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Frère Georges

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Edouard Latour

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En compétition

L’homme qu’on introduisit dans la pièce semblait à peine vivant. À moitié nu, ses cheveux hirsutes étaient collés par du sang coagulé. Sa mâchoire était brisée, son œil gauche était crevé et sa main droite pendait sans vie le long de son corps. Il n’était qu’une plaie.
L’inquisiteur fit signe aux deux hommes qui le soutenaient de s’approcher.
— La patience du seigneur est sans limites, nous vous laissons encore une occasion de racheter votre âme en nous disant la vérité.
L’homme leva légèrement la tête vers son interlocuteur.
— Reconnaissez-vous avoir eu des rapports charnels avec frère Georges ? Reconnaissez-vous avoir tenté en vain de le convertir aux croyances des hérétiques appelés cathares ? Reconnaissez-vous, en punition de son insoumission, avoir eu recours à la magie pour le tuer ?
Thomas ne se souvenait plus combien de fois il avait répondu à ces questions. Il hésita un instant. Il savait que sa fin était proche s’il niait et aussi que le bûcher l’attendait s’il avouait. Il fit donc le choix d’abréger ses souffrances.
— Non, tout cela n’est que mensonges.
Alors que le bourreau s’approchait, l’inquisiteur prononça une parole que Thomas n’entendit pas. Quelques instants plus tard, il le vit portant une chaise de la main gauche et une cruche de l’autre.
— Asseyez-le, donnez-lui à boire et laissez-nous.
Les hommes s’exécutèrent avant de quitter la pièce. Thomas, interdit, se demandait ce que cela pouvait signifier. L’expression du visage de l’inquisiteur avait changé. Peut-être avait-il reçu des ordres, peut-être était-il lassé d’entendre les hurlements de Thomas.
— Dans peu de temps, frère Thomas, nos mondes se sépareront, il vous revient juste de choisir le moyen d’en sortir. Peut-être vous y retrouverai-je un jour, les voies du seigneur sont impénétrables. Avant de nous séparer, je souhaiterais satisfaire ma curiosité sur quelques points.
Ne sachant que faire, Thomas hocha faiblement la tête en guise d’acquiescement.
— Vous étiez très proche de frère Georges ?
L’homme resta silencieux, mais la faible rougeur qui traversa son visage mutilé tint lieu de réponse.
— Vous le connaissiez avant d’arriver à Flaran ?
Thomas se baissa en faisant une grimace pour attraper la cruche posée au pied de sa chaise et la porta à sa bouche avant de répondre.
— Il venait d’un village voisin du mien. Nous nous étions croisés plusieurs fois au marché aux chevaux à Condom. Son père était forgeron.
— Et c’est aussi là que vous êtes entrés en relation avec les Bonshommes ?
Thomas se raidit d’un coup.
— Je n’ai jamais eu de rapports avec ces gens.
— Leurs croyances vous intéressaient-elles ?
L’homme resta muet.
— Bernard de Montlezun dit vous avoir vu parler à l’un d’entre eux.
— Bernard de Montlezun dit beaucoup de choses.
Thomas crut deviner une sorte de sourire se dessiner sur le visage de l’inquisiteur. Peut-être l’inquisiteur hésita-t-il à dire un mot au sujet du père de frère Bernard auquel l’abbaye était très redevable. Pensif, il se leva et fit plusieurs fois le tour de la pièce en hochant la tête avant de se rasseoir. Il avait visiblement envie d’aborder un nouveau point sans savoir par quel bout la prendre.
— Racontez-moi... le malin.
...
Les convers Georges et Thomas avaient de la chance en ce matin glacial, ils étaient conviés à l’office célébré sur l’autel de la chapelle jouxtant leurs stalles. Le faible éclairage des quelques bougies donnait une allure dansante aux mouvements du prêtre. Au bout d’un moment, Thomas se rendit compte que son voisin fixait un point invisible au pied de l’autel. Celui-ci semblait absorber toute son attention. Il s’aperçut aussi que Bernard de Montlezun les regardait de loin.
Plus tard, lorsqu’ils se retrouvèrent en cuisine où ils avaient été affectés avec d’autres convers, Georges l’attira à l’écart.
— Tu l’as vu ?
— Quoi ?
— Le sol.
— Eh bien quoi ? Qu’est-ce qu’il y a sur le sol ?
— Tous ces dessins, c’est fascinant !
Thomas n’avait jamais fait attention au sol autour de l’autel et se contenta de froncer les sourcils.
— Qu’est-ce qu’ils ont de particulier ces dessins ?
— Je ne sais pas. Je n’avais rien vu de pareil. Je trouve ça fascinant, c’est tout.
Au cours des semaines qui suivirent, ces motifs devinrent une obsession pour Georges. Il se renseigna et apprit que les pièces sur lesquelles étaient dessinés les motifs étaient fabriquées dans l’abbaye. À partir de ce moment Thomas vu moins Georges. Celui-ci passait en revanche beaucoup de temps avec Bernard de Montlezun.
Et puis, un beau matin, alors que Thomas commençait à s’habituer à la séparation, il vit Georges arriver tout sourire. L’entraînant dans un coin, il lui murmura à l’oreille.
— Ça y est, je vais fabriquer les pièces des dessins.
...
L’inquisiteur écoutait avec intérêt le récit de Thomas.
— Et c’est là que tu as vu que le démon était entré en lui ?
— Oui, je crois. Il avait beaucoup changé et une lueur... démoniaque pouvait se lire dans son regard.
— Et ensuite ?
...
Très vite, frère Georges fit preuve de grandes compétences dans la construction de ces pièces et acquit une certaine renommée. Les seigneurs alentour en commandèrent et d’autres abbayes cisterciennes eurent vent de la grande qualité de son ouvrage. Il travaillait jour et nuit et les deux convers ne se voyaient plus.
Et puis, une nuit, Thomas se réveilla en sueur. Quelqu’un grattait la porte de sa cellule. Effrayé, il s’approcha prudemment et l’entrouvrit. C’était Georges.
— Je peux te parler ?
Quand la porte fut refermée, Thomas alluma sa chandelle et scruta son visiteur. Sa mine était effroyable. D’énormes poches s’étaient creusées sous ses yeux et son visage était olivâtre.
— Je ne vais pas bien.
— Avec le travail que tu réalises, ce n’est pas étonnant. Tu ne vis plus que pour ton travail. Tu devrais te reposer.
Une étrange lueur apparut dans le regard de Georges.
— Oui, la fatigue... certainement, mais... il y a autre chose.
— Quoi ?
— Je ne sais pas, il y a quelque chose en moi. Dieu me punit. Ou bien est—ce le démon qui s’est emparé de moi ? J’ai fait une chose affreuse.
- Quoi donc ?
Frère Georges ne répondit pas et enlaça son ami. Il regagna sa cellule peu avant les laudes.
...
— Tu reconnais donc avoir commis le péché de chair avec frères Georges ?
Thomas ne voulait plus rien nier. Plus rien n’était important pour lui maintenant, il n’était déjà plus de ce monde. Il ne voulait plus se cacher.
— Oui, je le reconnais. Georges est sans doute la personne que j’ai le plus aimée au monde.
— Tu blasphèmes !
— Oui, sans Georges, le monde n’a plus eu aucun sens.
Un frémissement secoua l’inquisiteur.
— Qu’est-il advenu ensuite ?
— L’état de Georges s’est rapidement aggravé. Il semblait avoir du mal à comprendre ce que je lui disais. Il se plaignait sans cesse du démon qui avait pris possession de sa tête et qui le faisait souffrir atrocement.
...
C’était un beau matin de printemps. De la fenêtre, Thomas aperçut Georges dans le potager. Cela faisait des semaines qu’il ne lui parlait plus. Thomas descendit les escaliers quatre à quatre pour le rejoindre. Il l’appela, mais Georges ne réagit pas. Arrivé à sa hauteur, Thomas lui toucha l’épaule. Le jeune convers se retourna en sursautant. Dans son regard, Thomas lut une profonde détresse. Des larmes coulaient le long de ses joues. Et c’est à ce moment que Thomas comprit : Georges était devenu sourd.
Tout à coup, il se rua à l’intérieur de l’abbaye, ses foulées semblaient aussi rapides que l’éclair. Thomas resta hébété plusieurs minutes sans savoir quoi faire. C’est alors qu’il entendit un bruit sourd. Juste en dessous du toit de l’abbaye, une fenêtre béait. Non loin du potager, le corps de Georges gisait sur l’herbe.
...
L’inquisiteur semblait captivé par le récit. Quand Thomas eut fini, il resta silencieux un moment en se caressant la barbe.
— Sais-tu avec quels matériaux Georges fabriquait ses pièces ?
Surpris par la question, frère Thomas réfléchit à son tour.
— Oui, il me l’avait dit : de l’argile et... du plomb.
Un instant, le visage qui faisait face à Thomas n’avait plus rien à voir avec celui d’un inquisiteur. Son regard était éclatant, il semblait transfiguré. Et puis, l’homme se rembrunit et appela le bourreau qui apparut dans l’embrasure de la porte.
— Cet homme n’a rien avoué. Finissons-en. Vous pouvez l’amener à la question.
Le bourreau le regardait sans comprendre, Thomas le suppliait. Aussi, il ajouta.
— Et faites-en sorte que sa mort soit rapide, cet homme a assez souffert.

