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Fragments d'Élise

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Gérald Truchot

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42

FINALISTE
Sélection Jury

Quatre.

Mercredi. Il fait assez chaud pour que je m'installe en terrasse. Septembre, mon préféré, avec sa lumière moins verticale. Le serveur arrive, François il me semble, un beau jeune homme au regard inquiet. Il me tend un menu habillé d'un cuir rouge patiné. Je lui adresse un sourire en guise de merci et commande un poulet au curry, comme d'habitude. Pour le vin, Olivier choisira. Comme d'habitude.

J'aime cet apaisement que me procure la routine, ce sentiment d'abandon couplé à une sérénité de surface. Il y a dans ces répétitions l'idée d'un cycle immuable qui rassure. Un cycle qui ne prendra jamais fin.

Olivier s'approche, dans un costume anthracite, la veste ouverte sur une chemise blanche. Il ressemble à son père. Un charme discret qui ne flatte la rétine qu'après un examen attentif. Son regard, toujours fuyant, comme si à cinquante ans on pouvait encore avoir honte de sa mère. Il appelle le serveur d'un geste économe du bras. Ce sera une sole meunière et une bouteille de Puligny-Montrachet. Je n'aime pas le poisson, ça me rappelle le gout des larmes. Enfin, il me dit bonjour et garde un baiser scellé sur ses lèvres. Une mère passe après la faim. Sa semaine, son boulot, sa famille. Il parle des enfants comme de bagages en transit. Chloé veut le quitter, il est plus fidèle à son travail qu'à sa femme. Banquier, il multiplie les capitaux sans compter ses heures. Son couple va poser la division : le père en diviseur, Chloé numérateur, le divorce en quotient et il reste... les enfants. Jamais de décimal, une famille se dissout en entier.

L'employé apporte les assiettes et pose devant moi la viande nimbée de jaune. En périphérie, carottes et riz sont cernés par une tribu de petits pois.

Mon fils est égoïste, une partie de mon héritage avec l'ambition. Ses ennuis m'indiffèrent et il ne peut pas m'en vouloir. Il y a longtemps déjà que ses angoisses ne me concernent plus. Il parait que les enfants apprennent de leurs parents, l'inverse est aussi exact. Olivier m'a montré comment entendre sans écouter. Il me parle, sur le même ton monocorde, son verre à la main. Il est le sujet, le verbe et le complément. Sa grammaire ne connait qu'une exception : lui-même. Dans ces instants-là, je me retrouve face à un miroir que j'ai envie de gifler.

Olivier paye l'addition avec une carte dorée dont la surface est grignotée par une série de minuscules hiéroglyphes. Il m'embrasse sur le front et disparait.

Je contemple quelques secondes ma tasse de café. Vide. Une profonde fatigue m'envahit, elle sape ma volonté et anesthésie mes envies. Je me lève malgré tout, guidée par mon corps avide de chaleur. Dehors, je mets le trottoir sous mes pieds. Je verrai bien où il m'amène.


Trois.

La terrasse est déserte, chaises et tables ont gagné la remise. Février joue avec les flaques d'eau et accroche une fine buée à chacune de mes respirations. Enfant, je croyais avoir mangé des nuages. Une fois à l'intérieur, je m'installe sur une banquette d'un vert passé. La chaleur me pénètre peu à peu, comme un vers de Baudelaire. Par la vitre je vois la ville qui s'animent. Les passants aux tenues de deuil défilent devant les crépis délavés des façades. Sur le sol enneigé, les empreintes de pas enchainent les croches sur la portée du trottoir. En hiver, les rues s'accordent au piano. Du blanc pour quelques touches de noir.

