Fumer tue, entre autres...

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La journée commença avec un journaliste radio rappelant les chiffres de la sécurité routière. J’aurai préféré le silence et les vapeurs de café, seulement voilà, je suis retourné chez Alice. Une des seules qui a accepté de me loger. C’était la première condition pour m’autoriser à sortir. Le gars insista, il annonça avec une certaine fierté, comme s’il y était pour quelque chose, que durant le mois de février il y avait eu douze morts de moins que l’année précédente. Qui sont ils ? Sont-ils juste en sursis ? Devront-ils alors forcément s’écraser sur un platane le mois prochain ?
Auquel cas je leur conseillerai de privilégier la marche. Et encore assez loin des platanes. Voilà le genre de réflexions que je n’avais jamais eu avant.
Seulement voilà nous sommes le 14 mars 2015 à Angers, chez le docteur Lacroix, au 9 rue du champ de bataille. (Tu parles d’une adresse pour un cabinet médical.) Et je n’y suis pas par hasard, c’était la seconde condition posée par le Pr Cordier qui pourtant avait tout essayé pour me retenir, y compris avec un provocant : «Ca été tout juste cette fois Monsieur Jacobsen...on est passé très très près ». Je n’ai pas répondu, j’ai signé ma pancarte et suis parti.
Le Docteur Lacroix, des petites lunettes rouges et rondes au bout de son nez, une petite moue malveillante au bout de sa bouche, croyait bon de me jeter des regards dédaigneux par-dessus le compte rendu qu’il lisait en silence. Comme un joueur de poker qui feint d’avoir du jeu, il lâcha un : «TRES TRES TRES juste... dites donc Monsieur Jacobsen il va falloir vraiment penser à changer de vie ».On aurait dit qu’ils s’étaient passés le mot, à moins que çà fasse partie de leur formation.
Et sans me regarder, ce qui donne une certaine idée du bonhomme, rajouta sans sourciller :
«Sinon je ne donne pas cher de votre peau ». C’était exactement la réflexion que j’avais à son propos. Je trouvais les mots, le ton, le regard, l’attitude inappropriés. Une certaine désinvolture. Je venais de passer quinze jours en réanimation et je le sentais pressé d’aller jouer au golf. Pour bien moins que cela, j’ai fait perdre définitivement l’envie à certains de vouloir continuer à me parler. Il faut dire, à ma décharge, que pas mal de personnes, et depuis pas mal de temps, ont toujours eu un mot à dire sur ce que devrait être ma vie. Une vieille habitude chez moi, que d’être méfiant.
Les premiers à s’y mettre, consciencieusement, année après année, chacun à leur façon furent les instituteurs. J’ai eu le droit à : «Tu n’iras pas loin si tu continues comme cela », jusqu’au sempiternel : « Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de toi ? ». Ensuite au gré des boulots que j’ai eus, les accusations les plus fréquentes avaient pour thèmes: les retards, une façon à mon sens bien simplifiée de voir les choses, les absences injustifiées, jamais sans raison mais certaines justifications ne furent pas appréciées à leur juste valeur, les vols, toujours à contrecoeur, de simples emprunts qui m’étaient alors absolument nécessaires. Ensuite de façon plus sérieuse mais néanmoins toujours condescendante, un juge m’avait prédit au mieux que je finirai troué au fond d’une impasse ou sur une décharge, au pire que je pourrirai dans une cellule d’une prison surpeuplée.
Sans être paranoïaque, il faut reconnaître que tous avaient l’air à peu près d’accord sur ce qui m’attendait...
J’en étais là de mes réflexions quand le Docteur Lacroix m’a demandé de me déshabiller. Il a pris la tension, écouté mon cœur. Je l’entendais penser. Sa façon de me regarder, de détailler mes tatouages, de dire 16 /10, de poser son écoute-cœur en dodelinant légèrement de la tête, comme si ce geste qu’il s’obligeait à faire était de trop pour un type comme moi, tout transpirait le mépris. Je confirmais là, ce que depuis quinze jours à l’hôpital j’avais déjà observé : les médecins deviennent vite intolérants si vous refusez de vous soumettre immédiatement à leurs conseils. Pour eux une seule façon de vivre, une seule façon d’être vivant, la leur. Et leur programme est redoutable... Ne vous méprenez pas, parce que derrière les petites lunettes rondes et rouges, le costume flanelle gris de chez Laniéri, et les pompes en vachette bio avec boucles en métal doré de chez Santoni, se profilent des caïds, des teigneux, et pourtant j’en ai connu, et pas que des petites frappes. Lui et ses confrères, doctement certes, viennent me dire à moi Kurt Jacobsen ce que dorénavant sera ma vie, sans qu’aucun ne prenne le temps de demander mon avis, sans qu’aucun ne sache rien des mille et une vies déjà accomplies.