PRIX

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Odile · il y a
Vous pouvez raconter dans tous les genres, moi, je vous suis ! Bravo et bonne chance !
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Edouard Latour · il y a
Merci
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Nadège fherec · il y a
Un grand talent pour raconter les histoires. C'est rare. Je suis sincère.
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Edouard Latour · il y a
Merci
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Julien1965 · il y a
Texte intéressant sur l’Inquisition en lutte contre les Cathares... Mon soutien ...
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michel jarrié · il y a
Bon récit qui tient en haleine, bien que le sort du pauvre Thomas ne laissait planer aucun doute.
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Scully68 · il y a
Toujours un plaisir de vous lire et de vous voir persévérer.
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Edouard Latour · il y a
Merci madame Scully 68
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Chantal Sourire · il y a
Une ambiance Nom de la rose, mystère et tension, j'attendrais une suite...Je vote !
Et vous invite à me lire, merci !

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Edouard Latour · il y a
Ok, je vais penser à la suite
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Patcrea · il y a
Très intéressant, mes yeux ne parcouraient pas assez vite pour connaître la suite...
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Ginette Vijaya · il y a
Bien écrit , captivant , mais la fin ne satisfait pas notre curiosité . Le texte dévoile des pans de mystère sans pouvoir satisfaire le lecteur .
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Edouard Latour · il y a
Il y a bien une logique pourtant peut être pas assez explicite. Le seul vrai mystère réside dans l'identité de l'inquisiteur.
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Charieau · il y a
dur moment bien décrit.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre originale, pleine d'intrigue et fascinante, Edouard ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est également en lice pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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