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L'écriture est mon moteur, le sport son carburant  [+]

Si on m’avait écouté on en serait pas là aujourd’hui. J’étais fait pour le foot, j’étais né pour m’accomplir dans ce sport. En vivre, quoi. Le problème c’était que j’étais le seul à y croire. A l’école pendant les cours mon esprit était monopolisé par la récré à venir avec la partie qu’on allait jouer. J’étais l’inverse des bons. Eux, à la sonnerie ils se précipitaient pisser et après ils revenaient s’impatienter devant la porte de la classe, déjà la tête à l’interro de maths, alors que moi, pendant l’interro je me voyais déjà en train de dribbler et de tirer au but, le meilleur avant-centre du collège. Même les heures de gym ne m’offraient pas le moyen de grappiller quelques bonnes notes parce que les profs ne nous faisaient faire que de l’athlé, de la poutre ou du volley.
Et celui qui aurait dû me donner ma chance, au contraire m’a enfoncé avec lui. Parce qu’il se croyait nul mon père ne voulait pas que je devienne quelqu’un. Il s’était jamais remis d’une grosse veste qui lui avait pourri l’existence. D’avoir trop cru se la jouer facile la claque lui avait dézingué toute ambition. Au départ c’est d’avoir trusté les plus hautes marches des podiums aux concours de chant en reprenant le répertoire d’Yves Montand, à Marseille, tout jeune, et ensuite sur la lancée, après l’armée quand il était resté en Touraine, avec la petite troupe de music-hall qu’il avait montée avec des copains tout en bossant à la fabrique de citernes. Les tournées aux quatre coins du département, les articles qui le mettaient en avant, ça n’a rien fait pour le rendre modeste. C’est surtout sa bonne réputation régionale d’animateur d’élection de miss et d’arbres de Noël qui lui avait valu une audition à l’ORTF et la fin des illusions. Attention Guy Lux j’arrive ! mais le choix pour la présentation d’un nouveau jeu télévisé s’était portée sur un autre et au retour de Paris il avait balancé tous ses costumes de scène. A partir de là il n’est plus jamais sorti en dehors du boulot, il n’a plus lu aucun journal, sauf France Football, et sa bile s’est déversée en permanence sur la télé, de préférence sur les émissions de variétés et les jeux, l’écran lui servait à attiser sa rancœur. Le foot est alors devenu son refuge, quasiment de l’idolâtrie.
Mon père m’a élevé dans le culte des idoles de son sport, il a voulu me transmettre cette vénération. Ses champions étaient intouchables, quoi qu’ils fassent on ne pouvait jamais les critiquer. Une fois je m’étais pris une baffe parce que j’avais ri d’un d’entre eux. Ça m’avait échappé. C’était Kopa qui jouait. Il était loin de ses années de gloire. Après Reims, après le Réal, il était revenu finir sa carrière en vétérans dans un club du Maine et Loire. Moi je le trouvais vieux quand il était apparu sur le terrain, comme un grand-père, je l’avais dit et déjà cette réflexion n’avait pas fait rire mon père, encore raidi d’émotion à l’annonce des équipes et au « Napoléon du foot » braillé par les haut-parleurs. Mais quand Kopa s’était pris les crampons dans la pelouse en voulant trop en faire dans ses petits dribbles sur place d’un autre âge et qu’il s’était fait piquer le ballon et retrouvé le cul sur la pelouse je n’avais pas pu me retenir. J’étais encore môme mais il n’y avait aucune tolérance quand il s’agissait de salir un dieu. Je devais avoir entre neuf et dix ans. Il m’avait emmené au stade. C’était sérieux comme si on entrait dans une église. Les autres autour rigolaient, avaient l’air heureux à l’avance de ce qui allait se passer ici. Lui, non. Il me tenait par la main au milieu des gens alors qu’on n’était pas si nombreux, mais ce n’était pas par peur de me perdre. Il voulait être celui qui me menait, qui m’intronisait.
J’avais comme tous les mômes une vision magnifiée de ma personne quand je tripotais le ballon sur le terrain de falun de notre cité, on s’appropriait d’office le savoir-faire des grands joueurs, le temps d’un match on était Revelli, Bosquier ou Henri Michel. Il a fallu qu’un jour mon père descende nous regarder, lui qui ne s’intéressait jamais à mes jeux avec les copains. Il était en arrêt maladie, un peu à cran de tourner en rond dans l’appartement. J’étais en plein dribble rageur dans ce qu’on s’imaginait représenter la surface de réparation, j’ai effacé le dernier défenseur, j’ai tiré. Je me sentais un très bon avant-centre, le regard de mon père et les clameurs imaginaires magnifiaient le passage du ballon entre les deux troncs d’acacias malingres symbolisant les poteaux de but, entre lesquels celui jouant goal n’esquissait aucun mouvement pour montrer son refus de ce poste ingrat. Mon père m’a lancé, avant de remonter tremblant de fièvre à l’appartement, « Arrête donc de gesticuler avec tes bras comme ça, on dirait un épouvantail !». C’était fini. Les pages de France Football, les images de la télé, comme si elles n’adhéraient plus sur moi, elles ne collaient plus à ma personne. Depuis ce jour je me suis senti jouer maladroitement, mes pieds n’avaient plus la grâce que je leur prêtais. Mes bras m’encombraient. Je n’avais pas appris, je croyais qu’on jouais naturellement, comme pour marcher. Et maintenant j’étais gauche, je titubais.
