FREUD

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Ernestine parce que le prénom est désuet, montblanc... à cause des stylos ! Que je n'ai pas, car j'écris au crayon à papier depuis... longtemps. De brèves histoires, pour en dire long  [+]

Préambule : à Lyon, devant l’hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu, dans l’abri bus qui dessert l’hôpital, une statue de Freud, représenté assis, a été érigée. De loin, jusqu’à ce qu’il soit récemment repeint en rouge, il était pris pour une personne attendant le bus. Le texte ci-dessous est (quasiment) vrai !

FREUD
Je salue Freud d’un bref signe de tête. Comme d’habitude, il ne me répond pas. Le fait d’avoir été peint en rouge il y a quelques mois ne l’a pas rendu plus aimable. Au moins est-il plus gai d’apparence. De toute façon, avoir érigé, devant un grand hôpital psychiatrique, la statue du psychanalyste viennois, représenté assis à un arrêt de bus, a quelque chose, en soi, de réjouissant. Etrange comme en matière de statue, on parait assis plus vivant que debout. La position a quelque chose de plus quotidien, de moins glorieux. Imagine-t-on le soldat inconnu assis ?
Douze minutes d’attente, indique la borne d’affichage. Même en compagnie de Freud, c’est long. D’autant que le banc en métal alvéolé n’a que peu à voir avec un divan. Je lis l’histoire de la fresque peinte sur le mur d’enceinte de l’hôpital. Quand sur ma gauche surgit Jésus. Au moins lui ressemble-t-il étonnamment : cheveux longs, visage et corps émaciés, sandales de pèlerin. Il engage la conversation. A l’évidence, il n’est pas d’ici. Je lui raconte Freud et ses différentes couleurs. Nous nous observons ; notre simple présence à cet endroit n’est pas neutre : attendre un bus devant une mairie ne signifie pas qu’on en sorte, mais le faire devant un hôpital psychiatrique exige qu’on ait à voir avec lui. Avec mon tailleur strict, qui suis-je pour Jésus ? Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur la question. Car nous rejoint un jeune homme sans dents, avec de grosses lunettes. Il nous parle, à Jésus et à moi, comme s’il nous connaissait depuis toujours. D’ailleurs il nous tutoie. Bien que je sois persuadée qu’il sorte de l’hôpital, il explique qu’il travaille dans une boulangerie, dont il est le meilleur ouvrier, parce qu’il fait quatre croissants en même temps, quand ses collègues en font deux, au maximum trois. Sans être sûrs du fait, Jésus et moi lui parlons comme à un fou, c’est à dire en souriant et en approuvant tout ce qu’il dit. Parce qu’on ne sait jamais : ses croissants pourraient peut-être nous exploser à la figure.
Le bus n’arrive toujours pas, et cela fait au moins vingt minutes que le panneau d’attente indique toujours douze minutes. A croire que la proximité de l’hôpital agit aussi sur les panneaux. Freud, Jésus, le boulanger et moi sommes tellement occupés à discuter que nous n’avons pas vu arriver le cinquième homme. Il traine une grosse valise et s’adresse directement à Jésus. Il s’exprime avec difficulté, mais je comprends qu’il est content. Il se dit guéri, ce qui n’est pas manifeste, car il paraît beaucoup plus fou que le boulanger, qui ne dit plus rien, un peu blessé de ne plus être la vedette.
Impossible de savoir si Jésus connaît vraiment ou pas l’homme à la valise, à qui il répond avec bienveillance mais de façon neutre. C’est alors, sans doute pour mettre fin à une situation d’incompréhension qui devient pesante, que Jésus me demande si je suis médecin. J’hésite une seconde. Sa question, fondée sur ma sage apparence, autorise une réponse positive. Mais dangereuse. Car si lui l’est aussi, il demandera mon nom, et le service dans lequel j’exerce. Répondre que je suis assistante sociale me tente un peu. C’est un bon compromis entre médecin et personne. J’indique finalement que je suis une passante qui attend le bus. Jésus a l’air surpris. A cet arrêt, il lui semble difficile d’être un inconnu lambda. Du coup il se tait ; que je sois passante ne lui donne aucune imagination. Dommage car mon statut autorisait toutes les libertés : je pouvais être une passante ambulancière, une passante vendeuse, une passante policière en civil... Le silence dure quelques secondes. L’homme à la valise en profite pour parler à nouveau. De manière si confuse que plus ou moins ouvertement les dos se tournent, ce que le pauvre homme n’a pas mérité. Alors je fais l’effort de m’adresser à lui, dans le langage aimable et neutre d’une passante sans identité. L’homme est satisfait d’avoir suscité mon intérêt et se lance dans une longue explication à mon adresse, qu’il conclut en faisant mine d’ouvrir sa valise. J’essaie de l’en dissuader. Que fait Jésus ? Il pourrait m’aider tout de même, la valise est peut-être bourrée d’explosifs. Trop tard. La voilà grande ouverte sur le trottoir. Jésus, lâchement, a tourné la tête et parle avec le faiseur de croissants. Dans le bagage, je vois une grande tristesse : de pauvres effets, entassés à la hâte, et des feuilles de journaux. L’homme à la valise a surpris mon regard et m’explique que le journal sert à protéger ses vêtements qui sont fragiles. Il n’est pas si fou : les mots des livres me servent bien, moi, à protéger ma tête.
C’est alors qu’un grand bruit nous fait nous retourner tous les quatre. C’est le bus ! Qui vient de passer sans s’arrêter...
Et de nous exclamer tous les quatre en chœur : « Mais il est complètement fou ce chauffeur ! »

Vénissieux octobre 2017
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