Une vague odeur d'épices se dépose sous mon nez. Peut-être de la cannelle. Un costume à peine repassé apparait sur ma gauche. Le serveur qui l'occupe me propose le menu. Je le parcours sans le voir, j'ai encore trop de neige dans la tête. « Ce sera un poulet au curry ! » Avec ses petits légumes. Le jeune homme m'adresse un sourire fermé. Pour le vin, mon fils commandera. Mon fils, Olivier. Ma plus belle réussite. Employé de banque, marié à Chloé, deux enfants adorables. Il symbolise l'alchimie parfaite d'un héritage génétique et d'une éducation moderne. Le passé conjugué au futur. Son père serait fier. Il a ses mains, sa fossette et ses yeux.

Le voilà enfin, sa silhouette modelée dans un caban de laine noire. Il effleure ma joue de ses lèvres pincées. Comment peut-il avoir des yeux si bleus sans avoir jamais regardé le ciel ? Quelques frissons me parcourent. Il s'installe en face, la banquette gémit sous sa charge d'homme marié. Il brode sur son travail, je l'aiguille vers les enfants, il crochète au menu. Le serveur note « filets de perche » sur son carnet. Je n'aime pas la mer ni rien de ce qui en sort.

La conversation s'envole. Il parle de moi, de ma santé, des semaines passées. La banque n'arrive que sur la deuxième marche du podium, sa nouvelle voiture récolte le bronze. Je ne me souviens plus la dernière fois où il a conjugué à la deuxième personne du singulier. Il est beau quand il s'inquiète, de nouvelles rides naissent sous la lumière des néons. La conversation suit son cours, ponctuée de poulet, de perches et de Puligny-Montrachet. Peu à peu, je vois Olivier s'effacer pour laisser émerger un fils que je croyais disparu. Je devine des sentiments qui affleurent sous le vernis qui cède.

Lorsqu'il était enfant, il nous arrivait de partager des moments de complicité charnelle, entrelacs de papouilles, bisous et autres câlins. L'adolescence a brisé le lien, creusant un sillon profond vers l'âge adulte. Face à moi, sur ce siège à l'assise éprouvée, se dévoile une homme qui a longtemps oublié d'être un fils. Un homme qui parle au passé, qui évoque la troisième personne du singulier. Celle qui manque. Nous parlons de ces années-là, celles où son père n'était pas qu'un pronom dans une phrase.

Le poulet est délicieux. Le vin légèrement amer. Olivier paye le déjeuner et dépose un baiser sur ma joue chauffée par le bourgogne. Il m'adresse un dernier sourire avant de se faire happer par un février aux aguets. Je finis mon café, songeuse. Avant de sortir, je vois l'addition recroquevillée sur sa soucoupe en grès. Le papier nu me semble honteux sans pourboire pour l'accompagner.


Deux.

Lorsque j'arrive au café du Ponant, une table vient de se libérer. Un couple de touristes reprend le flot des passants en marche. Je m'assoie devant une assiette où deux frites se battent en duel et où le verre expulse les dernières bulles de son eau gazeuse. Cette année, août se laisse aborder avec pudeur. Je garde ma veste en coton, déboutonnée. Un serveur approche pour débarrasser. Il est amusant dans sa tenue trop large. Tout en disposant de nouveaux couverts, il me propose un poulet au curry. Pourquoi pas. Du vin ? Je le laisse choisir, je n'y connais rien.

Je me laisse aller sur le dossier de ma chaise. La barre centrale me chagrine quelques vertèbres mais la sensation n'est pas désagréable. Je laisse mes paupières s'affaisser pour mieux ressentir les rayons de cette fin d'été. L'image de mes hommes s'impose à moi. Olivier, dans une salle de classe, assidu sur sa copie, imperméable aux bavardages alentours. Paul, en ciré jaune, son visage mangé par l'air iodé, les mains extirpant d'un filet des poissons aux branchies écumantes. Les images sont nettes, elles défilent au ralenti, quelques fragrances me parviennent, diluées mais tenaces. Le large, la craie, le fioul, le papier, la sueur et l'encre. Elles se superposent à l'infini dans un kaléidoscope de senteurs.

