9
min

Fugue

Image de Jean Dallier

Jean Dallier

11 lectures

0

Fugue
Le vieil homme lève la main pour frapper à la porte, mais hésite. Une fois de plus, il tape ses bottines par terre, secoue la neige de sa veste et de son sac à dos, retire ses gants fourrés et troués et les glisse en poche... Mais il n’ose pas encore. Il ôte de la tête un chapeau de feutre bosselé, le secoue et le chiffonne dans sa main crispée. Enfin, il se décide.
Après quelques secondes, des petits pas résonnent dans le corridor et la porte s'ouvre lentement.
⎼ Jérôme ! Tu es revenu ! Chouette ! Maman, viens voir ! Grand-père est de retour!
Le vieil homme se penche vers la fillette et sa longue chevelure coiffe la petite tête blonde d'un bonnet de laine grise.
⎼ Oh, Jérôme, je suis si content que tu sois là ! Entre vite et viens te réchauffer.
L'enfant saisit la main du vieil homme et l’entraîne le long d'un couloir sombre qui aboutit à une cuisine où brille une faible lumière jaune. Une jeune femme, debout devant un évier, s'essuie les mains à la hâte et se tourne vers le nouveau-venu.
⎼ Ainsi, te voilà, toi ! Le froid a fini par avoir raison de ta résistance.
Elle se hausse sur la pointe des pieds et effleure la joue poilue de son père.
⎼ Toujours aussi mal coiffé et rasé ! On dirait un homme des bois. Faudra que tu mettes un peu d'ordre dans tout ça ! En attendant, enlève tes grosses godasses et donne-moi ta veste que je la fasse sécher.
L'homme s'extirpe de son manteau en peau de mouton et se laisse tomber dans un fauteuil défoncé.
⎼ Alors, Fanette, montre-moi que tu as grandi et que tu es devenue forte.
Il lève un pied et la fillette saisit la bottine, tire, tire de toutes ses forces, puis, d’un coup, elle tombe à la renverse et éclate de rire, serrant la grosse chaussure sur sa maigre poitrine. La mère revient de la pièce voisine.
⎼ Mais papa, tu ne vas pas recommencer ! Regarde maintenant la robe de la petite ! Elle est toute sale !
Le vieil homme fait un clin d'œil à l'enfant et se penche pour retirer lui-même l’autre bottine.
⎼ Alors, je suppose que cette fois-ci, tu vas rester quelque temps, grogne sa fille en ramassant les deux chaussures pour les ranger dans le couloir. Antoine va encore me faire la tête, mais après tout, tu es mon père ! Tu as bien le droit de vivre un peu ici.
⎼ Oh, oui, Jérôme ! Tu vas rester chez nous très, très longtemps. On fera de longues promenades ensemble. Et puis, on ira faire du traîneau. Tu m'apprendras aussi comment marcher avec des échasses. Tu te souviens que tu me l'as promis. Nous...
⎼ Allons, Fanette, arrête d'embêter grand-père. Et je te l'ai déjà dit : cesse de l'appeler Jérôme. Ça ne se fait pas.
⎼ Mais pourquoi pas. C’est son prénom. Tu m'appelles bien Fanette, moi, alors que je suis ta fille.
Une gifle claque.
⎼ Tiens, ça t'apprendra à faire l’effrontée ! Monte dans ta chambre et termine tes devoirs.
L'enfant ravale ses larmes, esquisse un sourire mouillé à l’adresse du vieil homme et quitte la pièce.
⎼ Excuse-moi, papa, grogne la femme. Je me suis encore énervée. Ce soir, nous avons des invités et j'ai tant à faire, et voilà que tu débarques sans crier gare.
⎼ Ce n'est pas auprès de moi qu'il faut t'excuser, Lucienne. C'est Fanette qui a reçu le coup.
⎼ Eh bien, elle l'a bien mérité... Mais je t'en prie, papa, on ne va pas déjà se disputer.
Le vieil homme fait un sourire triste.
⎼ Non, tu as raison. Je te demande cependant de ne plus recommencer.
D’un geste de la main, la jeune femme balaie l'air devant elle et va vers le réchaud où une casserole mijote. Pendant qu'elle y tourne avec une cuiller en bois, elle demande :
⎼ Alors, tu as décidé de te ranger ? A soixante-douze ans passés, avoue que ce n’est pas trop tôt.
