Frigorifiques

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Les pas vifs d’une jeune femme résonnent sur le marbre, derrière l’autel. La pénombre de l’abbatiale déserte en cette après-midi d’automne, noie les traits fins et décidés d’un visage protégé par le capuchon d’un anorak : la fourrure synthétique et l’allure sportive de la petite silhouette contrastent avec le raffinement des hautes bottes à bout pointu. Elle va et vient balançant son sac au bout de sa main gantée.
Ostensiblement éclairée et présentée à la dévotion des visiteurs, une boîte vitrée, enchâssée dans le marbre, contient un reliquat sacré : quelques ossements d’un moine égyptien, Antoine le grand, migrant posthume en Dauphiné. Au Moyen-Age, les Antonins, moines médecins, accueillaient ici en son nom, en leur hôpital-Commanderie, les victimes du mal des Ardents.Les malades s’agitaient, déliraient, se grattaient et pourissaient vivants sous la brûlure de la maladie appelée sur place « feu de saint Antoine ». Soignés à grands coups d’eau bénite et de processions, il fallait bien pour cautionner le rite, s’assurer de la présence réelle ou supposée de reliques importées à grand renfort de publicité cléricale pour attirer les curieux et les dons. C’est ainsi qu’a pu se construire une abbaye et son village abritant tous les métiers d’art et d’usage, transmis jusqu’à nos fêtes en costume , dans la patience et la répétition des gestes. Au fil du temps, les populations mieux nourries n’ont plus consommé de pain de seigle empoisonné par son germe, les troubles démentiels ont trouvé leur traitement scientifique et les Antonins ont quitté les lieux. C’est chez leurs remplaçants qu’a grandi Annabelle, dans la communauté de l’Arche toute proche. Souvent affamée de silence et de solitude dans le grouillement des activités et des hôtes, elle se rend dans la proximité des ossements, qui ne lui font pas peur, pour parler de ce qui lui fait peine ou de l’avenir, incertain comme le ciel au-dessus de la tête de toute personne normalement constituée autour de ses vingt ans. Sa fréquentation naturelle du saint l’a conduite à l’affubler de petits noms charmants, au gré des circonstances, recherchant son appui ou sa complicité ; elle n’aurait pas de meilleures relations avec un père.
Elle cale son sac à l’épaule, sous son bras, et rythme rageusement ses pas du claquement de son poing fermé, dans la paume ; elle essaie de se détendre en sifflotant « pretty woman » puis se fige et explose :

« Pourquoi ? pourquoi les hommes sont-ils si lâches ?...pourquoi, moi, est-ce que je n’ai pas vu, avant qu’on charge les carcasses dans le camion, que le chauffeur avait...refroidi un homme ?
Tonio, je te dis tout : tu as le crâne vide et tu ne réponds pas ; ça fait de toi un interlocuteur valable, comme dit ma sœur à Ottawa.
Ce que je trouve beau, avec une tombe, c’est qu’elle est muette : je sais que tu ne le répèteras pas, alors je te dis, à toi, le saint, toi le mort : les gens ne sont pas des anges ! il faut les surveiller tout le temps, pour s’en sortir indemne ! Fais ton boulot de saint, je ne le répèterai pas dix fois ! Moi je fais le mien qui est de surveiller ce que je peux empêcher d’arriver. »

Elle marche de long en large derrière l’autel puis enfile le corridor, à gauche du chœur.

