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Pierre Lieutaud

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Lorsqu’il aperçut les navires, Franz pensa à une hallucination. Un phénomène habituel quand on scrute la mer jour et nuit. Il s’étonna même que ce ne fut pas arrivé plus tôt. Il ferma les yeux, les ouvrit. Ils étaient toujours là. Son regard glissa sur l’horizon... Les longues silhouettes passaient au large, indifférentes au rivage où il était, seul dans la casemate tapie sur la dune.
Il les compta. Il y en avait quinze. Si c’est un rêve, il s’en ira comme il est venu, si ce sont des navires, ils sont loin. Voilà comment Franz se rassura. Le plus grand était un cuirassé à l’étrave effilée, aux tourelles superposées comme un jeu d’enfant. À sa poupe flottait un pavillon aux couleurs floues.... Il admira sa coque élancée, les longs canons jumelés, les fines passerelles, les deux cheminées trapues, inclinées vers l’arrière.
Et si c’était un mirage, se dit Franz en dévissant lentement le bouchon de son thermos. Il versa le café brûlant dans la timbale et but en regardant ses pieds, les petits monticules de sable éboulés, les herbes écrasées, les colonnes de fourmis, plus loin les touffes de pâquerettes accrochées aux dunes, les épineux couchés par le vent.
Des avions traversaient le ciel entre des processions de petits nuages joufflus. Là bas, les navires étincelaient au soleil levant, des pinceaux de lumière jaillissaient de toutes parts, rebondissant d’un bâtiment à l’autre. Comment une escadre inconnue aurait-elle pu s’approcher sans que personne de l’état-major, des avions de surveillance, des services d’espionnage, des chancelleries reparties dans le monde entier n’ait pu le savoir ? Impossible.
Il chercha à se calmer, maudissant les nuits de veille, les aubes grisâtres où le ciel et la mer se mélangent. Et puis il comprit. Ces navires qui tremblaient dans la brume appartenaient à son armée. Il assistait à une manœuvre secrète de sa flotte, si secrète que même lui, chargé de surveiller l’océan, n’en savait rien..
« Tout cela me dépasse, pensa Franz, je n’ai que faire des stratégies militaires. Qu’on me laisse seul dans mon abri au creux du sable... » Depuis deux ans, derrière les murs de béton de sa casemate, il écoutait le bruit du vent sur les dunes, le chant des oiseaux, il regardait se lever le soleil sur la mer...
Le cuirassé semblait tout proche. De petits drapeaux montaient et descendaient le long des mats. Il lut son nom en l’épelant à haute voix : Mi..chi..gan.. Franz sourit a ce camouflage, il crut voir courir des hommes sur les ponts.
Des bruits de chaînes venaient de la mer. Ou des terres, se dit-il en cherchant du regard des machines agricoles, des treuils qui parfois tiraient des madriers ou des dalles de béton. La plaine dormait, plate, lisse, infinie... Il n’était plus sûr de rien.
Les superstructures des navires se détachaient maintenant avec un relief surprenant. Noires, compliquées, hérissées d’antennes, de fils, de radars. Il crut même entendre des cris, apercevoir des formes humaines qui courraient sur les ponts. Il l’avait déjà remarqué, la réflexion sur le miroir de l’eau de ce qui se passait ailleurs, sur d’autres rivages, faisait croire que tout cela était proche, tout comme ces coups de sifflet impératifs venus d’il ne savait où qui se propageaient au défi des lois de l’acoustique. Et puis, Franz le savait bien, les oiseaux de mer, en particulier les mouettes, avec leurs cris rauques, imitaient les voix humaines.
L’armada couvrait l’horizon, dessinant un éventail si parfait que Franz douta qu’une esprit humain ait pu le concevoir. Il chercha dans sa mémoire les schémas du déploiement des navires au cours des batailles navales du passé. Rien ne ressemblait à ce qu’il avait sous les yeux. D’ailleurs, où était la bataille, il n’y avait qu’une seule flotte. Ou peut-être rien.
Il avala un autre café. Des myriades de chaloupes semblaient sortir de l’arrière des bâtiments. Les crêtes des vagues au soleil, le reflet des petits nuages sur l’eau, se dit Franz en se frottant les yeux. Et puis il pensa à des pêcheurs qui profitaient des jours d’accalmie du temps et de la guerre pour rejoindre les bancs poissonneux du large.
Quand il les vit s’échouer un à un sur le rivage dans un bruit de pétarade, il se dit qu’une tempête était annoncée. Son baromètre indiquait beau temps. Il maudit les fabricants d’appareils de précision, tapota sur la vitre. L’aiguille ne bougea pas.
Des hommes qui semblaient des soldats quittaient les embarcations, pataugeaient dans le ressac et s’approchaient de la plage. Une simulation de débarquement, se dit Franz. Des éclats d’obus d’exercice soulevaient des gerbes de sable, la casemate tremblait, il vit passer un vol d’étourneaux, une bergeronnette sautillait dans le sentier entre les premiers coquelicots...
La perfection de cette manœuvre et du moindre de ses détails l’étonnait. Un choc ébranla sa poitrine, un petit filet de sang rouge coula sur sa chemise... Il pensa à un éclat de rocher. Il avait une mission, une seule, donner l’alerte si un débarquement survenait. N’importe quel débarquement. Mais ce qu’il voyait, qu’il croyait vivre, existait-il vraiment ? Une simple hallucination, le cauchemar d’un matelot sans grade de la Kriegsmarine allait-il réveiller un monde d’étendues infinies, de fleuves tranquilles, de volées de moineaux, de troupes endormies, de colonnes de chars cachées dans les sous-bois ?
Le hululement des sirènes résonnerait dans la campagne, des messages codés suivraient les fils télégraphiques, de poteau en poteau, alerteraient les états-majors des compagnies, des divisions, des armées, empilés comme les superstructures des navires.
Les bruits secs d’explosion se rapprochaient, le souffle des bombes faisait éclater les dunes en gerbes de sable, il crut voir des avions qui passaient au raz des flots dans un sifflement qui n’en finissait pas, Alors Franz appuya sur le contacteur rouge en fermant les yeux. Des bruits étouffés de canonnades faisaient vibrer la casemate. Il appuya encore...
Des silhouettes couraient sur la plaine, des chaînes tendues tiraient de la boue des chemins des tanks monumentaux comme des cuirassés... Pourquoi le soleil se voilait-il comme une lune ? Son regard se brouillait, il respirait difficilement... Il se laissa glisser sur le petit banc de bois qu’il avait sculpté pendant tous ces jours de silence et de solitude. Il toussa, essuya ses lèvres et regarda sa main. Elle était rouge. Franz se dit qu’il avait cueilli un coquelicot.

