Fugue

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"Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d'être sauvés, ceux qui ne bâillent jamais, qui ne disent pas de banalités, mais qui brûlent  [+]

Je suis partie comme on survit à une explosion : sans vraiment en avoir conscience, cherchant uniquement à avaler l'air tout autour, à grandes inspirations, sans gesticulations inutiles, les épaules affaissées et le buste en avant, penchée du côté où j'aurais pu sombrer. Je n'ai pas voulu regarder derrière moi, j'ai comme enjambé tous ces corps désarticulés, ces vies qui s'échappaient et qui m'échappaient, j'ai évité leurs derniers souffles, de peur, de reproche, leurs ultimes regards de terreur et d'étonnement mêlé, pour ne m'occuper que de moi.

 

J'ai serré à m'en faire mal aux articulations le passeport enfoui dans la poche interne de la veste de daim noir que mon père m'avait offerte deux décennies auparavant, quand je n'étais encore qu'une jeune femme mariée, mère ingénue d'un duo gémellaire trébuchant et balbutiant, enjouée et sûre de suivre un chemin stable néanmoins tracé, parfait produit d'une éducation conventionnelle de deux parents qui toute leur existence avaient mélangé tradition polie, respect des apparences et silence hypocrite, ne rien dire des difficultés du couple ! Mais qui finalement la porte fermée sur les invités des samedis soirs arrosés se livraient à un simulacre de guerre amoureuse, laissaient hurler les reproches après les non-dits mais finissaient par renoncer tout de même et se couchaient dans le même lit froid devenu linceul d'un amour perdu. Veste vestige de ma jeunesse et conservée par fierté puérile et coquetterie vaniteuse de femme: vingt ans ont passé et silhouette de jeune fille, je peux l'endosser encore!

 

Je n'ai emporté avec moi qu'un petit sac de voyage : ma liseuse, quelques affaires de toilette, de la lingerie sans prétention ni dentelle, deux pantalons et deux tee-shirts, un plus grand pour dormir -si toutefois le sommeil daignait me revenir puisque depuis plusieurs mois, mes nuits cependant bien moins difficiles que mes jours, n'apportaient plus de repos, uniquement l'angoisse de recommencer le lendemain dans le même néant que la veille-  et une paire de chaussures de rechange...finalement pour une femme que mes amis décrivent comme plutôt élégante en général, apprêtée – mais prête à quoi et pour qui, je me le demande aujourd'hui ?- le minimum vital n'a pas été si difficile à boucler. Et puis, décembre, c'est l'été en Australie, nul besoin de vêtements chauds, ma veste ne me cacherait qu'au départ, et peut-être au retour, si j'y arrive.

Je ne peux pas dire que je m'y attendais, ou que j' avais réfléchi,  préparé de longue date cette fuite, non, rien n'a été plus soudain dans ma vie que ce brutal besoin de faire le vide autour de moi, de trancher dans le vif quitte à faire mal à ceux que j'aime, de n'être plus ni responsable des autres, de leurs attendus, ni de moi, juste vider mon compte en banque personnel et acheter un billet d'avion pour Sydney en imaginant que la durée des vols, le décalage horaire, le dépaysement, la langue permettraient de prendre le pouls de mon envie de m'éloigner -temporaire ou définitive- puis le jour dit, fermer la porte à clef, mettre un pied devant l'autre, se rendre à Roissy en taxi, ne surtout parler à personne, n'appeler personne, couper la géolocalisation du téléphone -finalement le jeter dans la poubelle des toilettes avant de passer les formalités- s'installer dans son siège, espérant un voisin peu bavard, endormi ou captivé par les écrans, avaler les somnifères emportés avec plusieurs verres de champagne bon marché pour  enfin émerger, débarquer dans un hôtel de centre-ville ou sur Circular Quay...et attendre la suite, laisser les événements s'enchaîner, guetter la tempête si elle doit se lever et m'emporter, ou l'accalmie si mon esprit veut bien coopérer.

 

Ce matin, comme tous les précédents matins depuis deux semaines, assise sur la plage le long de la promenade du bord de mer, j'ai assisté au lever de soleil sur les ferries. Cette aurore de vagues toujours recommencées, c'est elle qui éclaire mes pupilles et me force à garder les yeux ouverts ces derniers jours. J'y ai vu comme chaque fois les joggeuses et les adeptes de yoga, seules dans leurs habitudes, tellement sûres de se faire du bien, tellement prises dans les rouages de leurs journées bien réglées et je me suis sentie encore plus à la marge. Ici le monde ne tourne pas différemment d'ailleurs, les femmes répètent les gestes mécaniques qu'on leur souffle de faire : comme le lait sur le feu, elles surveillent leur ligne pour ressembler aux nymphettes débutantes des publicités et des séries des plates-formes vidéo le plus longtemps possible. Elles refusent ce qui les signale comme de la chair bientôt périmée, les bourrelets, les rides, les tâches sur les mains, le cou, le visage, l'empâtement de la vie qui lentement emmitoufle, arrondit, fait disparaître les courbes qui faisaient naître le désir des hommes et des femmes...elles savent que disparaître dans leurs yeux ardents, c'est déjà mourir un peu. Je me découvre cynique : j'ai la critique facile, le sarcasme arrogant de celles qui n'y croient plus.

Maintenant que je suis à l'autre bout du monde, je ne risque plus de croiser de visages connus, je n'ai plus à faire semblant, je n'incarne plus personne, j'ai cessé les représentations. Mais je ne sais pas ce qui a déclenché cette perte de mon identité ou plutôt ce qui a généré le besoin d'abandonner tous ces costumes pour n'être plus que nue, n'être plus que ce pauvre moi.

