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Fugue en Ré mineur

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JiJinou

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FINALISTE
Sélection Jury

— Papi, tu savais que mamie avait un nouveau amoureux ?

Mon père, ancien catcheur professionnel, prit l’uppercut de sa petite fille de six ans en pleine figure sans broncher. Ondine restait sa petite fée, son ange, la seule qui faisait littéralement fondre ce colosse. Depuis le départ précipité de ma mère, il avait tout supporté même les coups les plus inattendus. Jusqu’à cette question naïve de ma fille, ce phénomène de foire avait même réussi le tour de force de ne pas trop ébranler notre fragile écosystème dans lequel chaque élément était par nature hors du temps et des normes :
— De la pelouse synthétique, envahie de nains et autres bestioles en plastique dont ma fille faisait collection, au camping-car défraichi de mon ex-mari, vieil épouvantail métallique où mon père avait élu domicile, trônant au beau milieu de mon potager ;
— De la minuscule maison familiale emmurée par d’immenses barres HLM au mobilier fourmillant d'antiquités sentimentales... Tourne-disques, cadres photos dorés, rococos à souhait, mais surtout et avant tout des pianos aux doux noms baroques... Piano d'étude, Piano épinette, Piano console, Piano à queue de concert, Piano trois-quarts-de-queue, Piano demi-queue, Piano quart-de-queue, Piano crapaud, Piano girafe, Piano carré ou piano-table, Piano de bateau ou piano commode, Piano-pédalier, Piano préparé, Piano jouet, Piano exceptionnel...

Mon père finit malgré tout par se lever de la banquette toute défoncée du camping-car. D’un pas lourd mais décidé, il se rua furieux vers la maison. Le sol tremblait sous sa rage. Je coiffais une des voisines du HLM sud-sud-ouest bercée par « La Toccata et fugue en ré mineur » de Bach, morceau préféré de ma mère, professeur de piano pour toujours.
Mon père expédia d'un regard Madame Yacouba, qui fila sans demander son reste, tenant fermement dans ses mains les extensions de cheveux qui restaient à poser. Il commit même le sacrilège ultime de rayer le 33 tours collector de Bach en voulant arrêter le tourne disque. L'Explication eut lieu :
— Qui c'est ?
— De quoi tu parles, papa ?
— Tu le sais très bien. Heureusement que ma petite fille est de mon côté... Elle m'a dit pour ta mère !
— Je ne comprends pas... Expliques-moi.
— Son AMANT... Son nouvel amoureux, si tu préfères. Je suis sûr que t'étais au courant. Qui c'est ? Comment il s'appelle ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?...
— Dis ! ou je vais tout casser là ! De toute façon, demain, tu m’entends, demain, je l'enlève de là-bas. Je m'en fous, je la kidnappe s’il le faut !
Il me força alors à lui avouer que depuis quelques semaines, ma mère Hannah me parlait régulièrement de cet homme, Georges. C'était un des résidents de la maison de retraite « Le Manoir du Crépuscule », où elle avait été placée voilà presque deux ans. Je gardais le reste pour moi.

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Ma mère m'avait d'abord confié que ce Georges chantait merveilleusement bien et rien que pour elle. Puis, à plusieurs reprises, il la fit danser jusqu'à l’étourdissement comme elle disait. Lors de ma dernière visite, elle m'a définitivement achevé en annonçant fièrement que cet être que j'imaginais retors et libidineux, l'avait embrassé (sur la bouche en plus !). Depuis, pas un seul jour ne passait sans que je cauchemarde sur ce « vieux beau » en train de profiter de ma mère.
Désemparée, j'ai alors prévenu mon frère qui était devenu son représentant légal. Mais cette démarche n'eut aucun impact sur la situation. Pourtant, mon frère ainé s'était pris au jeu du bon tuteur. Son nouveau statut au sein de la famille lui avait donné le droit de placer ma mère dans cette maison de retraite sans demander notre avis. Il avait même interdit à mon père de la voir ou de lui parler sans qu'il soit présent. Tout ça parce qu'il estimait que son « géniteur » était coupable de violences aggravées et d'abandon de famille.

