5
min

FRAGMENTATION ET RENAISSANCE

Image de Valukhova

Valukhova

50 lectures

5

Le grand-père de Piotr Pavlovitch était Diacre à Krasnodar, ville du sud de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Clara n'avait jamais vu Krasnodar. Seulement la photo du grand-père de Piotr. Un homme déjà âgé, aux yeux clairs et une belle barbe blanche, posant à côté de son épouse, caucasienne, affichant un triste et douloureux visage. Elena avait les yeux noirs. Une vieille photo que Piotr chérissait, embrassait souvent, comme on embrasse l'icône de Vladimir. Il ne les avait, évidemment, jamais connus. Mais il avait hérité de cette physionomie délicate et de certains gestes que l'on ne voyait déjà plus guère en France, depuis 1789. Notre Révolution.

Krasnodar était en train de vivre une autre Révolution, dans le sang et l'impiété totale. Comme toujours. Mais il faut dire que beaucoup de moujiks ne mangeaient pas à leur faim. Et cela durait depuis très longtemps. L'U.R.S.S. était en train de venir au monde dans la terreur. C'était l'aube d'une dictature sans limite.

Clara s'intéressait à la dramatique fin du Tsar Nicolas II et de toute sa famille, assassinés avec une cruauté innommable. Elle avait eu en mains, l'histoire de la Grande Duchesse Anastasia, que certains croyaient encore vivante. Son histoire restera toujours un mystère. Clara était passionnée par l'Histoire de la Russie du temps des Tsars.

Piotr Pavlovitch avait vu le jour en pays dauphinois , marqué en son temps par les rudes batailles du Baron des Adrets. Monsieur le Baron était féroce envers les Comtes de Provence. Châteaux en ruine, trônent encore en certains endroits. Mais là n'est point le sujet.

L'origine russe du père de Piotr, qui se nommait Paul, fut le seul enfant rescapé et sauvé des assassinats bolcheviks. Il eut la chance de retrouver goût à la vie en France, mais séparé loin de ses parents et sans doute orphelin. Il avait débarqué à Marseille, mourant de faim, sauvé par un prêtre généreux et intègre avec la loi de charité et d'hospitalité. Paul était, bien sûr, orthodoxe, mais discret, tel qu'il était obligé de l'être. Il était jeune. Seize ans pour un jeune russe blanc était déjà un style d'éducation que n'avaient pas les contemporains populaires du beau pays de France.

Lorsqu'il était un jeune enfant, Piotr s'amusait à imiter l'accent russe de son père, qui parlait d'ailleurs très bien le français. Paul mourut bien trop jeune, après avoir été guéri d'une attaque du bacille de Koch. La tuberculose, maladie fréquente en ces époques de souffrance et de privations, dormait longtemps avant de se révéler. Il séjourna longtemps au Sanatorium du Plateau d'Assy en Haute Savoie où Piotr et sa tante Gaïa lui rendaient visite. C'est à peu près à la même époque que le père de Clara avait fait le même séjour, pour la même maladie. Mais personne n'allait le voir. Clara n'avait même pas quatre ans. Peur de la contagion ! Peur de la maladie qui en faisait mourir plus d'un !

Piotr racontait chaque jour un petit fragment de son histoire et de ses origines. Il disait, en outre, sans sourire, que Paul son père pratiquait avec élégance le baise main et mangeait de manière tout à fait distinguée, ayant reçu cette éducation dans sa famille. Loin de sa chère famille russe, il en faisait autant. Il ne mangeait pas avec les doigts comme le prétendaient certaines parisiennes méprisantes envers les nouveaux arrivants dont elles ignoraient l'origine. Même si ce sont eux les russes, à Paris, qui donnèrent le nom de "bistrot" aux cafés-bars où, pressés et ne parlant pas français, ils disaient souvent "bistro, bistro", ce qui veut dire "vite, vite !"...

De nos jours, les formules de politesse à la fin d'un courrier, pour exemple, sont devenues "bisou". Enfin, ça dépend pourquoi. On fait des bisous à tout le monde. Même au Président de la République. On ferait presque un bisou à son boucher, sa boulangère, son avocat, son médecin, son professeur. Mais, là en novembre 2018, si l'offensive des gilets jaunes au départ aveaient de justes raisons, on flanque des coups à tout le monde, des excités brûlent des voitures, abîment les monuments. Parenthèse de l'histoire, pour que l'on n'oublie pas que c'est aussi une Révolution.

Revenons à l'émigration de Paul et des russes blancs en France, et surtout à Paris. Lors d'une rencontre entre jeunes amis russes et quelques jeunes filles françaises, l'une d'elle ayant peut-être été remarquée de manière discrète cependant, par le jeune Paul, lui flanqua une gifle retentissante devant tous ses amis. Il l'avait simplement invitée à danser en lui prenant sa main, pour la baiser fort poliment. Mais la demoiselle ne connaissait pas ce genre d'éducation. Une telle humiliation fut, pour Paul, une deuxième terrible souffrance.

A Krasnodar, avant que son père, diacre, lui avait intimé de fuir de toute urgence, Paul avait vu de ses yeux son frère aîné abattu avec cruauté par les bolchéviks. Un chagrin immense pour ses parents. Le jeune Paul disparut et se retrouva dans un port où il embarqua sur un navire avec bien peu de choses. Seule sa précieuse icône miniature, qu'il garda sur sa poitrine jusqu'à la fin de ses jours. Ce jeune garçon de seize ans ne revit jamais sa famille russe. Il ne sut jamais s'ils avaient disparu ou avaient été assassinés. Comme le disait fort souvent Piotr à Clara, ils étaient de petite noblesse. De plus, une famille avec un père Diacre, donc religieux, même généreux, équitable et tolérant envers leurs domestiques, il n'en fut pas moins que ceux-ci se retournèrent contre eux pendant la Révolution, tuant, pillant, hurlant.