« Surtout que ce n’était même pas un vrai mort, l’autre, là ! pourtant je l’ai bien cru, avec les chauffeurs, quand on a vu ce corps gris et raidi, on a tous pensé « c’est un crime ! »
Oui, c’est un crime de découvrir un humain tellement bousculé au milieu des carcasses de veau que les portes du camion refusaient de se fermer ! Il était entré comment, puisque les camions sont vides, la nuit, dans l’entrepôt ?
On voyait bien qu’il était étranger, enfin moi, je l’ai su tout de suite à sa bouche charnue et bien dessinée, ses cils de fille et ses boucles noires en dentelle de givre...
Parce qu’il ne fallait pas compter sur la couleur de sa peau pour identifier le continent d’origine : mon dieu, ce gris-bleu !
` Mais dieu de nom de dieu, qu’on me laisse faire mon boulot, j’aurais dû voir ! Quand les chauffeurs ouvrent les portes, ça fait une demi-heure qu’on est tous là, pendant que les compresseurs refroidissent le ventre des camions, puis chauffent l’habitacle. Comme le chef ne ramène ses moustaches qu’après avoir amené ses gosses à l’école, c’est moi, la stagiaire, qui distribue les itinéraires, les consignes, les terminaux de paiement. Ils me passent un café, leurs histoires et de grosses rigolades. Ensuite nous sortons, je contrôle la température à l’intérieur de chaque camion dont le chauffeur entrouvre les portes. Puis les rails de l’entrepôt acheminent à quai les carcasses. On charge, c’est net, calibré, traçable, pas un grain de sable dans l’engrenage...
Mais pourquoi ce chauffeur essayait-il de cacher ce qu’il avait forcément découvert avant le chargement ? Pourquoi ce roublard me répond-il en se tortillant, d’une voix de petit garçon : « Passque je n’voulais pas d’histoires...Je pensais m’en débarrasser dans un champ... » Pas d’histoires ! Il en a avec la police, maintenant ! pas moi, lui ! les histoires qu’on veut oublier ne nous oublient pas et nous reviennent en grand.
A ciel ouvert, tu entends, Tonio, il l’aurait déposé dans un champ ? Alors que même les chiens, on a l’obligation de les incinérer, j’ai des cours de droit, pour mon bac (elle respire, gonfle sa poitrine) professionnel de logistique, en alternance...Un étranger, ce n’est même pas un chien, un humain, même pas une personne ?
Tu sais que j’aime un étranger, comme on en rencontre à l’Arche : des peaux sombres, des nés ailleurs, accueillis ici, réchauffés, soignés, parfois adoptés. Je l’ai choisi pour partir, sortir de l’Arche comme on sort du ventre. J’y suis arrivée toute petite, avec maman qui n’avait pas peur de faire la cuisine pour trente ou soixante, selon les arrivages, et de s’imprégner le cerveau de théories non-violentes.
Il s’appelle Shanti, « la paix ». Trop de paix, trop de passivité, il faut qu’on s’en sorte, tous les deux. A deux on est plus forts et nous avons trop d’énergie pour continuer de frétiller dans un bassin zen avec des carpes végétariennes.
Ma sœur est partie se rafraîchir au Canada, elle a déjà deux petits, elle va bien trouver un troisième papa pour la famille qu’elle veut ? Si ça te choque, Tonio, tu n’as qu’à pas penser en ligne droite . L’hébreu et l’égyptien, c’est plein de lettres courbes, non ? »

Elle fait tout le tour du déambulatoire, derrière les stalles du chœur. Elle se retrouve devant une veilleuse rouge. Un tapis étouffe ses pas, elle s’asseoit enfin, frissonne, puis recommence à marcher de long en large derrière l’autel, levant les yeux vers l’orgue muet qui cache en partie la rosace, au fond de la nef. Puis elle parle à nouveau, à voix plus sourde, à l’occupant présumé de la châsse.

« Shanti, il n’y a pas moyen de lui faire dire « je t’aime ». Mais je sais que l’amour, ça existe entre nous, sinon pourquoi se lèverait-il le matin à quatre heures pour m’accompagner à l’entrepôt dans sa voiture débris ?
C’est bien l’amour qui l’a sauvé, lui aussi, l’autre étranger refroidi dans le camion : je vois cette jeune femme aussi brune que lui qui jaillit en hurlant de l’entrepôt. Quand elle l’a vu, débarqué au milieu des carcasses, elle a vraiment giclé comme un torrent venu on ne sait d’où, avec une force incontrôlable...
Et de lui caqueter des mots en pleine figure, de le bercer, de le frotter pour le réchauffer, en lui soufflant de l’air dans la bouche, en nous adressant de grands signes désespérés.Vite, appeler quelqu’un, dans quel état il est, pas besoin de traducteur pour comprendre ça. J’appelle du secours et la police. Les chauffeurs, eux, restent figés comme une barquette de surimi autour de celui qui-ne-voulait-pas-d’histoires. Les hommes, quand quelque chose les dérange, on dirait qu’ils en perdent la parole ?
Quand le SAMU l’a eu réchauffé, les policiers nous ont traduit leur histoire (oui, Tonio, il y a des interprètes dans la police !).
Ils ont parcouru l’Europe à pied, en passant par les Alpes, pour traverser la Manche en camion : tous les chemins mènent bien à London ? Et nos camions, c’était un essai pour faire un peu de chemin. Ils se sont cachés une fois de plus, se sont laissé enfermer dans l’entrepôt. Et lui s’est glissé à l’intérieur d’un camion juste au début de la manœuvre de refroidissement, sans comprendre. Comme les portes sont bloquées automatiquement, il n’a pas pu sortir, mais elle, elle qui était restée à l’extérieur, cherchait partout un outil pour débloquer cette porte, le faire sortir, tout forcer, le délivrer...sans se faire remarquer...
C’est son cri, Tonio, son cri à réveiller les morts qui me déchire la poitrine : un cri pareil ne s’arrête que lorsqu’il a ouvert les consciences après les oreilles ! Je l’ai là, ce cri , dans les oreilles, et tous ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de l’entendre, avec moi. Ils comprennent que c’est grave, que ce gars qui n’a déjà plus de couleur humaine sur les saillies de son visage, elle ne lui survivra pas s’il ne reprend chair et vie ! elle porte un genre de sari, Tonio, on voit son ventre rond... »