Un bref silence.
⎼ Remarque que tu sembles encore bien solide pour ton âge. Tu préférerais peut-être t'installer dans une chambre en ville ? Quelque part pas trop loin d’ici, ce qui te permettrait de garder ton indépendance tout en n’étant pas trop loin de nous.
Nouveau silence.
⎼ Oui, je sais, cette maison est la tienne... Ce n'est pas que je veuille t’en chasser, mais tu connais Antoine, il refuse de la quitter... et il ne peut souffrir ta présence. Et puis, il y a Fanette. Elle est encore si jeune, si influençable... Avec toi à la maison... tu comprends... Mais pourquoi tu ne dis rien ?
Le vieil homme hausse les épaules.
Sur la table de travail à côté de l’évier traîne un os de gigot cuit auquel adhèrent encore quelques lambeaux de chair. Il le saisit et se met à le rogner.
⎼ Oh, tu dois avoir faim ! Mais tu connais mes principes : on ne mange pas en dehors des heures de repas. Alors, si tu pouvais patienter une heure ou deux, le temps qu'Antoine rentre.
*
Trois jours plus tard. Un samedi. Lucienne est partie en ville pour faire des courses. Dehors, la neige se transforme en une pluie fine et glacée. Jérôme et Fanette jouent aux cartes. Après une vingtaine de minutes, l'enfant dépose son jeu et soupire :
⎼ Dommage qu'il fasse si mauvais dehors. On aurait pu faire une promenade dans la forêt. Les cartes, ça m'ennuie... Mais pourquoi maman tarde-t-elle à rentrer ? J’ai faim.
Elle se lève et va s’asseoir sur les genoux du vieil homme.
⎼ Dis Jérôme, comment ça se fait que tu ne réponds jamais à mon papa ? Il n'arrête pas de te houspiller et toi, tu te tais. Moi, à ta place, je ne me laisserais pas faire.
⎼ C'est bien pour ça que je me tais, pour ne pas me laisser faire. La parole dans une querelle, c'est comme de la paille sur le feu : elle ne fait que l'attiser.
⎼ Tu veux dire qu'en te taisant, c'est comme si tu lui répondais... Hum, oui, tu dois avoir raison. Mais moi, je n’y arrive pas.
⎼ Un jour peut-être.
L'enfant passe ses doigts fins dans la longue barbe blanche du vieil homme.
⎼ Dommage que je sois une fille. Je voudrais un jour avoir une grande barbe comme toi.
Le regard de Fanette erre quelques instants à travers la pièce, puis elle glisse à l'oreille du vieil homme :
⎼ Dis, Jérôme, tu ne veux pas descendre la boîte de biscuits qui est là-haut sur l'armoire. Je n’y arrive pas.
⎼ Tu es bien sûre que c’est ça que tu veux ?
⎼ Oui... mais maman ne serait pas contente.
⎼ Si c’est moi qui la descends, ce ne sera donc pas toi la coupable.
L'enfant fronce son petit front lisse et bombé.
⎼ Oui... tu as raison... je n'aurais pas dû te le demander
Elle se gratte le bout du nez.
⎼ Mais j’ai quand même envie d'un biscuit... Je crois que je peux y arriver toute seule. Mais je dois grimper sur une chaise.
⎼ Et ?
⎼ Eh bien... maman, elle ne veut pas que je mette les pieds sur les chaises rembourrées.
⎼ Conclusion ?
L'enfant hésite.
⎼ Tant pis ! Je le fais quand même, parce que j'en ai trop envie.
L'enfant pousse une chaise contre l'armoire et, du bout des doigts, elle réussit à saisir l’objet de ses désirs. Mais la boîte en métal lui échappe des mains, tombe à terre et s'ouvre, éparpillant le contenu sur le carrelage. Jérôme se lève et l'aide à ramasser les biscuits. Ils ont presque fini quand la porte s'ouvre et Lucienne entre.
⎼ Qu'est-ce que... Ah, cette fois, c'en est trop, papa ! Tu deviens vraiment impossible ! Retire-toi de là que je répare le gâchis ! Et ne marche pas sur les miettes, s’il te plaît ! Quand je raconterai ça à Antoine, il va encore piquer une de ces colères !
⎼ Mais maman, ce n'est pas Jérôme qui a fait tomber la boîte.