Il est vrai que dans les années 50, mon père était considéré comme la star française du catch. A cette époque, quand il parcourait le monde lors de ses tournées, Jean le Géant avait bien sûr abusé des rencontres de passages, de l'alcool et des bagarres...
Selon mon frère, ce comportement déviant avait rendu ma mère « folle ». Il était comme ça : aigri, d’une méchanceté froide et implacable envers les siens. D’aussi loin que je me souvienne, il n'a toujours retenu que le côté négatif des choses. L’homme hautain et catho-coincé qu’il était, avait tout bonnement oublié les moments, certes rares mais si intenses, où notre père nous amenait en tournée. Nous étions alors les témoins privilégiés de cette atmosphère si particulière en coulisse où l’on assistait, à travers nos yeux d’enfants, à la transformation de papa en Jean Le Géant ;
Et, les présentateurs, Roger Couderc et consorts, qui hurlaient dans toutes les langues « Mesdames et messieurs, un tonnerre d'applaudissements pour... JEAN LE GEANT » ;
Et, ma mère en transe qui assistait aux combats dantesques de mon père ;
Et, lorsqu’il nous faisait monter sur le ring, nous portant à bout de bras en vainqueurs ;
Et, quand il embrassait passionnément sa douce, sa tendre, sa moitié, son tout, en criant à la foule de scander le mélodieux prénom d’Hannah.
Moi, je n’ai pas oublié ses images passées. Je ne les ai pas laissées derrière moi. Mon père nous a aimés même à cette époque ; aimés mal mais aimés à la folie !

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Après plusieurs tentatives de rencontres furtives et inachevées avec ma mère, se retrouvant à chaque fois au commissariat, mon père avait abandonné la partie. Depuis, il se laissait aller, léthargique, comme assommé par un coup féroce qu'il n'avait pas vu venir.
Mais, la petite étincelle dans ses yeux était revenue grâce à Ondine. Déterminé, il s’exclama :
— Maintenant, on ne va pas se laisser faire ! C'est fini le diktat. J'ai un plan... A... et même un plan B, au cas où !
— Et, c'est quoi tes plans ?
— Plan A, le plus efficace et rapide : je menace cet enfoiré de Georges et, je lui casse la gueule... pour le principe !
— Et, s'il porte plainte... ou tout simplement s'il oublie, s'il zappe...
— Comprends pas...
— Ça se voit que t'es jamais resté là-bas bien longtemps, papa. Certains sont carrément dingos, tu sais !
— Ben là, pas le choix, on passe au plan B : je la fais fuguer...
Mon père s’approcha tout près de moi et de ses mains gigantesques empoigna mes frêles épaules en m’expliquant froidement :
— T'as pas l'air de comprendre... Ta mère fugue... mais, elle fugue définitivement, je veux dire.
— T'as l'intention de la kidnapper !
— Non ! Elle fugue et je la récupère, c'est tout.

Après une discussion à bâtons rompus, mon père m'a convaincu comme toujours. Il avait dû y réfléchir depuis des semaines car, nos moindres faits et gestes pour l'opération « sauvetage de maman » étaient planifiés. Comme un vrai pro, d'un ton calme et assuré, il attribua une mission à chacun.
Il décida également que la phase de repérage ne devait pas excéder deux semaines, grand maximum. Nous étions en période estivale et le personnel de la maison de retraite était moins nombreux donc plus vulnérable.

Durant ces quelques jours qui m’ont paru une éternité, j’ai du me renseigner, lors de mes visites, sur toutes les habitudes du « Manoir du Crépuscule » (quel nom ridicule quand j'y pense !) : les horaires de rotation du personnel, les temps morts, les moments où ma mère était seule, le va-et-vient quotidien et les possibilités d'entrées et de sorties des familles de résidents. J'ai également loué une voiture sous un faux nom auprès d'un particulier sur internet.
Mon père, lui, s’est amusé à jouer les espions avec Ondine. C'était pas très discret, un géant et une petite fille, mais on n’avait pas le choix ! Armé d'un appareil photo, il passait, de jour comme de nuit, devant la résidence pour repérer l'endroit idéal du « kidna-fugue » de ma mère. Le reste du temps, il réparait le camping-car et l'avait même repeint en mode camouflage. Cette opération a profondément déplu à Ondine qui vit disparaitre ses merveilleuses couleurs arc-en-rouille au profit d’un mélange saumâtre de gris métallique et kaki pas du tout à son goût.
Malgré tout, notre petite fée prit sa mission très à cœur. Elle avait conscience du rôle central qu’elle devait jouer. Du haut de ses six ans, Ondine savait qu’elle était notre partition majeure, notre Toccata.
Elle transmit donc le petit mot à sa grand-mère : « RDV CHUT !!! 15/08 12H15 PERGO SEULE !!! ». Elle agissait vite mais avec une extrême précaution et la précision d’une Mata Hari en devenir. Après s'être assurée que personne ne l’écoutait, que sa mamie avait bien compris le contenu du message, elle avait repris le bout de papier pour le mettre dans sa bouche et le mâcher jusqu’à ce qu’il soit si humide qu’en un coup de chasse d’eau, il disparut à jamais. Ondine ne manquait pas d’imagination pour rendre certains moments inoubliables.

