Fumées blanches fumées noires

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"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

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Troisième d’une fratrie de cinq enfants, j’ai vécu les premières années de ma vie à Vénissieux tout à côté du dépôt des locomotives à vapeur, notre père était cheminot. En ce temps-là les familles nombreuses SNCF habitaient souvent à proximité des voies ferrées.

Les rotondes touchaient de leurs butoirs le talus qui soutenait la maison de notre cité « cheminote ». À l’âge de trois ans, mon univers allait de la rue et de son passage à niveau aux rotondes du dépôt de locomotives, jusqu’au petit pré qui jouxtait la maison. Les monstres de ferraille noire, nos voisines, soufflaient chuintaient ou sifflaient selon leurs va-et-vient sur le pont tournant. D’une lente rotation, il promenait ces grosses dames couvertes de suies et de charbon pour les aiguiller bien sagement vers leurs voies de garage. Ces véritables géantes de la Baldwin Locomotive Works, fabriquées à Philadelphie, Pennsylvanie, U.S.A., étaient de belles mécaniques américaines bien graisseuses arrivées là après 1945 avec le plan Marshall. Elles soufflaient leurs volutes de fumées blanches ou noires, poussaient d’inquiétants mugissements lorsqu’elles quittaient leurs garages pour aller filer ailleurs très loin, sur les grandes lignes du Paris-Lyon-Marseille, destinations lointaines dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
Un feu permanent habitait ces monstres, heureusement le talus était haut et c’est souvent du dessus que je les regardais. Mais quand d’aventure je descendais dans la rotonde avec mon père, les roues quatre fois plus hautes que moi, les bielles, les tuyauteries sous pression, la chaleur, les vapeurs et les odeurs qui s’en échappaient me révélaient la véritable existence de ces ardentes géantes.
Elles faisaient partie de mon quotidien, allaient et venaient telles de grosses bêtes domestiques qui obéissaient à des nains habillés de bleu aux visages noircis qui trimaient à la pelle à charbon pour nourrir leurs cœurs de braise. Elles étaient là sous mes yeux, je les côtoyais en voisin admiratif et inquiet.
Côté rue, les Dauphines, les Arondes, les Simca Chambord étaient autant de mécaniques automobiles beaucoup plus civilisées pour un enfant de trois ans. Elles s’arrêtaient bien sagement au passage à niveau, l’ultime frontière de mon monde connu, laissant la priorité aux reines du rail tractant leurs lourds convois. C’est jusque là que j’accompagnais le laitier sur son scooter triporteur. Quelle griserie ! L’air sifflait à mes oreilles, les bouteilles de lait tintaient, sur trois cents mètres le voyage semblait si long.

La maison faisait partie d’un groupe de trois constructions, logement de fonction des cheminots du dépôt de locomotives, nous habitions un rez-de-chaussée. Tout à côté de la maison, il y avait un garage, construction légère en tôles ondulées, de forme demi-cylindrique posée à même le sol et adossée perpendiculairement à la haie qui jouxtait la rue. Le pignon sud de la maison donnait sur un petit pré, notre terrain de jeux, qui entourait ce garage. L’été le soleil brûlait le chiendent et les lézards couraient sur le mur jaunâtre. En contre bas, au-delà de la piste qui ceignait les rotondes, les grosses machines à vapeur rythmaient de leurs souffles de baleines nos jeux d’enfants. Voici décrit un espace qui à mes yeux était immense. J’ai clairement identifié trois des côtés du pré : d’une part, la piste de gravier jaune et les rotondes, en face la rue, la haie et le tube de tôles brillantes qui constituait le garage. Côté habitation, un passage menait devant la maison avec son perron et sa cour gravillonnée. Mais le fond du champ à l’opposé du mur jaune reste étrangement lointain dans ma mémoire, sans doute l’était-il réellement, car le pré de forme rectangulaire était très allongé. Il est cependant significatif que jusqu’à l’âge de cinq ans (1960, date à laquelle nous déménageâmes à Dijon vers une autre citée cheminote), mon ambition exploratoire se soit cantonnée aux lieux précédemment décrits. Le fond du pré restera à jamais terra incognita.

Une composante incontournable de ce faubourg de banlieue était un élément atmosphérique volatil directement produit par nos voisines à vapeur : la suie.
Elle était partout, visible et invisible, sur le sol sur les choses et sur les gens. Certains jours elle tombait en volutes sur les draps blancs qui séchaient derrière la maison, ou finissait sur les joues des enfants et parfois dans nos bouches, lorsque nous sucions nos doigts.
Souvent j’accompagnais mon père au jardin. C’était des « jardins ouvriers » groupés en un même lieu à vocation maraîchère, un peu à l’écart de la ville. De petites cabanes de planches et d’énormes fûts de cent litres pour réserve d’eau jalonnaient les carrés de légumes. J’arrachais une belle carotte, la rinçais dans un gros bidon et croquais à pleine dent la racine au goût de terre.