⎼ Toi, ne te mêle pas de ça ou tu reçois une taloche ! Allez, ouste, monte dans ta chambre jusqu'à ce que je t'appelle pour manger !
L'enfant hésite, mais sur un geste discret de son grand-père, elle quitte la pièce en traînant les pieds. Le vieil homme sort lui aussi.
Quand il revient, la jeune femme peste devant le réchaud. Elle se retourne et voit que son père a endossé ses bottes et sa veste de cuir. Dans sa main droite, il serre son vieux sac à dos.
⎼ Je viens te dire au revoir, murmure-t-il. Il est temps que je reprenne la route. N'oublie pas d'être heureuse... ne fût-ce que de temps en temps.
⎼ Mais... qu'est-ce que tu radotes ? Tu ne vas pas déjà repartir, juste aujourd’hui, alors qu’il pleut... Oh, papa, je m'en veux de m'emporter sans cesse !... Et puis, tant pis ! C'est peut-être mieux ainsi. Tu vas aller t'installer en ville ?
⎼ Je verrai. Embrasse Fanette de ma part.
⎼ D’accord... mais dépêche-toi. Elle pourrait descendre et...
Sans mot dire, le vieil homme saisit sur la table une baguette de pain, la fourre dans son sac et sort. Il traverse la cour, jette un dernier regard sur la façade de la vieille demeure qui l’a vu naître et se dirige vers la sortie du hameau. Après quelques minutes, il repère un hangar au milieu d'un pré et s’y dirige. Même ouvert à tous les vents, ce sera un excellent refuge contre la pluie. Avec son canif, il coupe les ficelles entourant une balle de paille et l’étale dans un coin. Poussant un soupir d'aise, il s'y laisse tomber, ouvre son sac et mord à belles dents dans la baguette de pain. Une fois rassasié, il sort de la poche de son manteau un petit livre relié de cuir, aux pages racornies, et se met à lire. Bientôt, l'obscurité tombe et il s’étend de tout son long sur le lit improvisé.
Une voix d’enfant le réveille. Le vieil homme se redresse sur les coudes.
⎼ Mais... que diable fais-tu ici ?
⎼ Oh, Jérôme, ne me chasse pas ! Tout à l’heure, de ma fenêtre, je t'ai vu partir et entrer ici. J'ai patienté pendant des heures en épiant le hangar, pour voir si tu le quittais. Dès que maman et papa sont allés se coucher, je me suis glissée dehors. Je veux partir avec toi.
⎼ Mais c'est impossible, ma chérie ! Tes parents vont te faire chercher et j’irai en prison.
⎼ Et tu as peur d'aller en prison à cause de moi ?
⎼ Non, là n'est pas le problème. Mais tu ne te rends pas compte de l'existence qui est la mienne. Tu auras froid et faim...
⎼ Tant pis. Je resterai avec toi quand même. Et s'ils me rattrapent, je m'enfuirai de nouveau. Je ne veux plus vivre dans cette maison... Et puis, tu sais, Jérôme, j'ai tout prévu. J'ai mis une grosse veste et pris quelques vêtements de rechange. De plus, j'ai raflé tout l'argent dans le tiroir du bureau de papa...
⎼... que tu vas te dépêcher de ramener, tu entends ! De toute façon, il n'est pas question que je t’emmène. Tu es encore beaucoup trop jeune pour ça.
⎼ Et toi alors, comment tu as fait quand tu étais enfant ? Tu m'as raconté que tu t'étais enfui de chez toi à douze ans.
⎼ Mais toi, tu n'en as que dix... et puis, tu es une fille.
⎼ Qu'est-ce que ça fait ? Tu crois que si j'étais un garçon, je serais moins malheureux ?
⎼ Sans doute que non... Mais n'oublie pas que ma première fugue, je l’ai faite en pleine guerre.
⎼ Eh bien, pour moi, c'est la guerre aussi. Se faire gronder à longueur de journée, avec des gifles et des fessées en plus, comment tu appelles ça ?
Le vieil homme ne peut se retenir de rire et ébouriffe les cheveux de l'enfant. Il sort de ses poches le reste de pain de la veille.
⎼ Bon, en attendant, mange ça !
⎼ Non, garde-le pour toi. Moi, j'ai prévu autre chose pour mon petit déjeuner.