Lorsque les bolchéviks brûlèrent tout ce qui représentait la religion, icônes sacrées, églises, répandant le sang et la souffrance partout. Mais quelques-unes ne brûlèrent jamais. Depuis, elles sont considérées comme miraculeuses. Les plus belles et fortes sont exposées dans la Galerie Tretiakov à Moscou.

Ainsi, Paul, le père de Piotr Pavlovitch, en s'enfuyant, fut épargné et continua sa vie en France. Puis il se maria avec Anaïs P.R.B. qui mit au monde le petit Piotr Pavlovitch. Il n'y eut pas d'autre enfant.

C'est dans la filière bois, de tous les bois, que Piotr fit fortune. Car Paul, son cher père, avait été Expert au Tribunal d'Instance de Grenoble, pour les litiges concernant ce très noble matériau qui pouvait lui raconter toute l'histoire de la Terre. Pendant de longues années, les grumes de bois exotiques, en grand nombre venant d'Afrique, arrivaient par bateaux entiers au port de Sète où Piotr partait régulièrement effectuer des contrôles, au plein soleil. Il avait pris la suite de son père. Sa peau, déjà, prenait de sérieux coups, qu'il paierait vingt cinq plus tard.

Ce fragment fut le second plus beau de la vie de Clara, si souvent déstabilisée par toutes sortes d'évènements imprévus. Lorsque, à son tour, elle débarqua dans la vie de Piotr et Piotr dans la sienne, c'était par pur intérêt au sujet des fameux croisements géobiologiques (cosmo-telluriques) qui quadrillent toute la surface de la Terre et dont certains sont pathogènes et destructeurs de la santé des humains, ainsi que des animaux, car ils propagent des fréquences très basses.

Le coeur de Clara avait bondi lorsque, à la fin d'une conférence, il lui avait tendu sa carte de visite. Elle avait pensé : "C'est lui !". Grand, fin comme une allumette, délicat, d'une éducation qui lui plaisait, elle ne l'avait pas giflé lorsqu'il lui prit la main pour la baiser, mais gratifié d'un battement de coeur et de cils. Ce fut Piotr qui appela le premier Clara pour l'inviter à un prochain concert de piano au Prieuré de Chirens, dans les environs de Grenoble. Piotr Pavlovitch venait d'arriver dans sa vie. C'était démesuré, car elle venait d'un milieu fort modeste, mais cependant honnête.

Il l'invita par la suite à l'accompagner pour une talasso à Saint-Malo que Clara ne connaissait pas. Il ne voulait pas s'y rendre seul. Elle découvrit alors le Mont Saint Michel qu'elle rêvait de contempler depuis des années. Elle en fut tellement bouleversée qu'elle fit, sur place, une sorte de bref dédoublement. Elle ne touchait plus Terre. La marée aurait bien pu venir jusque là, elle ne s'en serait même pas rendue compte. Elle était amoureuse folle de Piotr Pavlovitch et le miracle du Mont Saint Michel cimenta leur devenir.

Après avoir participé à la marée humaine encombrant toute la rue principale du Mont, très en pente, Ils avaient déjeuné dans un restaurant à la renommée internationale. C'était chez "La Mère Poulard". La fameuse omelette fouettée avec dextérité au feu de la grande cheminée, était étonnante, mousseuse et légère comme un nuage. Clara n'oubliera jamais le rythme avec lequel il fallait fouetter les oeufs. C'était musical et efficace.

Ce doux fragment de la vie de Clara dura dix ans. Ils se marièrent pour cimenter tant d'efforts et d'harmonie entre eux. Mais tout prit dramatiquement fin, dans une souffrance épouvantable. Elle l'accompagna jusqu'à son dernier souffle en lui fredonnant doucement à l'oreille les berceuses qu'il avait connu dans son enfance, lorsqu'Anaïs chantait. Piotr était dans le coma depuis une semaine. C'était la fin d'une réalité qui ressemblerait, désormais, à un rêve.

Piotr lui fut repris par le Ciel. C'était un Prince ! Parti dans la Lumière resplendissante, loin, très loin, il lui faisait très souvent (et sans que nul ne s'en aperçoive), de petits signes de la main !... Illusion ou apparition ? Clara s'accrochait aux souvenirs les plus doux. Comme dans n'importe quel fragment de sa vie !... C'était chaque fois une renaissance !...
5

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Artvic
Artvic · il y a
C'est une belle histoire qui reste émouvante et si bien raconté ! 💚 Bravo.
Je vous invite sur un air de rock https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock

·
Image de Valukhova
Valukhova · il y a
Bonsoir Artvic, merci pour votre passage et lecture. Je suis plutôt du genre roc, que rock, mais j'irai vous lire pour découvrir une autre lecture. A bientôt !
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Snif !...
·
Image de Valukhova
Valukhova · il y a
Je te remercie Joelle de ton passage. Oui, les histoires vraies sont souvent tristes. Et certaines, plus que d'autres ! Bises
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Super bien écrit… Au passage, je suis en finale avec mes deux textes pour lesquels vous aviez voté il y a queques jours.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

NOUVELLES

Mon mari va mourir.J’avais rencontré Maurice à l’occasion d’un bal donné dans le grand salon de la préfecture. Lui, bien sûr, avait cru au hasard du destin. Moi seule sais qu’il ...