Lorsque j'ouvre les yeux à nouveau, un homme est assis en face de moi. Il me sourit d'un air triste. Sa chemise aux plis parfaits joue avec la lumière zénithale. Des ombres se chevauchent à chacun de ses mouvements. Je vais lui demander de quitter ma table lorsqu'un doute me traversent. Je l'ai déjà vu. Je crois.

Le serveur revient avec deux assiettes et une bouteille de vin. Il s'exécute en silence alors que mon invité surprise me raconte sa matinée. Des histoires banales de bureau, de collègues insipides, de machine à café récalcitrante. Il me parle de sa femme, de ses enfants. Il regarde dans ma direction mais évite les yeux. Comme s'il avait peur de ce qu'il allait trouver. Sa voix se fait fébrile, ses déglutitions plus rapprochées. Une angoisse subtile éclot à la surface de ses mouvements.

Je lui parle alors de moi, de ma famille. De cette évidence, que même éloignée nous sommes ensemble. Les mots n'ont jamais été mon domaine de prédilection, les chiffres ont toujours eu ma préférence. Mon mari Paul m'a fait traverser la poésie mais seul Baudelaire m'a transportée. Avec maladresse j'évoque ce fils qui s'éloigne jour après jour, cet époux absent des semaines durant. Je passe mes journées en tête à tête avec une solitude que je n'ai jamais appris à dompter.

Le repas est servi. Mon "invité" détache avec précision une ligne d'arêtes de son rouget. Il fait frémir un demi citron à la vertical et quelques gouttes viennent lécher la chair dorée.

Je poursuis ma chute de mots. Mon mari est pêcheur. Un homme incapable d'immobilité. Seul l'océan peut lui offrir ce mouvement perpétuel. À terre, m'a-t-il dit un jour, je sédimente. L'immensité des eaux atlantiques lui offre chaque jour un échantillon de la mort. Pourtant, c'est en ce lieu où il se sent le plus vivant. Je crois que je l'ai choisi car il était encore plus libre que moi.

Mon fils est un adolescent brillant. C'est un être synthétique et efficace. Il n'a pas vraiment d'amis, personne ne vient jamais à la maison. Il a compris très tôt qu'il fallait être individualiste pour réussir. S'attacher aux autres c'est un peu comme mouiller l'ancre, on reste sur place et le lien finit par rouiller.

Une voiture au pot percé traverse la rue et couvre mon monologue. Je croise enfin son regard. Un iris bleuté et froid, un reste d'éclat, de la fierté peut-être. Il baisse les yeux sur son poisson à peine entamé. Ses lèvres frémissent mais seul un filet d'air en sort. Puis, avec une ampleur allant crescendo, les paroles ondulent enfin.

Il me parle d'un passé dont il garde surtout des images. Son père a disparu en pleine mer un soir de juin. Lui était encore jeune, à peine douze ans. Il se souvient de ses mains, carrées et parcourues de crevasses. Ses doigts calleux capables des caresses les plus délicates. Il le revoit un matin, sur un petit chalut à la peinture émaillée. Calfeutré dans un ciré jaune, le bonnet enfoncé jusqu'au yeux, sa barbe brune indomptée jaillissant du col. Ce matin-là, impossible de distinguer l'horizon tant la mer était grise. Un matin calme, limpide, annonciateur de révolution. Il lui a fallut presque quarante ans pour réaliser. Un trou de quarante ans, c'est long à combler.

Il a voulu se tourner vers sa mère, ignorée depuis ce jour-là. Comme si elle pouvait être responsable de cette disparition. Il s'est cloisonné dans le travail, s'occuper l'esprit est devenu sa priorité.

Renouer. Tisser des liens depuis longtemps rompus. Par égoïsme, pour son bien-être, il a endossé sa veste de bon fils. Revoir sa mère, suivant les exigences du calendrier, à l'occasion d'un déjeuner. Au café du Ponant, là où son père l'avait rencontrée, un restaurant sans charme qui accompagnait des vies sans changer leurs caps. À bientôt cinquante ans, Olivier avait besoin d'elle pour achever le long parcours du deuil. Lui qui aspirait à comprendre le passé afin de supporter le présent.