Conçu par inadvertance par un père acariâtre, qui parlait plus vite avec ses mains qu’avec sa bouche, ce qui m’a rendu la couenne épaisse, et une mère saumâtre, indigeste recluse à plein temps dans des asiles, ce qui m’a rendu méfiant vis-à-vis des institutions, en quarante sept ans, j’ai connu plus d’écoles que les doigts des deux mains, plus de refus que de sourires, tour à tour ferrailleur, videur, éboueur, élagueur, chauffeur, coursier, bûcheron, trafiquant, faux-monnayeur, racketteur...La mort m’a raté à plusieurs reprises, j’ai croisé le « palu », ferraillé avec la dengue, connu des parasites dont rien que le nom pourrait tuer un bataillon de grognards, la foudre a frappé à mes cotés un de mes amis, j’ai vécu mille aventures, plus que tous ces médecins et leurs familles respectives sur cinq générations.
Il m’a fallu malgré cela supporter les conclusions de Lacroix :
« Vous avez un cœur qui a perdu la moitié de ses capacités, quatre artères sur cinq sont bouchées dont une est irrémédiablement perdue ; on vous a posé cinq stents, c’est-à-dire des petits ressorts pour laisser le sang circuler dans ces artères, je ne sais pas si vous voyez, vous allez devoir prendre maintenant cinq médicaments, à VIE, et à partir de ce jour je vais vous donner une fiche sur laquelle sont inscrites toutes les recommandations que je vous engage à respecter scrupuleusement...est-ce clair ? »
Il avait l’air content de lui, Lacroix ; il a dit cela d’une seule traite sans respirer. Le chemin de la pénitence s’annonçait comme une suite d’interdits, de punitions. Souvenir nauséeux des quatorze stations du chemin de croix de Jésus, que ma famille d’adoption m’obligeait inlassablement tous les dimanches à respecter. Il m’en est resté un haut-le-cœur sans fin, une impression de bateau ivre.
Comme attendu Lacroix m’a parlé d’abstinence, de régularité, de réclusion à vie. « Ne plus fumer », moi qui ai fumé à peu près tout ce qui est possible de fumer, y compris ce qui ne se fume pas, « un verre ou deux d’alcool par semaine » moi qui en ai fabriqué et vendu, l’eau de vie Jorgensen a même eu une certaine renommée dans les années 70, des gars ont pu se faire des piscines à débordements avec la vente d’alcools frelatés, « une vie calme et prévisible » moi qui n’ai jamais habité plus de six mois au même endroit, qui ai connu plus de femmes qu’il y a de pigeons sur l’esplanade de la cathédrale Notre-Dame de Paris. « Une activité calme et régulière » moi pour qui la seule activité physique pourrait se résumer, soit à des combats pour raisonner les récalcitrants, soit des courses pour fuir des situations incertaines. « Arrêter le café » moi qui pouvais en prendre un double bien serré avant de se coucher. « Des repas frugaux et équilibrés » moi qui pouvais manger des croupions de tourterelle fumés au petit déjeuner, et le plus indécent « une sexualité de bon père de famille », des mots que je n’avais jamais entendus et qui donnent la mesure du personnage... Il avait l’air content Lacroix, à peu près aussi fier que le journaliste qui a gâché mon petit déjeuner. Ce programme alléchant proposé me semblait plus approprié à un grabataire, ou une de ces loques que j’ai aperçues dans les services de réanimation. Les médecins pour des raisons mystérieuses prennent la mort comme une affaire personnelle, et au nom de ce combat perdu d’avance, vous proposent de considérablement vous ennuyer. À en crever. On dirait qu’ils vous en veulent à l’avance, comme si mourir était une faute de savoir-vivre. Il n’y a pourtant rien de mal là-dedans, a priori on meure tous. Mais non, ils sont prêts à tout, pour vous faire connaître des jours sans lendemains, identiques les uns aux autres comme ces ciels sombres d’hiver, où tu ne peux différencier aucune heure de la journée. Je suis sorti, j’ai laissé Lacroix à sa place. J’ai remonté la rue du champ de bataille, et au bar-tabac j’ai acheté une cartouche. Sur les paquets, inscrit en lettres grasses, épaisses ce « fumer tue » ne me semblait pas si cohérent. Ne plus fumer rendrait-il immortel ?

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