Force de Loi

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Bureau de la commission de régulation de la règlementation de la région Basse-Normandie, lundi 21 juin 1982.

Président de séance : Jean-Paul.
Présents : Jean-Michel, Jean-Eudes, Jean-Pascal, Jean-Jacques, Jean-Pierre, Jean-Luc.
Excusés : Jean-Edouard, Jean-Christophe.



Jean-Paul ouvre la séance, l’air fermé et sérieux.
« Messieurs, l’heure est grave.
- Non, ne me dis pas qu’il est déjà dix-sept heures ?
- Non, ça va, il est neuf heures du matin.
- Ooooooooh... ben ça va. On a encore le temps...
- Oui, mais il est tout sérieux, ça doit être grave tout de même.
- Quoi donc ?
- Ben l’heure...
- Ah... si tu le dis.
- JE PEUX EN PLACER UNE ???
- Ah... vas-y, je ferai la deuxième.
- Messieurs de la commission de régulation de la règlementation, l’heure est gr...euh... le moment est important. Nos juristes ont trouvé une faille.
- Oh merde !
- Putain ! T’es grossier toi !
- Mais il a dit une faille !
- Comme une brèche ?
- Commune fissure ?
- Comme une entaille ?
- Comme une faiblesse ?
- Comme au tricot ? »
Tout le monde se retourna vers Jean-Jacques avec un air interrogateur.
« Euh... ben si, vous savez, comme la moutarde... »
Les Jean levèrent les yeux au ciel en soufflant.
Jean-Paul reprit la parole.
« Une faille comme une faille ! Un truc qui ne peut pas perdurer, sinon, on est foutu !
- Ah oui, quand même...
- Oui, oui, je vous jure, c’est assez balèze. »
Personne ne répondit. Jean-Paul continua :
«  Voici le problème.
- Ben, c’est pas une faille ?
- Si, mais c’est un synonyme.
- Ah non, je suis pas sûr. Une faille, ce n’est pas toujours un problème. En montagne, une faille, si tu ne marches pas dedans, ben c’est juste une faille.
- C’est acceptable comme argument...
- Bien sûr que c’est acceptable, c’est même carrément accept...
- MAIS ! Mais si tu glisses, que tu perds l’équilibre, que tu chutes et que ta vie ne tient qu’au piolet que tu tiens dans la main et qui s’est coincé en travers de la faille... » Jean-Luc laissa un blanc.
- Oui ?
- Ben c’est un problème.
- Ah non ! C’est plus un problème, là t’es foutrement dans la merde !
- BON ! »
Silence.
«  Bien. Voici le pro... euh... ce qui nous réunit : Dans la forêt de Cerisy-la-Forêt...
- Pourquoi tu précises ?
- Je précise QUOI ?
- Ben la forêt de Cerisy-la-Forêt ? Tu cherches à faire du nombre ? T’es dans un concours d’écriture ?
- Ben non... Le nom du village, c’est Cerisy-la-Forêt. Y’a une forêt sur le territoire de la commune. Donc c’est la forêt de Cerisy-la-Forêt...
- Ah oui... Ben c’est drôlement bête ! C’est comme si on disait : « Les grêves de Marcey-les-grêves ! »
- Ou alors « les vignes de Chanteloup-les-Vignes ? »
- Ou alors : «le pont de Joinville-le-Pont »
- Ou alors : « le château de Versailles ». »
Silence et regards à nouveau consternés vers Jean-Jacques.
« MERRRRRRRRRRRDDDDDDDDDDDDDEEEEEEEEEE ! Je vous explique ce qui va se passer : je vais parler, et je ne vais pas m’arrêter. Peu importe si vous voulez parler, peu importe même si vous parlez tout court. Je m’en fous. Je vais dire ce que j’ai à dire, parce qu’on a une décision importante à prendre et que ça demande un peu de réflexion tout de même.
- Je pense Jean-Paul que tu ne dors pas assez. Tu as les yeux tous cernés. C’est important le sommeil tu sais...
- Et la digestion aussi... C’est vital d’avoir un bon transit ! Tu digères bien ? Tu n’as pas trop de gaz ? »
Au lieu de répondre à la question, Jean-Paul prit une grande inspiration avant de déclarer :
« Dans la forêt de Cerisy-la-Forêt, ainsi que dans toute la région de Basse-Normandie, il y a des champignons. Les gens viennent, entre autres, dans la forêt de Cerisy-la-Forêt pour ramasser des champignons. Gratuitement. Et cette cueillette n’est absolument pas règlementée...
- QUOI ?????!!!!!! » Les six autres Jean s’étaient exclamés d’une seule et même apostrophe.
« Mais c’est impossible !
- Mais c’est une catastrophe !
- Mais c’est un désastre !
- Mais c’est affreux !
- Mais c’est honteux !
- Mais c’est quoi le problème ? »
Jean-Jacques sentit sur lui douze paires d’yeux qui le dévisagèrent avec gravité. Jean-Pierre prit la parole :
« Jean-Jacques. Réfléchis un peu. Tu sais dans quel pays nous sommes ?
- Euh... oui... On est en France.
- Et en France, qu’est-ce qu’on ne supporte pas ?
- Oh... beaucoup de choses : on ne supporte pas la gentillesse, on ne supporte pas les fromages pasteurisés, on ne supporte pas les élus politiques honnêtes, on ne supporte pas la simplicité, on ne supporte pas les règles, on ne supporte pas trop la réussite de son voisin, on ne supporte pas les dessinateurs assassinés froidement...
- Et c’est tout ?
- euh... je crois....
- Tu es sûr ?
- Oui, c’est mon dernier mot Jean-Pierre !
- Et les vides juridiques !
- Ah ! Merde ! Pourtant que je l’avais révisée la semaine dernière celle-là !
- Oui, c’est un vide juridique !!! Un abysse dans lequel le serpent de la mutinerie et de la division sociale n’aurait qu’une envie : se glisser pernicieusement et faire éclater le pays.
- Oh !
- Oui, oui. C’est pourquoi messieurs, je vous ai réunis et je vous presse : nous devons trouver une solution au plus vite.
- Et même plus vite.
- Il nous la faut maintenant.
- Il ne faut plus discuter.
- Il ne...
- CHUT !
- Il...
- CHUT !
- Mais...
- CHUT !
- Je n’ai...
- CHUT !
- M...
- CHUT !
- R...
- CHUT !
CHUT !
Je ne veux plus rien entendre avant une solution. »
On n’entendait plus que les cerveaux en ébullition qui cherchaient une solution au problème proposé ; ce qui, même à gros bouillons, ne faisait pas beaucoup de bruit...
« Je sais ! On n’a qu’à interdire la cueillette des champignons dans la forêt de Cerisy-la-forêt.
- Oh oui !
- Mais je vous rappelle messieurs que nous sommes en France, et, en France, on aime aussi désobéir. Il faut donc interdire mais avec parcimonie, parce que sinon, c’est comme si on n’avait rien fait.
- Ah... »
Silence de réflexion.
«  Oh ! Je sais ! On interdit tous les jours sauf le mardi !
- Oh oui !
- Pourquoi le mardi ? Pourquoi pas le jeudi ?
- Si tu veux, on peut changer et mettre au jeudi...
- Ah non ! Si on fait une règle, il faut s’y tenir ! Soit, c’est le mardi, parce que c’est important, soit on ne choisit pas de jour.
- Ah... »