À la fin des années cinquante, mon horizon s’élargissait et le chemin de l’école m’ouvrait à de nouvelles découvertes. Dans un chantier permanent, les collines avoisinantes de cette banlieue lyonnaise se hérissaient de tours de béton. Les quartiers neufs s’engouffraient dans la modernité d’un lieu devenu célèbre : les Minguettes.
Les premiers airs de twist sortaient des postes à transistor, notre mère découvrait le lave-linge. La télévision entamait son invasion inéluctable des foyers et l’automobile celle des rues, dès lors nous consommions des automobiles d’occasion.
C’est en Simca Ariane 4, que nous arrivâmes à Dijon.

La maison immense sur deux étages possédait un jardin sur toute sa périphérie. Entourée de cerisiers, d’un potager, et de pelouses aux allées gravillonnées, la construction trônait au bord d’un grand carrefour.
Résumer huit années d’enfance dans le quartier des Monts des Vignes semble impossible. Pourtant la quiétude de cette période de ma vie n’eut d’égale que le cycle continu des saisons qui passèrent sur nos blouses d’écolier grises ou bleues, les courses de vélos autour de la maison, les chasses aux hannetons, les caramels à un centime, les ventres repus de cerises et les genoux constamment coloriés de mercurochrome. L’hiver notre père nous emmenait marcher sur les eaux gelées du canal de Bourgogne, l’été il nous initiait à l’escalade sur les falaises de calcaire qui dominent les célèbres vignobles bourguignons : Gevrey Chambertin, Marsannay la Côte, Fixin…
Les robots ménagers soulageaient à peine notre mère des travaux domestiques. On n’entendait pas parler de condition féminine, la vie était trop bien remplie, le ventre de notre mère aussi, et après avoir enfanté cinq fois, la vie la destinait plus aux fourneaux et au fil à linge qu’à une quelconque activité professionnelle. Les premières pilules contraceptives étaient rapportées en fraude par les chauffeurs de locomotives qui conduisaient les trains à Genève.

Encore du lait : Le panier rempli de bouteilles de verre vide était lourd à porter. La démarche cahotante, le cabas traînant presque par terre, nous traversions la place pour aller chercher à l’épicerie d’en face des bouteilles pleines de lait frais.
L’école était proche de la maison, nos deux sœurs aînées nous accompagnaient mes frères et moi jusqu’à l’école des garçons, la mixité n’étant pas encore de mise. La maternelle avait conservé le rituel du verre de lait quotidien lors de la récréation du matin, et c’est en rang d’oignon que nous défilions aux lavabos pour déguster le précieux nectar.
L’été, le préau au sol cimenté nous offrait son ombre, assis en cercle nous jouions aux osselets. Le béton patiné par le frottement de nos culottes courtes rafraîchissait nos postérieurs autant qu’il permettait à nos mains agiles de ramasser en de longues « balayettes » les petits osselets métalliques.

À l’âge de treize ans, c’est à Nevers, à côté de la ligne Paris-Clermont-Ferrand que la famille élut domicile.
Des années d’enfance qu’on laisse soudain derrière soi, abandonnant à l’oubli les copains et les lieux familiers pour se reconstruire ailleurs, dans une autre ville, parmi d’autres semblables inconnus. Nous habitions dans un petit immeuble collectif. Quatre garages et quatre jardins potagers encadraient une cour de gravier rose. Venant du dépôt de locomotives, la rue traversait un groupe de maisons mitoyennes, sorte de corons en plus coquet. Les couleurs des volets se déclinaient à l’identique dans les mêmes tons, des familles de douze enfants y habitaient, le linge séchait le long des carrés de pommes de terre.
Quelle que soit la ville qui nous accueillait, nous vivions toujours au rythme quotidien des locomotives qu’on entendait manœuvrer sur les rotondes. Un petit train livrait ses wagons de marchandises sur une voie de desserte à une allure d’escargot. Envahis d’herbes folles, les rails longeaient le parc attenant à l’immeuble et franchissaient, par un pont métallique, la ligne principale en tranchée où passaient les trains rapides, en pleine accélération, tout empanachés de fumées noires ou blanches, qui filaient vers Paris. C’était l’élection du pape tous les jours pour les gamins que nous étions. Sur le pont, nous regardions s’approcher du fond de l’horizon ces petits points fumant et crachant avec un pincement de frayeur au creux de la poitrine. La bête approchait, nous nous placions juste au-dessus des conduits de cheminée et prenions des bains de vapeur blanche à l’odeur chaude et huilée, évitant les panaches noirs de suie.
De l’autre côté de la voie ferrée c’était « les trous de bombes », un terrain vague truffé de cratères, vestiges des bombardements américains de 1944. Terrible terrain de jeux pour nous qui défions avec nos vélos « le trou de la mort » ou « la grande montée ». Lieu magique et inquiétant fréquenté par des voyous et autres satires. Carcasses de voitures, de mobylettes volées, des lapins détalaient dans une jungle de ronces inextricables qui déchiraient nos mollets. Il y flottait une odeur pestilentielle de charognes abandonnées. Coincé entre la voie ferrée et les ateliers de réparation de locomotives, l’endroit était hors du temps, à l’opposé du quartier cheminot d’une sage banlieue de préfecture, dans le centre de la France en ce mois de mai 1968.