PRIX

Image de Eté 2016
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Denis Lepine · il y a
rêveries autour du débarquement, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Keith Simmonds · il y a
Joli et belle écriture! Mon vote! Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE sont en lice pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire, les commenter et les soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Noli Nola · il y a
Vous m'avez embarquée, mon vote.
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KELM · il y a
une belle écriture ,je vote , c'est gratuit

je vous invite à venir lire et soutenir mon texte et merci

http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Claude Moorea · il y a
Une histoire intéressante et très bien racontée que j'ai lue avec grand plaisir. +1
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Guy Bellinger · il y a
Une vision du Débarquement hors de toute convention propre au récit de guerre, au travers du regard d'un guetteur qui n'y croit pas. Le lecteur réalise peu à peu ce qui se passe tandis que Franz persiste dans le déni. Sur une écriture précise et sensible (la nature environnante décrite avec poésie) se superpose sans jamais s'imposer un tableau un peu flou à la Turner (l'arrivée de la flotte U.S. et le débarquement, la blessure et la mort du héros dérisoire). J'ai le sentiment d'une oeuvre peu commune où la vraie bataille est stylistique : lequel l'emportera du réalisme ou de l'impressionnisme ?
Ayant beaucoup aimé ce texte, j'aimerais vous proposer, dans un autre style bien entendu, la lecture de ma nouvelle "Fatum" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/fatum-1), qui participe au concours de printemps.

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Christian Pluche · il y a
Belle écriture et un point de vue original sur un grand événement.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. La guerre semble toujours improbable et vous écrivez très bien. Mon vote!
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