Elle sort de dessous sa veste la boîte en fer blanc qu'elle a fait tomber la veille dans le salon.
⎼ Ce n'est pas maman qui va pleurer sa perte, dit-elle en y plongeant la main. Elle n'aime pas les biscuits. Mon père, par contre... Tiens, prends ces deux là, ce sont les meilleurs. Il y a du chocolat dessus.
A travers l’ouverture, le vieil homme observe le remue-ménage devant la maison de sa fille. Quatre policiers viennent de débarquer d’une fourgonnette. Deux prennent bientôt la direction du village tandis que deux autres suivent à pied le chemin menant vers le pré, passent la clôture et viennent droit vers le hangar. Ils ne sont plus qu'à une dizaine de mètres quand l'enfant surprend le regard du vieil homme, se retourne et aperçoit les deux hommes en uniforme. D'un bond, elle est debout et crie :
⎼ Dépêche-toi, Jérôme, il faut s’enfuir !
Affolée, elle saisit son grand-père par la manche et veut l’obliger à se lever.
⎼ Trop tard, grogne-t-il. Et puis, tout compte fait, ça vaut mieux ainsi.
L'enfant se précipite vers la sortie et, profitant de la surprise des policiers, elle court en direction de la forêt proche, mais un des deux hommes se lance à sa poursuite et la rattrape.
⎼ Cours, Jérôme ! crie-t-elle, à bout de souffle.
Le vieil homme se lève et sort du hangar. Le second policier braque son revolver sur lui.
⎼ Rengaine ton arme, Gérard, je ne suis pas dangereux. Ramène cette enfant à ses parents et qu'on n'en parle plus.
Malgré les pleurs de sa femme, Antoine dépose plainte contre Jérôme pour vol et tentative d'enlèvement de mineur. Le vieil homme passe trois jours en prison, mais l'interrogatoire de Fanette le disculpe rapidement. Quand il quitte le commissariat, le premier soleil du printemps réchauffe le paysage et, d'un pas allègre, il se dirige vers la sortie du village. Il fait un détour pour éviter de passer devant la maison de sa fille et, par une route de terre, il s’enfonce dans les bois. Mais il n'a pas fait cent pas sous le couvert des arbres qu'une voix joyeuse résonne derrière lui.
⎼ Je savais qu'ils te laisseraient partir aujourd’hui, Jérôme. Mon père m'a donné une fessée parce que j'ai dit à la police que c'était moi qui avais pris l'argent et les biscuits. Alors, je l'ai mordu dans la cuisse. Il le méritait bien, tu ne trouves pas ?
⎼ Mais que fais-tu ici ? Tu es censée être à l'école.
⎼ Je suis partie pendant la récréation. Mais regarde, j'ai préparé ma fuite. Mon cartable est bourré de nourriture et...
⎼ Fanette, écoute-moi bien ! Tu sais combien je t'aime, mais il m'est impossible de t'emmener. Ils finiront par te reprendre et, cette fois, ils ne me rateront plus.
⎼ Non, je ne retournerai jamais chez mes parents ! Sans toi, la vie est tellement ennuyeuse ! Et si tu refuses de me prendre avec toi, je m'enfuirai toute seule.
Le vieil homme passe la main dans son abondante chevelure blanche, puis sur son visage, comme pour en effacer la fatigue et l’âge.
⎼ Et si nous rentrions tous les deux chez toi, tu accepterais de revenir avec moi ?
⎼ Tu veux dire que tu renoncerais à partir au loin pour moi ?
⎼ Disons que nous pourrions essayer de vivre tous les deux dans ma maison... je veux dire avec ton papa et ta maman.
⎼ Mais j’aimerais quand même mieux que tu partes au loin et que tu m’emmènes.
⎼ Oui, je comprends. Mais je crois que le moment n’est pas encore venu. Un jour peut-être... quand tu seras plus grande...
⎼ Mais plus tard, Jérôme, tu seras trop vieux !
Le vieil homme fait un clin d’œil à sa petite-fille.
⎼ Une chose que je ne t’ai pas encore dite, c’est que je possède le don de l’éternelle jeunesse. Mais garde ça pour toi, hein ! Ce sera notre secret à nous deux.
Il saisit la main de la fillette et ils font demi-tour. Elle lui adresse un sourire confiant.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,