Fragment

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Il paraît qu'enfant j'avais trop d'imagination... Ils avaient raisons, c'est vrai ( ^_^) Mon bonheur ? Offrir des moments de plaisir aux lecteurs. Ma force ? Ma différence tout simplement.  [+]

Il y a quelques mois, je me suis réveillé au milieu de nulle part avec une cicatrice à la base de la nuque. Je n’existais plus. Volé, spolié, terminé.

J’ai bien été pris en charge par toutes les autorités compétentes : les médecins, la police,... J’avais été victime de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « voleurs de vie ». Dans notre société archi-numérisée et pourtant « biométriquée », on m’avait pris ma vie. Impossible de savoir qui j’avais pu être avant. Ma mémoire, mes souvenirs, tout avait été effacé. La police me l’avait avoué sans s’en cacher :

-Monsieur, votre vie est perdue, déjà revendue au marché noir à une autre personne. C’est monnaie courante de nos jours. Il est plus facile de se racheter une vie que de refaire la sienne.

Cela m’avait choqué, j’avais parlé de la possibilité que je sois marié, que j’aie des enfants, des proches. On m’avait là aussi rétorqué :

-Vous deviez avoir un profil idéal pour un vol de vie. Une personne célibataire sans attaches particulières, du moins très peu voire pas de proches. Votre vie devait être assez garnie en finances et autres biens matériels pour avoir une valeur.
-Enfin ! Je devais avoir un métier, une vie sociale, j’avais une existence tout de même !
-Monsieur, croyez-vous réellement que l’on connaît ses amis ? Qui n’a jamais trouvé qu’un de ses collègues avait radicalement changé ? Bon, il est vrai que votre mémoire ayant été effacée tout cela vous surprend en partie, mais c’est un crime presque banal aujourd’hui. Nombreux sont les gens qui ferment les yeux sur une personne qui est devenue différente en craignant le pire pour eux-mêmes. Sur dix vies volées, nous arrivons tout juste à en rendre une à son propriétaire.

Je n’ai pas osé répondre à cela, car un simple coup d’œil circulaire dans ce service dédié aux « vols de vie » m’assurait qu’il y avait une vingtaine de personnes comme moi ici. C’était peine perdue pour cause perdue. Voilà ce que j’étais.

J’ai été pris en charge je vous disais. On m’a placé dans un appartement de transition avec des biens et des vêtements prêtés par l’Etat. Progressivement, en refaisant ma vie, je pouvais redevenir indépendant. Le seul avantage dont je disposais ? J’avais été volé une fois, on ne pourrait plus le refaire, maigre consolation.

Je vous ai aussi dit qu’on m’avait tout volé, mais ce n’est pas l’exacte vérité. Il me restait une chose, un fragment de souvenir. Trois fois rien, mais dans la situation dans laquelle je me trouvais, c’était mon plus précieux trésor. Dans cette miette de vie il y avait ce comptoir de bar en bois, cette porte vitrée en fin de journée et ce bout de dialogue : « On se voit vendredi alors ? » je demandais, « Non... Tous les vendredis de ta vie. » on me répondait. Accompagné de ce bout de phrase, il y avait ce sourire espiègle, ces yeux verts magnifiques et enfin une chevelure qui vole dans le mouvement d’une sortie par la porte. Rien de plus.

Qui était-elle ? Qui pouvais-je être pour elle ? Se souvenait-elle de moi ? Celui qui avait acheté ma vie vivait-il avec elle ?

Beaucoup de questions dont je n’avais pas la réponse, bien entendu. Les médecins n’avaient pas de remèdes. Ils me conseillaient d’aller de l’avant, car mon passé ne reviendrait jamais : « Oh ! Vous avez une persistance mémorielle ? Ce n’est pas courant oui... Non, Monsieur, cela ne sert à rien. Cela peut être aussi bien une scène de film que le souvenir d’une lecture imaginée alors de là à essayer de reconstruire votre vie avec... »

La police, elle, ne ferait rien pour moi, trop d’affaires, trop de travail, je n’étais pas une priorité. Un inspecteur m’avait toutefois un peu pris en pitié et m’avait dit que vu le mode opératoire je ne devais pas être une très « grosse vie ». Du coup, il était fort probable que je sois originaire d’une des villes parmi la dizaine qui entourait mon point d’abandon.

J’ai donc joué le jeu. Je suis reparti de zéro avec l’appui de l’Etat. Une vie prêtée à rendre plus tard avec un job de nuit qui va avec, en attendant que je redevienne un citoyen comme les autres. Pourtant je n’ai jamais abandonné l’idée de retrouver ma vie d’avant. L’espoir peut vous rendre fou, mais on ne peut pas vivre sans lui. J’avais mon but, s’il était vain, tant pis. Il était la seule chose qui me faisait supporter cette vie fournie en pack.

Ainsi, après avoir pris mes marques et récupéré un semblant de quotidien, j’ai passé le plus clair de mon temps libre à écumer tous les bars susceptibles d’être le mien dans villes environnantes. Quelques recherches m’ont permis d’exclure un bon nombre d‘entre eux, les réseaux sociaux faisant leurs jobs, photos à l’appui. Pour les autres, rien à faire d’autre que de s’y rendre un par un. Méticuleusement, j’ai rayé de mes listes chaque établissement jusqu’à tomber sur un qui pouvait lui ressembler. Alors, dans chacun d’eux je me suis installé en début d’après-midi le vendredi, si possible devant la porte, et j’ai attendu.