Un.

Élise attend en compagnie d'une dizaine de pensionnaires. La table porte les atours de Noël, feuilles de houx en plastique, bougies électriques et nappe en papier. Les convives, pour le plupart, regardent dans le vague, comme si les murs couleur d'albâtre dissimulent un horizon. Les femmes parlent, personnes ne les écoute. Il y a deux hommes, la mâchoire affaissée, trop faible pour supporter le poids du dentier. Une odeur de sueur rance se dispute la vedette avec les derniers assauts du savon et les envolées d'une purée de marron. Malgré les mouvements, la scène tient plus du tableau. Une œuvre déjà vécue, diluée dans les souvenirs, seuls carburants de ce semblant de vivacité. Le personnel de l'Ehpad tarde à servir le repas. Les vieillards ne s'impatientent pas, ils n'y a pas d'heure quand il n'y a plus d'après.

La porte à verrouillage numérique s'ouvre. Olivier pénètre dans le petit réfectoire. Son visage a maigri, les cernes ont mangé quelques rides. Barbe et cheveux se sont parés de cendres. Il cherche sa mère de ses yeux embués. C'est elle qui le trouve en premier.

Elle se lève avec lenteur, impliquant tous ses muscles dans l'effort. Sa démarche, même fragile, conserve une grâce aérienne.

Les bras du fils enveloppe le corps frêle de sa mère. Elle a perdu son odeur, elle ne diffuse plus ces émanations d'encens que sa peau avait, à la longue, absorbée. Il se perd un instant dans sa chevelure lâche.

Elle lui rend son étreinte avec une faiblesse de nouveau-né. Olivier devine plus qu'il ne ressent. Lorsqu'elle parle enfin, le fond sonore s'évapore et sa voix teinte comme du cristal.

— Paul. Tu m'as tant manquée. Ces semaines en mer me paraissent de plus en plus longues. Tu vas bien ?

Olivier s'écarte avec délicatesse et laisse fleurir un sourire. Il cueille la main de celle qui fût sa mère et la guide vers la sortie.

— Où va-t-on Paul ?
— Au restaurant. C'est toi qui choisi.
— Au café du Ponant. La dernière fois, j'avais adoré leur filet de dorade.


Zéro.

PRIX

Image de Printemps 2015
42

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Utilisateur désactivé · il y a
nostalgie quand tu nous tiens....
joliment écrit
je vous invite sur mon texte 'virtuel assassin" si vous avez un instant

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Emma A · il y a
Que votre texte est douloureusement, délicieusement, poétiquement nostalgique... j'aime beaucoup.
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Lilou · il y a
Très beaux texte , un plaisir immense à te lire....Merci mon fils....
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Fred Panassac · il y a
Ces fragments forment un tout bien séduisant, l'art des images, l'émotion, une vie qui s'en va. + 1
Si vous passez par là, un tandem vous y attend :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-machoires-du-piege

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Image de Frédérique Lechat-Lechat
Frédérique Lechat-Lechat · il y a
Très beau texte. Gradation parfaite du 4 au 0 pour décrire les étapes d'une maladie neurodégénérative qui nous ramène aux origines où le poisson était encore le symbole de sa vie. Une préférence cependant pour le 3 avec sa poésie aux portées inscrites dans la neige. Mon vote !
Si vous passez par mon quai,http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/mort-dans-les-transports

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Jihème · il y a
J'aime beaucoup le style fin et non ampoulé. C'est simple, beau et original. Tout simplement(+1)
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Cajocle · il y a
Non je n'ai pas les yeux mouillés, juste une saleté de moucheron qui passait par là ou une méchante poussière ou va savoir ...
+1

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Michèle Harmand · il y a
Premier vote confirmé :)
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Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Pour la construction, pour toutes ces images dont le texte est truffé, mon vote Olivier.
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Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Je n'attends jamais mais j'espère toujours un moment où tout est à sa place. Il est là et vous l'avez écrit. Une justesse à fleur de plume. +1
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