Foutues baskets

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Bercée par l'atmosphère latino-américaine dès l'enfance, je partage mon temps entre la France et le Pérou, après deux longues escales aux Etats-Unis et aux Antilles. S'évader, sourire, rêve ... [+]

Image de Faites sourire - 2017
Affalé à l’ombre dans son fauteuil, il contemplait les chaussures posées sur la terrasse : quatre baskets, soit deux paires, la vieille élimée et la nouvelle, identique, toute propre, vintage, cadeau empoisonné de sa mère.
En fait de cadeau, il s'agissait plutôt d'un ultimatum, silencieux mais sournois, un rappel à l'ordre discret mais lourd de sens, comme elle savait si bien le faire depuis des années.
Elle ne cessait de se lamenter à chacun de ses retours: « mon fils, tu n'avanceras jamais dans la vie avec une dégaine pareille, non mais regarde donc ton état, et tes baskets, n'en parlons pas... ». Rien n'y faisait. Son look dégingandé, il l'aimait bien, quant à ses baskets usées, c'étaient ses potes d'aventures, et il les adorait, tout simplement.
Et pour ce qui était d'avancer dans la vie, il avait parcouru suffisamment de kilomètres à travers le monde avec ses pompes pour conclure que l'être humain n’avançait pas, au mieux il tournait en rond, et ces derniers temps marchait à reculons ou sur la tête.
Que faire alors ? Recommencer à zéro avec la nouvelle paire ? Pas question, sa mère serait trop fière de cette menue victoire. Prétendre qu'elle a été volée? Elle s'empresserait d'acheter une autre paire. Jeter ses vieilles amies ? Jamais de la vie, sauf au fond d’un lac en sa compagnie et un boulet autour d'une cheville. Les cacher au fond de l'armoire ? Sans aucun intérêt.

Il en était là de ses cogitations quand lui vint l’idée la plus saugrenue, la plus stupide mais la plus lumineuse à ses yeux : en porter une de chaque ! Mais oui ! Un pied dans une basket neuve et propre, tournée vers l'avenir et toutes ses promesses, et l'autre panard dans la vieille reniflante, représentative du vécu, de l'acquis et de l'expérience ! Et en plus, il pourrait alterner pied droit et pied gauche !
Fort de sa trouvaille hautement symbolique, il mit encore un certain temps à choisir quel pied irait dans quelle basket, et pour d'obscures raisons opta pour le pied gauche dans la godasse à bout de souffle.

Une fois dans la rue, il entreprit avec entrain et allégresse les trois kilomètres qui le séparaient de l'agence d'intérim la plus proche. C'était devenu une visite quasi-rituelle lors de ses brèves haltes entre deux voyages. Au premier carrefour, il croisa le vieux chien du voisin, légèrement moins agressif que son maître. Le canidé s'empressa de renifler les baskets, puis, soudain soupçonneux, incapable de mordiller le cuir trop dur de la chaussure neuve, se mit à grogner avant de sauter sur son mollet. Une petite morsure de rien du tout à la jambe droite, il poursuivit sa marche. Au bout d'un kilomètre, le même cuir trop neuf commença à lui frotter puis lui brûler le pied. Faisant fi des ampoules naissantes, il marqua la cadence en s'appuyant plus fortement sur sa jambe gauche. Sans même s'en rendre compte, il se mit à boiter sérieusement, provoquant l'étonnement ou l'hilarité des passants. Un groupe d'ados l'interpela au deuxième kilomètre :
- « Eh mec, elles sont trop bien, tes sketba, t'es carrément ouf!
- C'est un coup de tatane que vous voulez ?! » réussit-il à crier, tout en accélérant le pas, clopin-clopant.
En traversant le parc, son regard s'arrêta sur un vieil homme et sa canne, mais une nouvelle douleur pris le pas sur ses idées sournoises de vol avec agression de personne âgée. En effet, la semelle de caoutchouc de la basket gauche, usée par les kilomètres et les années, commençait à chauffer, et lui aussi. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Il tenta de chasser de son esprit l'image fugace d'un fakir, réminiscence d'un lointain voyage en Inde.
C'est à ce moment là que la dernière fibre du lacet de la basket foutue décida de rendre l'âme, libérant son pied gauche de toute contrainte. Non seulement il boitait, mais en plus il tressautait vivement à chaque pas, pour réussir à maintenir son pied dans la vieille chaussure, qui semblait profiter de sa nouvelle autonomie pour glisser puis s’échapper.

C'est dans cet état là qu'il arriva à l'agence, titubant, ankylosé, les pieds en sang, mais trop content de pouvoir encore s'asseoir. Le chargé du recrutement lui fit un grand sourire :
« Ah vous revoilà, depuis le temps ! Vous avez l’air en petite forme, vous. Vous savez, je ne veux pas vous saper le moral ni enfoncer le clou, mais on a pas reçu beaucoup d'offres d'emploi. Et pas grand-chose correspondant à votre profil. Quoique, maintenant que j'y pense... »
Il fouilla dans un tas de feuilles légèrement jaunies et écornées, et en ressortit la dernière.
« Vous qui aimez la nature et les animaux et tout ça...ça ne vous dirait pas, une formation d’apprenti maréchal-ferrant ? »
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