J’ai attendu la fin de journée. Quelques précieux instants à une heure particulière pendant lesquels j’ai laissé mon esprit vagabonder dans ces miettes de souvenirs dans l’espoir qu’en ouvrant les yeux les choses me reviennent... Peut-être reviendrait-elle aussi ? Peut-être ne m’a-t-elle pas oublié ? Je ne suis rien de moins qu’un fantôme courant après un autre fantôme.

C’est pour ça que je suis là aujourd’hui dans ce énième bar. Il porte un numéro que je ne préfère pas lire sur ma liste. Il a un comptoir en bois, une porte vitrée et nous sommes vendredi. Bien sûr que rien ne va changer. Elle ne viendra jamais. Je ne reviendrai jamais non plus. Je vous l’avais dit, l’espoir rend fou. Le mien me pousse à répéter ce rituel sans cesse, car un infime grain continue d’espérer en moi. J’ignore si un jour je renoncerai. Il faut que je parte, je dois rentrer. Le travail commence dans trois heures.

Je paye mes consommations au patron qui me regarde avec une suspicion naturelle. J’ai tout de même passé quatre heures dans son établissement à boire divers breuvages et à continuellement fermer les yeux attendre et les rouvrir. C’est une drogue, je ne suis pas dupe. Je ne peux plus m’empêcher de faire cela. Je parle de renoncer, mais, soyons honnêtes, si ce souvenir morcelé est toujours aussi présent, c’est parce que je m’y plonge sans cesse.

Je soupire, et sors de l’établissement en regardant mes chaussures. Un drogué n’aime pas qu’on observe sa honte. Lorsque je franchis la porte, je me heurte au client qui voulait rentrer. Je redresse la tête pour m’excuser et c’est là que je les vois : deux yeux verts magnifiques.

C’est un électrochoc violent, ma poitrine s’oppresse, mon cœur s’emballe. Mon regard fait immédiatement le tour du visage. La bouche me semble familière, les cheveux sont plus courts, mais la texture des pointes ne m’est pas inconnue.

Pendant que je vois des larmes commencer à couler de ses yeux verts, une implosion surgit en moi. Une masse de fragments de souvenir semble émerger d’une profonde mare de boue. Un corps, un grain de peau, une odeur, des sensations, tout est comme des micro-flashs qui échappent à mon contrôle. La remontée continue : la saveur d’un café au coin d’une terrasse sa main dans la mienne, son rire lorsqu’elle est blottie dans mes bras, la sensualité de son corps lorsque nous faisons l’amour. Je la regarde avec intensité complètement submergé par tout ce charivari d’émotions et de souvenirs fragmentés qui remontent, je pourrais mourir sur place tellement tout cela est fort pour moi.

C’est là que son sourire fait surface, il n’est pas espiègle, mais il me parle tellement. Elle ouvre la bouche puis la referme. Elle l’ouvre à nouveau puis enfin prend la parole :

- Je te croyais perdu à jamais ! Ce connard de Richard m’avait dit avoir payé pour que tu sois effacé. Mais je t’aimais moi, je ne voulais pas. Tu... Tu te souviens de moi ?

Je ne peux pas répondre tant ces propos sont comme une douche froide. Je ne comprends pas vraiment, mais quelque chose a cassé en moi. Le mot « effacé » résonne encore dans mon esprit et tout ce que j’arrive à bredouiller c’est :

-Qu... Qui est Richard ?

Son sourire s’efface immédiatement. La tristesse prend possession de son visage et les sanglots se joignent aux larmes déjà présentes. Ses mains viennent sur son visage et dans le bruit déformé par les pleurs, elle me répond :

-Mon mari...

J’ai oublié beaucoup de choses et pourtant la mécanique de pensée est bien rodée. Il me suffit de quelques secondes pour comprendre comment j’en suis arrivé là. J’aurais dû écouter les médecins, j’aurais dû écouter la police, que vais-je faire de ce passé trouble dont je semble issu moi qui fantasmais à tort sur le bonheur ?

-Je suis tellement désolée, continue-t-elle en pleurant. Je voulais vivre avec toi, si seulement j’étais partie avant que Richard ne rentre, il n’aurait jamais su...

Je la regarde. Je ne sais pas quoi faire, la consoler ou m’enfuir. J’hésite un moment, mais je n’arrive pas à rester insensible bien longtemps. Comme si je l’avais fait toute ma vie et, probablement, peut-être oui, je l’enlace et elle se blottit contre moi. Je baisse mes yeux vers elle. Elle porte un t-shirt ample qui fait des plis au niveau de son dos et de sa poitrine. C’est là que les vois, bleus, jaunes ou violacées, il y a une foule d’ecchymoses que le tissu cache en réalité.

Il y a quelques mois, je me suis réveillé au milieu de nulle part avec une cicatrice à la base de la nuque. Je n’existais plus. Volé, spolié, terminé.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas qui je suis, mais j’ai désormais un nouveau but. Je veux trouver ce Richard qui m'inspire un sentiment de haine dont je ne sais s'il est de mon passé ou de mon présent.
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