Franc parler

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On a tous notre heure de... créativité. Autant marquer le coup et laisser des traces, non ?

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— Tu sais, mon grand, maintenant que je suis condamnée, je peux bien tout raconter... Je ne suis pas bien sûre que ma vie intéresse quelqu’un, mais ça me fera au moins du bien.
Couronne dorée bien vissée, elle s’apprêtait à un long monologue, totalement certaine de son effet. Lui, en face, rayonnait de l’insolence et de l’insouciance de sa magnifique jeunesse.

— Je suis née en 1981, par une magnifique journée de mai. Joli mois de mai... Tous les hommes qui m’ont tenue dans les mains m’ont toujours trouvée brillante. La France entière s’accordait à me prédire une longue et reluisante vie. Oh, bien sûr, mon arrivée n’était pas une révolution ! D’autant qu’à la même époque, un vent de changement politique occupait tous les esprits. Personne ne le savait encore, mais le cours de l’Histoire infléchissait déjà.
» Au début, je me croyais unique, comme toutes les autres, et je m’enorgueillissais de cet attrait que j’avais sur les hommes et de l’éclat qui rayonnait dans les yeux de la plupart d’entre eux quand ils me caressaient. Provoquer l’envie et le désir guidait le cours de ma vie. Il est vrai que me posséder leur donnait un pouvoir, égoïste et secret pour les uns, tape-à-l’œil et ostentatoire pour les autres. Je n’ai assurément pas fait le bonheur de tous, mais chacun l’a cherché à travers moi. Certains l’ont même trouvé...
» Par-dessus tout, beaucoup d’entre eux m’ont même aimée.

» Je me souviens de ce brave garçon, un gentil cultivateur prénommé Bertrand, qui m’avait ramassée un soir de paye au comptoir d’un bar miteux, alors qu’il oscillait entre l’ivresse et le désespoir. La rudesse de ses mains contrastait si évidemment avec la douceur de son âme, qu’on ne pouvait que s’attendrir à son contact. Il travaillait sur sa pauvre terre avec tant l’arrivée qu’il en arrivait presque à oublier mon existence. Tous les jours, il vivait sans l’apprécier l’étrange lueur orangée qui précède d’un souffle d’ange l’arrivée du soleil. Tous les jours, harassé par son noble labeur, il constatait sans joie qu’il était déjà temps de rentrer « à la soupe »...
» Et pourtant, je le lisais dans son œil, une excitation toujours renouvelée le harponnait dès lors qu’il me contemplait. Avec lui, je ne vivais pas dans un bel écrin doré, ni même dans du cuir de Cordoue. Non, rien de tout cela. Mais il n’était jamais bien loin, et me racontait ses promesses de voyage sur toutes les mers du monde, tous les soirs, avant de sombrer dans un sommeil paisible et profond. Au fond, il se racontait de belles histoires pour mieux s’endormir...

» Et puis, un beau jour (mais était-il réellement si beau ?) il s’est lassé de moi. Ce matin là, bien avant que le soleil darde ses rayons sur sa terre miséreuse, debout devant son miroir, Bertrand fredonnait. Il a passé son unique chemise blanche, celle-là même qu’il portait au soir de notre rencontre. J’ai su dès cet instant que nos chemins ne tarderaient pas à se séparer. Il m’a emmenée avec lui dans le petit matin brumeux, pour un voyage bien moins glorieux que celui qu’il me promettait depuis déjà longtemps. Dans un sombre quartier d’une sombre ville, sans l’ombre de l’hésitation que je guettais, il m’a laissée, ironie du sort, dans un bar piteux. Sans un regard.
» Ce fut une petite bonne femme, aussi grasse qu’elle était rousse, parlant d’une voix haut-perché et riant fort, qui me ramassa. Son avidité, voire sa rapacité ne faisaient aucun doute. Elle avait intrigué pour m’avoir, usant et abusant de sourires caressants et de flatteries incertaines. Bertrand, tout à son enivrement n’avait pas résisté bien longtemps. Elle s’appelait « La Marie » ; en tout cas, c’est comme ça que Bertrand l’avait appelée à plusieurs reprises.
» Avec elle, plus de mots doux, plus de poésie. Finis, les rêves purs d’antipodes. Envolés, les noirs cormorans plongeant dans les eaux tièdes d’un hypothétique paradis tropical... Les jours passés à ses côtés restent les plus obscurs de ma vie. Au propre comme au figuré. Heureusement, cette souffrance n’a pas duré très longtemps : « La Marie » m’a rapidement emmenée dans une grande maison, blanche et luxueuse, dans laquelle peu de monde venait, mais où j’ai connu des kyrielles d’amies. Des amies qui arrivaient, restaient là quelques temps, puis disparaissaient inopinément, aussi mystérieusement qu’elles étaient arrivées. Aucune d’entre nous ne savait quel était son avenir, mais nous étions tout simplement heureuses d’être ensemble, sans rêve mirobolant, mais non plus sans peur du lendemain.
» Puis ce fut mon tour. Bien qu’une paix exquise régnât en ce lieu étrange, j’étais très heureuse de le quitter. Ma vie était ailleurs, et je le savais.
» On m’emmena dans un camion, avec des centaines d’autres, vers un endroit débordant de lumières violentes et de sons étourdissants. Au silence pesant de mon ancienne maison succéderait désormais une cohorte de cris, de sirènes et de klaxons. Je ne savais pas à ce moment, s’il fallait se réjouir de ce nouveau tumulte ou bien se lamenter de perdre cette quiétude lénifiante.