Elle se déplace vers la statue de saint Antoine, dans la chapelle, vers la sortie.

« Tu vois, Antoine, maintenant que tu es habillé, et que tu souris, debout, dans ta robe, tu m’impressionnes. Je sais que tu n’es pas plus là qu’ailleurs, tu n’es pas là-bas non plus, dans tes restes.Tu es partout où je regarde, et je me sens regardée.Regardée avec bienveillance, regardée, pas jugée. J’existe, quand tu me regardes. C’est de l’amour, tu sais, quand on regarde sans juger ?
L’amour. Faire l’amour. Faire un enfant. Pas un enfant de l’amour. Un enfant du désir. Tu vois, tout-à l’heure, en rentrant, je prends mon bain, même si c’est dans un baquet et qu’on chauffe l’eau dans des bouilloires, sur la cuisinière... et je me dis tout doucement : « Maintenant. C’est maintenant, au printemps, que ta grosse va nous faire un enfant » Oui, je suis sa grosse, parce que c’est vrai, et je l’appelle « mon gros ». Ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre d’être gros, en Inde, ou même vivant, à trente ans. »

Elle oblique rapidement vers la sortie, calculant :

« Le stage d’entreprise des « Frigorifiques Réunis » finit au printemps, deux mois de cours et le bac, vacances et je pose le bébé à Noël, dans la crèche, à côté du plus célèbre Juif palestinien de l’histoire. Oui, oui-oui... Mais...qu’est-ce que c’est que ce bruit ? »

Les portes de l’abbatiale viennent de se fermer automatiquement, comme chaque soir, à six heures.

« Ah non ! non, ce n’est pas possible ! Pas moi, pas maintenant ! »

Elle court et frappe, du plat des deux mains, la porte latérale, se rue sur les portes du fond, aucune chance, elles ne s’ouvrent que pour les solennités...Alors penaude, désolée, elle se dirige vers la première chapelle du fond, qui abrite une collection de hallebardes, ce qui est bien étrange, pour une église...Puis baissant la tête, elle passe directement dans la chapelle d’à côté, sans retourner dans l’allée : sept ouvertures ont été pratiquées dans les murs des chapelles latérales, qui débouchent toutes sur celle du Saint-Sacrement, avec la veilleuse qui scintillait, quand elle est entrée, il y a une éternité... Sa voix s’élève, dans un sanglot :

« Antoine, tu m’entends ? ouvre la porte ! j’ai peur du noir ! »

Pas de réponse. Alors elle martèle nerveusement les dalles, fait trois fois le tour de l’église pour se réchauffer, emprunte l’escalier interdit qui monte au triforium, cette galerie qui court tout le long des murs de la nef et d’où le son est si beau, quand les chanteurs s’y installent pour un concert. En redescendant, elle sent un talon se déboîter, elle marche de travers à présent, se répétant un vieux proverbe anglais
« Quand il y a une volonté, il y a toujours un chemin, quand il y a.... Mais qui va me trouver là, maintenant, je suis coincée jusqu’à demain matin, qu’est-ce que je vais faire ?... Quand il y a une volonté, il y a toujours... Mais qu’est-ce que ça fait au monde que j’existe, ils vont croire, à l’Arche, que je suis restée dormir avec ma copine à Saint Marcellin, et puis avec ces murs de trois mètres, c’est normal que les ondes des portables ne passent pas... Quand il y a une...Alors c’est normal, personne ne va penser que je suis restée dans l’église, j’ai envie de vomir...Quand il y a une volonté, il y a toujours toujours, toujours un chemin....Tonio, il est où le chemin ? »

