aura vu que le maniement étonnamment habile de l'ustensile sera le fait de la main condamnée, la main amputable, la main invisible tout à coup dévoilée comme une obscénité.

Pendant que les experts se disputeront quant à l'interprétation erronée des informations délivrées par l'anneau, le petit garçon s'en donnera à bras joie. Quelles que soient les activités proposées, il utilisera avec habileté ses trois mains en même temps. Les membres de l'éducation collective en auront le tournis. Un célèbre cirque américain, une institution remontant au 20e siècle, proposera de perfectionner l'art du jonglage chez le jeune prodige, et donc de l'emmener en tournée en vertu d'un vieux privilège d'éducation jamais abrogé. Mais un expert, plus vindicatif et hargneux que les autres, fera voter en catimini l'amputation. Le directeur du cirque repartira néanmoins avec le fameux bras, qu'il aura fait enchâsser, et qu'il promènera au travers des États-Unis. Il l'exposera lors de la diffusion d'un petit film enregistré quelques heures avant le supplice, où on verra le petit garçon jongler en même temps avec toutes les cuillères d'une tablée. Bien entendu, le directeur aura filmé l'amputation elle-même, dont il proposera discrètement la diffusion aux plus pervers de ses spectateurs.

Pendant ce temps, le petit garçon cicatrisera. Cinq ans passeront, cinq ans de repas de cantine sagement pris, cinq ans de tranquillité pour les parents et les maîtres d'école, cinq ans de certitudes pour les experts réconciliés... jusqu'au jour du sixième anniversaire ! Jour de juin et jour d'été ! Le gâteau sera magnifique et bon, car le chocolat n'aura pas encore été interdit par le comité de santé. Et pour l'occasion, le petit garçon aura droit au couteau. Oh ! un petit couteau ! Sans dent, même pas dans un vrai fer, presque un couteau de théâtre ! Tout de suite, il découpera avec habileté le premier morceau, et, pendant qu'on s'extasiera, il lancera au-dessus de sa tête ledit couteau, tout en enfournant le gâteau dans sa bouche, et tout en saisissant, en face de lui, le couteau de son père, comme s'il eut une troisième main au bout d'un troisième bras, et il le lancera à son tour, à la rencontre du premier, tout en saisissant celui de sa mère qui suivra bientôt le même chemin, ainsi que les fourchettes et les cuillers de la table. Les parents expliqueront au petit garçon qu'il vaudra mieux ne pas renouveler ce genre de démonstration. En vain évidemment, désobéir étant une jouissance, n'est-ce pas ?

Les camarades de classe du petit garçon l'appelleront « le jongleur ». L'un d'entre eux, un futur directeur de cirque sans doute, réussira à le filmer, et la vidéo sera vue des millions de fois sur l'internet ouvert. On prétendra que le petit garçon a un membre fantôme, ce qui fera revenir les experts, plus doctes que jamais. L'art de la jonglerie, à ce point maîtrisé, et à cet âge précoce, apparaîtra comme une déviance menant à coup sûr à la perversité. On considérera que tant de dextérité doit être singulièrement réduite. Aussi on ne tardera pas à proposer une nouvelle amputation, ce dans l'intérêt même de l'enfant. Comme on aura du mal à convaincre les parents, on suggérera l'amputation soit, mais du membre le plus faible ; on invoquera le trouble grave à l'ordre public sur l'internet et le principe de précaution étendu aux décisions pénales. Le juge des crimes non commis susceptibles de l'être se saisira de l'affaire et prononcera un acte dit « conservatoire ». Il s'exprimera en quelques phrases, sans tergiversations, sans jonglerie de mots, ni état d'âme. Et tout rentrera dans l'ordre : les experts iront expertiser ailleurs ; le médecin-bourreau récupérera le membre amputé et il le greffera à un patient paralysé par accident ; les parents pleureront beaucoup, un temps ; puis ils s'habitueront à aimer leur petit garçon avec un seul bras, comme s'il y avait une guerre et qu'il faille accepter l'inacceptable.

Cinq ans passeront encore. Arrivera le jour du onzième anniversaire ! Cette fois, le couteau du petit garçon, de moins en moins petit, sera bien effilé. Il le lancera au-dessus de sa tête et le rattrapera avec délice, jouissant de flirter avec la possibilité de son propre sang sans jamais se blesser. Il reproduira l'exercice à l'école encore une fois, mais avec deux, puis trois, puis quatre, enfin cinq couteaux qui voltigeront joyeusement au milieu de ses camarades, dans les acclamations des uns et les cris de terreur des autres. Les maîtres demeureront longtemps bouche bée dans un air à mi-chemin entre la stupeur et la stupidité. Les experts, qui auront eu cinq ans pour expertiser à loisir, qui auront accru considérablement leur expérience, qui auront dépassé toutes les vieilles querelles, préconiseront comme un seul homme l'amputation du bras restant. Cela sera fait dans un délai court et décent. Le petit garçon à trois bras continuera sa vie sans bras du tout. Mais il ne se découragera pas et il entrera un jour dans une équipe handisport. Il pratiquera le football, pas en tant que gardien, bien sûr. Il appréciera particulièrement à l'entraînement les séances de... jonglage avec un ballon, puis deux, puis trois, jusqu'à cinq. Il sera évidemment amputé, des deux jambes directement, pour ne pas prendre de risque. Les experts se seront arraché les cheveux de rage et les parents se seront crevé les yeux de douleur. Mais le petit garçon, devenu homme tronc, continuera de sourire à la vie.