» A partir de cet instant, ma vie n’a plus été qu’un tourbillon fantastique. J’ai glissé dans des dizaines de mains moites d’hommes surexcités, roulé au creux d’innombrables menottes délicatement manucurées de femmes hystériques, satisfaisant quelques privilégiés et frustrant la plus grande majorité. Je crois – mais la honte m’est inconnue – que ça me plaisait... Le pouvoir qui était le mien m’amusait et me fascinait. Ils croyaient être les maîtres inflexibles quand ils n’étaient que les valets asservis. Ils venaient tous dans l’espoir à peine voilé de repartir avec moi, me courtisaient, m’imploraient, et repartaient finalement en feignant de ne plus songer à moi, prétendant que, de toute façon, je ne pourrais faire leur bonheur...

» Cette période fut sans conteste mon ère de gloire. Aujourd’hui encore, bien des années et d’autres aventures plus tard, je suis incapable d’évoquer cette époque fastueuse sans une douloureuse nostalgie.
» Et puis, le temps a passé, léger, inévitable et obstiné. Le 20ème siècle s’en est allé, emmenant avec lui tous mes rêves de grandeur et toutes mes réalités. Tout doucement, les hommes ont marqué moins d’entrain pour moi. Bien sûr, j’avais toujours de la valeur à leurs yeux, mais le flamboiement qui y pétillait quelques années auparavant devenait moins violent, plus subtil. Leurs mains n’étaient plus systématiquement moites quand elles me touchaient et il devenait rare que leur respiration s’accélère quand elles me prenaient. Plus aucun ne me parlait, ou alors, pour me dire des mots si banals...
» C’est alors que j’entendis pour la première fois parler de toi. D’abord, tu ne fus qu’un concept, un idéal. Personne n’y croyait véritablement, mais insidieusement, perfidement, tu te rapprochais de la vie. Et plus ton image s’affinait, moins la mienne n’avait d’importance. Déjà, des revues, des émissions télévisées, des sites Internet s’offraient à toi. Pourtant, c’est seulement quand on t’a trouvé un nom que j’ai compris combien mon temps était compté. Ce n’était plus qu’une question de mois. De semaines peut-être. J’avais fait mon temps, et la France entière s’accordait à reconnaître mes mérites, mais je devais maintenant disparaître et te laisser occuper le devant de la scène.
» Je trouvais et je trouve toujours que tout cela est injuste. Mais comment lutter contre cette invincible mécanique qui veut que je meure le 17 février 2002 à minuit ? Car même ma mort est programmée. Je sais bien que tu n’y es pour rien, mais je t’en veux ! Je t’en veux d’être beau. Je t’en veux d’être fort et brillant. De porter à ton tour si joliment cette couronne dorée, et de faire croire à l’Europe entière qu’il faut vite m’oublier.

» Alors, parce que ma volonté unique ne suffirait pas à lutter, je vais cohabiter avec toi quelques temps, par devoir plus que par conviction. Je vais tout te dire, répondre à toutes tes questions et guider tes premiers pas dans ce monde bien singulier. Il faut que tu saches tout sur tes origines : depuis le feu jusqu’au paiement sécurisé électronique, en passant par le troc, le sel, le bronze et les assignats. Pour tenir bon contre tous les autres, tu devras tout savoir de la Grande Histoire, les évènements, les dates et les noms. »

Affamée de savoir, la pièce de 2 Euros se garda bien d’interrompre, pendant les heures qui suivirent, l’incroyable flot de paroles de la pièce de 10 Francs...

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