C’est pourtant à ce moment-là que mon père aurait dû m’inscrire dans une école de foot. Si j’aimais le foot. Pour nous jusqu’ici c’était un jeu tellement facile, dans notre tête le passage de notre terrain vague au Parc des Princes allait se faire tout seul, on jouait tellement bien. S’inscrire dans un club, à part un ou deux crétins enrôlés de force par leur père, on tenait trop à notre liberté et à notre don naturel. Il aurait dû me faire pourtant comprendre que pour bien jouer on apprenait d’abord, on faisait ses gammes. S’il aimait tant ce sport il fallait m’y pousser. A dix, douze ans, on ne sait pas encore, il faut que ton père te guide, « Tu vas essayer, si ça te plaît je t’aiderai à réussir, tu apprendras ». Mais non, comme lui à son époque dans le music-hall, je n’avais pas à sortir du lot. C’était ma condition. Dans ma vision d’enfant c’était un monde de rêve, dans la sienne c’était un domaine sacré. Si lui n’avait jamais franchi les portes de la renommée ce n’était certainement pas ce môme mal en pattes qui allait profaner le lieu du culte. Cela ne lui est même pas venu à l’esprit. On n’était que des spectateurs. Le terrain comme la scène, c’était pas pour nous.
Et de possible champion j’ai glissé vers le statut, assez répandu dans notre cité, de jeune adulte jonglant maladroitement avec le ballon, dribblant tout seul sur place, passage de jambes emberlificotés et tir dans le mur d’un bâtiment, attendant après le boulot sur le carré de trèfle et de chiendent qui a remplacé le terrain vague les derniers potes encore tentés par un petit foot avant de monter chez nous voir le grand à la télé.
J’ai fini par accepter ma condition, je suis devenu comme mon père, un spectateur. Dans la grande tribune de notre stade municipal j’entends autour de moi surtout des cris d’admiration, très peu de critique, beaucoup trop d’applaudissements. J’arrive pas à gober la bouche ouverte tout ce qu’ils font en bas. Moi aussi j’aurais pu en faire autant, souvent même mieux, avec ce qu’ils palpent pour glander comme ça. Toute cette rancœur ça m’empêche de prendre vraiment mon plaisir pendant les matchs. J’hérite de la frustration paternelle, sa carrière au music-hall avortée trouve tout naturellement son prolongement dans mes rêves inaccessibles d’idole des terrains.
Les autres, là-bas dans le virage, ils sont pas nombreux, une vingtaine au plus, mais on les entend comme dix mille. Ils regardent à peine ce qui se passe sur la pelouse. De temps en temps ils se foutent sur la gueule quand les actions du match ne sont pas terribles, tout d’un coup ils se regroupent quand une attaque vient vers eux, et ils braillent des insultes, ils charrient les joueurs, ils balancent leurs cannettes sur le goal ou l’arbitre. Du milieu de la tribune j’ai dérivé de match en match vers leur virage. Dans le groupe il y en a un qui a repéré mon manège et il ne restait plus que la grille qui sépare nos catégories quand, avant l’entrée des joueurs sur le terrain, il m’a fait signe de les rejoindre.
Tout de suite je me suis senti bien au milieu d’eux. Comme si on avait regroupé dans ce coin du stade les seuls capables de vraiment prendre leur pied. Une chose est sûre, on n’est pas là pour le foot. Notre ticket d’entrée à nous s’obtient en hectos de bière et kilos de speed absorbés, accès premium au visionnage décrypté de la séance sur le rectangle vert. On sait pourquoi on est venus, montrer notre sauvagerie, hurler notre haine aux visiteurs, les menacer de vengeance quand ils taclent nos couleurs et les bombarder d’ordures quand ils nous enfoncent un but, là, juste derrière la grille.
Pour ça le foot est bon. Je ne vois pas quel autre sport de ballon empêche les joueurs, à part le goal, de toucher le ballon avec les mains. Déjà ça c’est trop frustrant. Et pour ce qui est de se défendre, même au basket ou au hand on peut dire qu’ils se retiennent pas de se chauffer les côtes sans que les arbitres trouvent à redire. Les spectateurs ne peuvent donc pas être très révoltés en voyant les joueurs essorer leur salade entre eux. Un deuxième ligne ou un pilier étalé sur la pelouse entre les deux packs ça ne vous fait pas non plus lever spontanément du siège pour aller lui faire justice.
Tandis qu’un footballeur c’est fragile. C’est cassant. Quand on cisaille par derrière un de nos couleurs on a des lueurs de meurtre dans les yeux. Les autres, dans les tribunes ils font comme mon père devant sa télé, on les calme avec la biscotte rouge ou le péno réglementaire, mais pas nous, ça nous suffit pas, on veut la tête du coupable, on vient au stade uniquement pour ces agressions qui déchaînent notre fureur. On se vide à travers la grille de toutes nos frustrations.
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