C'est ainsi qu'il fondera une start up, deviendra riche, et se fera greffer un exosquelette. Il retrouvera deux jambes, les deux bras ordinaires, et deux bras supplémentaires. Il accomplira de la sorte diverses tâches en même temps et il jonglera avec les millions. Il recevra le prix prestigieux de l'entrepreneuriat. Le jour de la réception, il aura revêtu un smoking à quatre bras spécialement découpé par un grand couturier. Tout se passera bien, jusqu'à ce qu'il s'avance vers les journalistes, qui pour beaucoup poseront des questions imbéciles. Alors, il saisira les micros et il les fera voltiger au-dessus de la meute, sans colère, avec une aisance de Shiva. Mais cette danse des micros déplaira beaucoup aux experts, qui auront depuis peu acquis le titre d'Inquisiteurs. Ils feront saisir l'exosquelette, et ils demanderont la tête de l'homme qui était né avec trois bras et redevenu momentanément homme-tronc. Bien sûr, il ne s'agira pas de le tuer, puisque la peine de mort aura été définitivement abolie. Comprenez qu'on détachera la tête du corps, grâce au talent d'un célèbre chirurgien italien, et qu'elle sera maintenue en vie, plongée dans une sorte de sérum et dans la prison d'un aquarium. On se demande à ce point de la narration comment le petit garçon, devenu homme-tronc puis homme-tête, pourra bien faire pour jongler avec quoi que ce soit.

Toujours est-il que ce mode de neutralisation des esprits déviants, qu'on nommera la « flottaison », deviendra la peine maximale du régime de bienveillance qui aura succédé à la vieille démocratie. De nombreuses têtes viendront donc flotter, dans des aquariums séparés, en une sorte de columbarium qui prendra des allures de monument. Cette période assez courte de l'Histoire portera le nom de « deuxième terreur ». Elle se terminera par la mise en flottaison des Experts-inquisiteurs eux-mêmes. Cependant, toutes ces têtes flottantes et non tuées auront, du fait du sérum et de l'absence de corps, la particularité de ne pouvoir vieillir et donc de ne pouvoir par là même mourir. La perpétuité confinera à l'éternité.

Ainsi, cent ans après, le petit garçon aux trois bras, devenu (on ne se lasse pas de cette expression) homme-tronc puis homme-tête, aura eu tout le temps de jongler avec ses pensées. Il aura acquis la maîtrise de l'algorithme ultime, de l'équation sublime, à la croisée de la gravitation et de la lévitation. On l'a compris, il aura développé la capacité de mobiliser la totalité de ses neurones dans la même fraction de seconde, autrement dit, d'agir sur la matière à distance. Il sera le créateur de la vraie télépathie. Alors, bien sûr, il faudra qu'il en revienne au jonglage, à ce jeu délicieux entre pesanteur et légèreté, à l'aisance de la multitude maîtrisée, au bonheur du corps, même sans corps, sollicité à l'infini et infaillible. Les milliers de têtes, dans les milliers d'aquariums, quitteront le columbarium, s'élèveront dans les cieux, et elles tournoieront autour du petit garçon devenu homme-tronc, puis homme-tête, puis homme-soleil.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Tellement incertain, qu'un futur bien projeter !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Au dessus de ma compréhension, mais si bien écrit, super.
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Francine Perrin · il y a
Magnifique et terrible à la fois. Un petit chef-d'oeuvre
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Patrick Peronne · il y a
Nous sommes dans l'excellence. Bravo pour ce texte qui mérite sa place dans cette finale et plus encore. 5*
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Joëlle Brethes · il y a
Oups... "Terrible" découverte en finale !
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Michel Dréan · il y a
Le meilleur des mondes Alexis ?
Franchement j'espère que le jury remarquera ce texte, il le mérite !

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Philippe Caizergues · il y a
Quel futur ! C'est horrible mais très beau. L'idée est originale et le texte, très bien écrit, nous prend et ne nous lâche plus. Mon vote
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Fred Panassac · il y a
Je reviens soutenir votre nouvelle que j’ai déjà beaucoup appréciée à ma première lecture. *****
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Armelle Fakirian · il y a
Waow ! Un récit original et surréaliste enchanteur avec en arrière-plan une réflexion (jonglerie?) sur la résilience et la persévérance. Bravo ! J’en profite pour m’abonner à votre page. Bonne finale !
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Chantal Sourire · il y a
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