Passant une fois encore près de la petite lumière rouge, sur le tapis où son talon décide définitivement de se séparer du reste de la botte, elle se laisse choir sur la laine épaisse, sort sa lime de son sac et commence à se limer les ongles qu’elle laisse pousser pour ne pas les ronger, depuis qu’elle connaît Shanti, le jour de ses dix-sept ans .
Soudain, elle sursaute, sent une présence qui se rapproche. C’est un chien, qui s’est bêtement laisser enfermer pendant son petit tour derrière les stalles, dont on s’étonne parfois, pendant les visites, qu’elles sentent l’urine... Elle reconnaît le chien du forgeron de la place, si inoffensif qu’il se promène à son aise dans tout le village. Inoffensif, mais pas familier au point de se laisser approcher par une fille. Il s’installe à distance inopérante pour la caresse. Elle gronde :

« Si c’est ça ta réponse, Tonio, merci bien ! »

Le chien gronde aussi. Elle se lève, claudique vers la statue, allume toutes les bougies avec le briquet de fille organisée qu’elle a toujours dans son sac. Elle se retient cependant de fumer, par une habitude de respect séculaire comme en inspirent les pierres.
Deux heures, trois heures passent, les flammes faiblissent. Elle pleure, se demande si Shanti, si sa mère, si tout le monde la cherche, et si oui, pourquoi ne sont-ils pas encore arrivés jusqu’à elle ? De son père, elle n’a qu’une idée qu’elle s’est forgée sur le mystère de sa naissance : comment ses parents ont-ils pu décider d’aller pratiquer une insémination avec le sperme que son père avait déposé au frais dès le début de son cancer du testicule ? Comment, alors qu’il était si malade, cinq ans plus tard, de sa rechute, ont-ils appelé à la vie une future orpheline programmée ? son père a lâché la vie alors qu’elle n’avait même pas poussé son premier cri, et l’on voudrait que les hommes, tous les hommes, ne soient pas des lâches ? Elle gémit, s’assoupit, complètement gelée ; le chien vient se fourrer contre elle.
Soudain une lueur de lampe balaie l’entrée de l’église. La serrure, stimulée par une mauvaise clé, ne voulait pas céder, alors Shanti est reparti pour chercher l’original, accroché au tableau de la mairie.

« Annabelle, tu es là ? Nous on est là. »

A sa suite entre un troupeau de chercheurs oppressés, vaguement inquiets de cette forme affaissée sur les marches de l’autel, et qui ne répond pas.
Shanti la retourne, tout doucement, lui parle à l’oreille, réchauffe ses lèvres d’un baiser qui ne la stimule pas. Elle ne dort plus vraiment mais se sent incapable de répondre à une foule de curieux ; pourtant elle chuchote :

« Tu es là ? comment tu m’as trouvée, tu en as mis du temps ! »

« Tu n’étais pas au repas du soir, alors que tu ne m’avais pas prévenu ; ta mère s’inquiétait, comme toujours ; ta copine, que je suis allé appeler dehors, nous a dit que tu avais eu une rude journée...Et comme je voyais que le forgeron appelait son chien, on a cherché ensemble. Tu m’avais dit qu’en cas d’urgence, des fois, tu allais parler à Antoine, alors j’ai cherché avec lui qui ça pouvait être, Antoine...C’est ta mère qui a eu l’idée, mais on n’avait pas tout de suite la bonne clé... »

« Ma mère, je ne peux plus la supporter. On s’en va, Shanti ? tu m’emmènes ? je veux un enfant. »

« C’est toi, l’enfant. Alors on va grandir, bien s’occuper de toi et toi de moi, et quand on aura grandi, on verra. Les enfants, ce n’est pas une solution pour ceux qui ont mal à leur enfance ! Mais d’accord, pour commencer, on s’en va de là. Il fait trop froid. »

Dans l’obscurité retrouvée, la châsse de saint Antoine l’Egyptien brille faiblement ; jour et nuit une silencieuse présence veille sur Saint-Antoine et tous ses habitants.
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