 

J'ai longtemps vécu en apnée, ayant l'impression d'être engluée dans un magma de contradictions, et d'être ficelée par mes obligations d'épouse et de mère. Mais c'est une des hontes que je n'ai pas à affronter maintenant : j'ai laissé derrière moi mes enfants, oui, mais des adultes, en route pour leur propre histoire : un fils qui termine son internat en chirurgie cardiaque et qui compte partir s'installer au Canada, son plan de bataille bien organisé depuis le lycée, la famille en riait de le voir tellement sûr de sa réussite, moi je savais que ce qu'il avait décidé pour lui, c'était le souffle qui le libérerait du choix des autres ; et puis sa sœur, qui se cherche encore entre le théâtre, la danse et la musique mais qui a depuis toujours, depuis ses premières ambitions de jeune fille, su dans quel sens irait sa vie...celui de la scène : être en perpétuelle représentation, incarner d'autres existences que la sienne, vivre mille fois plutôt qu'une. Je lui ressemble plus qu'elle ne le croit. Oui, dans ce sens. J'ai mieux grandi avec sa légèreté qu'avec le poids de toutes mes expériences. J'ai toujours été actrice dans ma propre vie en quelque sorte, mais j'ai joué les rôles que d'autres m'avaient attribués d'office, sans prendre le temps de les remettre en question. Une erreur de casting en quelque sorte.

 

Le seul qui doit se demander où je suis pour l'instant, c'est mon mari. Suis-je encore juste énigmatiquement en retard de quelques jours à mon domicile ou déjà dramatiquement disparue, enlevée, partie ?

A quel moment ai-je cessé d'accueillir la vie pour n'être plus qu'un réceptacle d'informations et de consignes, une coquille vide, un copeau de sentiment, une automate froide en dedans ?

Je suis, si ce n'est fautive, a corrigé le psychiatre que j'ai rencontré ces derniers mois, évidemment à l'origine de mon incapacité à faire face : j'ai accepté d'être infantilisée toute mon existence avec mon époux au point que même mes enfants ont revendiqué le droit de me conseiller, de me dire comment organiser mon emploi du temps, autour d'eux, autour de leur père et ont fini par prendre des décisions à ma place. De minimes abdications de moi-même en francs abandons de mes désirs, je n'ai plus été adulte depuis tellement longtemps. Ils m'ont entourée d'un coton moelleux, j'ai abandonné la lutte très rapidement, cherchant à ne déplaire à personne et je me suis retrouvée bâillonnée. Et puis eux sont partis, et j'ai eu le sentiment d'être orpheline. Distorsion d'une vie qui cherche à se dérober de la réalité. 

 

Avant mon départ, j'ai essayé la thérapie du mensonge et de l'adultère. J'ai laissé un autre homme me toucher, me pénétrer, me cambrer et j'ai cherché à savoir si les vibrations dans mon ventre étaient plus puissantes parce que nouvelles, après tant d'années à n'avoir senti que les mains de mon époux, à n'avoir que gémi timidement pour signifier un accord tacite de circonstances. A avoir étouffé la violence des corps qui se brûlent et s'irritent. Il a fallu pour cela prendre le risque de se coucher nue dans les bras d'un homme neuf mais dont je savais si peu, après les mécaniques rassurantes du couple officiel et respectable, dépasser la crainte d'être si près de la peau d'un autre que son odeur devient la nôtre, redouter d'être jaugée, calibrée, pour écarter les cuisses, se livrer et reconquérir en somme sa propre jouissance. Ou pour être vue de nouveau. Pour ne plus se sentir transparente. Pour remplir cet espace gigantesque et vide à l'intérieur, viscéralement douloureux.

Cela n'a fonctionné qu'un temps très court : jusqu'à ce que la culpabilité et la morale ne viennent forcer au bélier cette guerre érotique.

Cet homme qui partage ma vie depuis trente ans a senti le danger mais comme le gardien d'un phare avant un cyclone, stoïque, sûr de son aplomb, merveilleusement stable, campé sur ses deux pieds, ancré dans sa réalité et ses murs, presque heureux d'une telle confrontation avec sa virilité.

 

Alors un jour, il n'y a plus eu que l'obligation de partir, l'impérieuse nécessité de quitter le navire, comme un rat qui sent la peste affluer. L'idée obsessionnelle, unique qui accompagne toutes les activités qu'on parvient encore à réaliser avec peine, qui voile et obscurcit les journées mais qu'on désire effleurer si l'on ne peut la saisir...S'exempter de ce monde de muselières et de barrières, esquiver les futurs coups qu'on sait ne plus pouvoir amortir ou encaisser.

 

Je vais devoir quitter Sydney bientôt, mes finances ne me permettront pas de rester dans cette ville pour m'y perdre. J'imagine longer la Great Ocean Road, pour admirer d'autres couchers de soleil qui confirmeront le cycle infini dans lequel ma minuscule existence s'inscrit, puis reprendre un avion pour la France depuis Adelaïde avant d'être totalement démunie. Puisque je n'ai pas les épaules pour rester à la marge, pour me fondre totalement dans la masse silencieuse des invisibles, ceux que le désespoir a poussé en dehors des rails, les livrant à la rue qui les dévore et les ecchymose. Retourner jusqu'à mon domicile, affronter les questions légitimes mais liberticides de la famille et des amis, recoller les strates de ma vie à l'aide de rustines hypocrites pour faire tenir ensemble mon corps qui se délite et mon esprit qui s'éparpille. Je ne crois pas être en mesure de justifier quoi que ce soit, plus maintenant.

Ou j'opte pour l'océan cette nuit, je me jette à l'eau et je nage jusqu'à l'épuisement. Cela justifierait le déplacement !

N'en déplaise à personne, je disparais seulement.

 

 

 

 

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