Froide Vengeance

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En compétition

Espiègle, sensible et têtue, je me sens surtout observatrice d'une époque à la fois trouble et passionnante. J'écris aussi sous le pseudonyme de Mayana LAUREN. J'ai publié "Ma Vie Avec (ou sans) ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2022
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Mark White avait pris l'habitude de se promener chaque matin dans Central Park, balançant sa canne d'avant en arrière comme pour accentuer la désinvolture avec laquelle il envisageait la fuite inexorable du temps. Un siècle d'une vie bien remplie viendrait bientôt plomber sa frêle carcasse, mais le sémillant médecin à la retraite s'en moquait comme de son premier stéthoscope. Et pour cause. Son dernier bilan de santé frisait l'indécence : une tension de jeune homme, des artères aussi peu encombrées qu'une autoroute du Nevada, une glycémie parfaite, un cholestérol inexistant, un œil de lynx et une ouïe de requin. En un mot : un spécimen, qui fascinait les spécialistes de tous poils.
Ce matin-là, la brume printanière annonçait une belle journée ensoleillée. Mark quitta son appartement de l'Upper East Side pour se diriger vers le Réservoir, endroit qu'il affectionnait tout particulièrement pour sa vue imprenable sur Central Park West, et encore plus en cette saison où les cerisiers en fleurs lui rappelaient la douceur de l'existence dans cette ville qui lui avait tant donné. Il s'arrêta un instant sur le pont gothique, le n° 28, son préféré, celui dont la courbe des ferronneries lui rappelait l'église de son enfance, loin, très loin des rives de l'Hudson. Il n'avait jamais regretté son départ précipité d'Europe ni son installation à New York, terre d'accueil qu'il avait tout de suite adoptée avec l'enthousiasme du conquérant. Après avoir fait le tour du Réservoir, il se dirigea tranquillement vers le sud, flânant dans les allées avec une insouciance presque arrogante. Il était encore tôt, et les quelques joggeurs qui croisèrent son chemin ne prêtèrent aucune attention au vieillard un peu voûté qui cheminait d'un pas alerte, ni à l'homme élancé au visage fermé qui le suivait à bonne distance et qui imaginait déjà les gros titres de la presse new-yorkaise le lendemain : « Meurtre mystérieux à Manhattan », à moins que des journalistes un peu moins scrupuleux ne s'aventurent d'emblée sur le terrain glissant de l'insécurité que l'on croyait pourtant en net recul...

***

Assis sur le rebord inférieur de la fontaine Bethesda, les mains jointes autour du pommeau de sa canne fermement plantée dans le sol, Mark semblait s'être assoupi, le menton replié sur sa poitrine. Ce fut un touriste italien qui, intrigué, s'approcha du vieillard, suffisamment près pour apercevoir la partie argentée du stylet qui lui avait transpercé le cœur.

***

Dans l'avion qui le ramenait vers Paris, Gaspard ne pouvait s'empêcher de frotter la cicatrice qu'il avait sur le bras tout en regardant le ciel cotonneux à travers le hublot. C'était devenu un véritable tic, lorsqu'il sentait la machine de ses nerfs se mettre en branle et s'agiter comme un diable à ressort dans la boîte perméable de ses émotions. Malgré l'avalanche de rides et de peau froissée que les années avaient imprimées sur le visage de Mark, Gaspard avait retrouvé avec stupeur cet air suffisant, ce même regard impavide, ces lèvres minces et serrées qui ne s'ouvraient que pour afficher un sourire carnassier, celui de la hyène émoustillée par la putrescence des corps, charogne parmi les charognes. Sa quête avait été le travail de toute une vie. Des années passées à traquer sans relâche celui qui avait fait de tout son être un champ de ruines. Alors lorsque son médecin lui avait annoncé qu'une maladie incurable le condamnait à plus ou moins court terme, il comprit qu'il n'avait plus de temps à perdre.
Il ferma les yeux et se repassa encore une fois le dernier acte de sa mission.
Mark ne l'avait même pas vu arriver, occupé qu'il était à donner du pain à quelques pigeons trop bien nourris. Gaspard s'était assis sur le rebord de la fontaine, et lorsque Mark avait tourné vers lui ses yeux malveillants, il avait sorti son stylet et regardé le vieux déchet droit dans les yeux. Tandis qu'il enfonçait la dague, il avait murmuré « matricule 4458 » et perçu, enfin, une lueur dans l'œil du vieillard, une expression d'effroi qui signifiait que l'homme avait compris.
Même dans les scénarios les plus fous, Gaspard n'aurait pas imaginé que le destin place sur son chemin un lieu aussi symbolique que la fontaine Bethesda comme théâtre de sa vengeance. Juste retour des choses.
Gaspard passa son index sur sa cicatrice, cette balafre qu'il s'était lui-même infligée soixante-huit ans plus tôt pour ne plus voir la marque indélébile que Mark Hauser, médecin au camp d'Auschwitz, avait incrustée sur son avant-bras.
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Reotine · il y a
Excellent! Bravo!
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup !
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Fred Panassac · il y a
Voilà une histoire agréable à lire par son cadre et son thème, New-York et le sombre passé d’un médecin centenaire, bien que le mot « vengeance » dans le titre nous en dise déjà la tonalité. L’ancien détenu doit être presque aussi vieux que son bourreau. D’habiles descriptions du vieillard et de sa victime et je suppose que Gaspard + Hauser n’est pas un choix laissé au hasard.
J’💕

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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Fred, pour ta lecture, ta fidélité et tes commentaires qui me sont précieux. En espérant te revoir bientôt :-) bises
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Les Histoires de RAC · il y a
Un récit bien mené avec des références éclairées ♪
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup!
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Marie Kléber · il y a
J'ai aimé la présentation des deux protagonistes. Même si on savait qu'il y aurait vengeance elle est finement amenée et on ne peut, en un sens, que la comprendre, devant tant d'horreur.
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Marie!
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Orane CP · il y a
Un texte d'une belle écriture. Le "Réservoir" du passé d'un salopard...
J'aime surtout la présentation du personnage au "bilan de santé frisant l'insolence" !

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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Orane :-)
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Patricia Besson · il y a
Très belle écriture et beau texte. Je vous découvre. Bravo j'ai beaucoup aimé
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Patricia d'être venue me lire! :-)
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Totalement fan ! De l'écriture et de la construction ! Bravo !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Pierre Hervé pour votre fidélité ! :-)
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Fred Jazz · il y a
Glaçant, mais bien joué !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup ! :-)
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour cette glaçante balade à Central Park !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Annabel ! :-)
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Viviane Fournier · il y a
Belle lecture ....récit qui nous emporte même si on s'attend au pire ....bravooo à vous pour tout ...l'idée ,les mots,la chute ...et le titre ...
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Viviane!

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