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Le 13 août, nous étions prêts. Mon père, en bon chef de clan, rassembla ses troupes, devant l’immense tableau blanc plein d’indications, de schémas et de photos, pour faire un dernier point :
— Bon, les filles, c’est bientôt le grand jour !
— Alors, qu’est-ce que t’as décidé ?
— L’opération commence dans deux jours, le dimanche 15 août, y a beaucoup moins d’effectifs. Dix personnes tout au plus. Selon Météo France, il fait beau. Ta mère en profite pour faire une petite balade dans les jardins. On se rejoint derrière la pergola, au niveau du petit portail vert. A midi et quart, juste après le déjeuner et pendant la pause clopes.
— C’est... C’est pas un peu rapide... un peu précipité...
— Mes petites... Mes chéries...
Il se jeta sur nous. Ses gros bras nous entouraient, nous serraient si fort. Ses immenses yeux verts nous fixaient intensément. Il pleurait... Nous pleurions... au beau milieu du garage. Ondine, la voix pleine de sanglots, essaya de le retenir une dernière fois :
— Papi, Papi, tu pars ? T’es sûr ?
— Oui, ma petite fée mais papy te promet qu’il fera tout pour te donner des nouvelles et te retrouver un jour. Promis. La main sur le cœur. Je... je vous aime...
Deux jours plus tard, mon père mit son plan B à exécution. Tout était réglé comme du papier à musique.

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Madame Yacouba était finalement revenue se faire coiffer. Les yeux dans le vague, je pensais très fort à mes parents. Derrière moi, Ondine jouait au chef d’orchestre sur « la Toccata et fugue en ré mineur ». Je ne pus retenir mes larmes...
Mon père fit toussoter puis vrombir le moteur du vieux camping-car. Assise à ses côtés, Hannah frétillait d’impatience. Elle posa sa main délicate sur la cuisse de son homme. Elle la serrait de plus en plus fort comme si elle devait se pincer pour croire en un rêve devenu réalité. Amoureuse comme jamais, elle se pencha pour lui poser un tendre baiser sur la joue et lui murmura à l’oreille en souriant malicieusement :

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Georges n’a jamais existé.

Et, ils vécurent heureux le temps d’une Fugue en Ré mineur...

PRIX

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Felix CULPA · il y a
Je découvre trop tard ce beau récit, mais le plaisir de la lecture demeure intact ! Je vous invite à découvrir mes textes en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apparition-disparition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Marie-Françoise · il y a
Humour tendresse et musique, bain de volupté merci je vote
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Claire Bouchet · il y a
Une nouvelle que j'ai pris plaisir à découvrir.
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JiJinou · il y a
Merci Claire.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bonne chance !
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Jusyfa · il y a
Mon soutien pour ce très bon texte , bravo +5.
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Utilisateur désactivé · il y a
Connaitre la musique , c'est épatant !!
récemment , je démarre l'étude du piano avec internet via you tube d'un coté et un bouquin distrayant " le pîano pour les nuls " !!!
bravo et vivement les résultats de cette finale trés disputée ! !!
dans quelQues années , je saurai jouer la toccata de ré mineur de BACH §§ Merci à vous pour ce texte épatant et à ces cours de piano sans profs !!
formidable !!

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JiJinou · il y a
Merci Blanc66. J'avoue avoir moi aussi toujours eu envie de savoir jouer d'un instrument. Bonne chance à vous pour le piano et accrochez-vous.
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Jarrié · il y a
Votre visite, je la bénis! quelle émotion ! Plus vrai que vrai, de plus l'octogénaire que je suis a une raison particulière d'apprécier plus que quiconque ce récit.
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JiJinou · il y a
Merci Jarrie. Vous ne pouvez pas savoir comme ça me touche ce commentaire. A bientôt.
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Ysé · il y a
Ah très réussie cette nouvelle musicale!
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JiJinou · il y a
Merci Ysé.
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Chantal Sourire · il y a
Réréré..Je vote !
Je suis en finale avec 3 textes, le trio, la maîtresse et sous les pavés la plage. Si vous avez envie de passer...

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JiJinou · il y a
Merci Chantal...Vous êtes une pointure avec vos trois textes en finale. Quant on sait combien c'est difficile d'y accéder. Bravo et je suis flatté que vous soyez venu à ma rencontre. A bientôt.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour vos mots qui me touchent, Jijinou !
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Hervé Mazoyer · il y a
La toccata ? C est du Bach non... en tout cas je découvre ce texte et j ai passé un très bon moment. +5 bonne finale à vous...
Si le souhaitez et surtout si il vous plait vous pouvez soutenir le péril vert en finale automne de la catégorie nouvelle. Très amicalement.

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JiJinou · il y a
Merci pour votre soutien Hervé. Je passerai dans la journée vous lire.
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