Avoir treize ans en mai 1968. Le collège avait été cerné par les CRS, quelques troisièmes commençaient leur révolution. Pour moi c’étaient des vacances avant l’heure. Gamin dans le corps et dans l’âme, le père, fonctionnaire rangé, ne nous inculqua aucune conscience politique.
L’économie du pays était paralysée, l’unique chaîne de télévision noir et blanc relatait les troubles sociaux qui l’agitaient. Les trains ne roulaient plus, nous pouvions même nous promener sur les voies, descendre dans la tranchée, fouler le ballast et toucher l’acier des rails qui rouillait. La grande ligne Paris Clermont-Ferrand était devenue un terrain de jeux. Silence, sérénité, je posais un caillou en équilibre sur le rail et me disais que ce simple geste pouvait changer la face du monde.
Avais-je sauvé une coccinelle qui se noyait ou écrasé une fourmi qui me courait sur le doigt ? Je me suis souvent raconté des histoires fantastiques aux effets cataclysmiques.

Sur la route du collège, je pédalais sur mon vélo « demi-course ». Arrêté au feu rouge pensif… Je rêvais de posséder une moto toute blanche. J’aimais déjà la femme imaginaire que j’emmènerai derrière moi sur des routes lointaines pleines d’aventures extravagantes. De telles évocations me gonflaient de bonheur et d’enthousiasme, mais quelques minutes plus tard le professeur de mathématique me ramenait brutalement à la réalité d’un quotidien ennuyeux.
La paramécie, la fonction affine, la targette à pêne glissant, l’imparfait du subjonctif… Jeunes années de gavages subies, presque tolérées. Le système scolaire déjà fossilisé représentait l’autorité, sa révolte longtemps étouffée était alors dans la rue. La pression paternelle était proportionnelle à mes résultats scolaires, j’enfouissais toutes mes rancunes dans le grand sac de mes rêves. Le « j’menfoutisme » était le seul remède à ma mélancolie.
L’histoire géographie, la rédaction française étaient mes matières préférées. Babylone et la Mésopotamie, l’empire Assyrien ou les grands fleuves d’Amérique, tous les lointains m’attiraient. J’explorais les images de mes livres d’école sur le tapis volant de mon imagination.

Le Général s’était enfui à Baden-Baden, je n’en avais cure. Déjà un mort dans les manifestations, c’était loin, à Paris, capitale mythique où nous avions été en famille visiter le château de Versailles et le musée de l’Homme, monuments incontournables d’une bonne éducation. Les dimanches après midi pluvieux, nous nous gavions de films américains. Forteresses volantes, bons Américains, John Wayne et consorts, gentils blancs et méchants Indiens, Rusty et Rintintin. Abreuvés jusqu’à plus soif de culture cow-boys, il en faudra du temps pour gommer tous ces clichés gravés dans nos mémoires d’enfants. Le plan Marshall d’après guerre avait-il aussi programmé l’assistance culturelle ? Droits des peuples, purification ethnique, écologie, étaient des mots qui n’existaient pas, en gestation peut être, quelque part au fin fond des consciences, ou déjà sur les lèvres des trotskistes, des intellectuels qui du haut de leurs barricades arrosaient les CRS de pavés.

Au collège, il y eut une exposition sur les camps de concentration. La maquette du camp d’Auschwitz installée dans la cantine m’avait impressionné. Les photos des vivants maigres en pyjama à rayures et des morts tout nus m’avaient profondément marqué. On évoquait l’holocauste, les camps de la mort. Les mots suivent aussi la mode… La mort est toujours à la mode… Mon grand-père maternel Jérémie, qui avait survécu à la boucherie de la bataille de Verdun lors du premier conflit mondial, mourut cette année-là… Et poursuivant nos jeux d’enfants, peut-être ai-je vu un jour debout sur le pont métallique, dans ces fumées blanches ou noires, son âme s’évaporer dans l’azur de l’Histoire.

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