« Oh ! Je sais ! Il faut autoriser au moins le week-end, sinon, les gens ne vont pas nous écouter...
- Oui, mais ils vont avoir du temps pour cueillir des champignons...
- Peu importe ! Tout ce qu’il faut c’est que ce soit règlementé.
- Ah... alors on pourrait les laisser cueillir tous les jours ?
- Si c’était règlementé, oui.
- Ah...
- Règlementé comment ?
- La taille par exemple ou le poids...
- Mais il faudrait que le garde forestier se balade toujours avec sa balance ou son mètre.
- T’as raison, c’est pas pratique. »

« Alors, on garde l’autorisation pour le week-end et on interdit les autres jours.
- Oui, mais s’il ne pleut que le lundi ?
- C’est en Normandie, il pleut tout le temps...
- Oui c’est vrai... »

« Mais il faudrait mettre le vendredi et le lundi, parce que le vendredi, ça permet de faire sa cueillette avant le week-end, si tu as du monde à dîner par exemple, ça peut être bien pratique, et le lundi, ça permet à mon oncle Bernard d’y aller, parce qu’il est commerçant, et que c’est le seul jour où il ferme...
- Bon, ça parait bien : la cueillette est autorisée les vendredis, samedis, dimanches et lundis et interdite les mardis, mercredis et jeudis... C’est bon ?
- Oui.
- Oui.
- Oui.
- Oui.
- Non.
- Pourquoi non ?
- Parce que non.
- Quoi ?
- Ben ça parait évident.
- Quoi ?
- Allez, cherchez ! »
Silence de réflexion, avec crispation des sourcils, provoquant six rides du lion plus ou moins prononcées.
« Non, là, je ne vois pas.
- Ben c’est pas bon.
- Quoi ?
- Les champignons.
- Hein ?
- Deux.
- A trois on y va. En fait, moi, je suis aussi d’accord avec Jean-Michel. Les champignons, c’est pas très bon.
- Et si c’est pas bon...
-... il faut que les enfants en mangent !
- Et même, il faudrait les traîner pendant des heures en forêt pour aller ramasser des champignons !
- Mais pas le week-end, parce que ça gênerait les zhonnètes travailleurs qui en profitent pour faire leur récolte.
- Alors, il faudrait l’autoriser le mercredi pour bien faire.
- Oh ! Oui, ce serait super ! »

Avec un grand sourire, Jean-Paul écrivit sur son bloc note avant de déclarer : « Messieurs de la commission de régulation de la règlementation, je vous propose de voter pour cette décision : la cueillette des champignons en lieu et place de la forêt de Cerisy-La-Forêt, ainsi que toutes les forêts de Basse-Normandie, sera autorisée tous les jours de la semaine, hormis les mardis et jeudis. »
Une clameur de joie s’éleva dans la petite salle de réunion.
Jean-Jacques demanda : « Mais si on nous demande pourquoi les mardis et les jeudis ? Il va falloir tout expliquer dans notre décision ? »
Les autres Jean rigolèrent. C’est Jean-Eudes qui lui répondit : « Mais mon pauvre Jean-Jacques... Qui s’en soucie ? En France, plus une loi est incomprise, plus elle est forte. Il faut garder une part de mystère... Et puis de toute façon, comme personne ne la respectera... »

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