Foi et intellect

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

(ébauche de pensée)

Discrédit de l’homme pieux en ce qu’il accepte la transcendance et refuse d’affronter la réalité teintée d’absurde, autrement dit de se faire lucide.

La foi affronte donc la lucidité. Elle est la myopie qui ferait face à la clarté. Et pourtant, n’est-il pas de mise en abîme plus violente de la sinistre condition humaine, de notre condition, que celle qu’engendre inévitablement la foi et qui la rendrait du reste de plus en plus méprisée à mesure que l’homme progresse dans la science et l’aseptisation frénétique de son mode de vie ? Dès lors, il faudrait rejeter le concept maintes fois brandi de la foi comme ‘’ doudou mental ‘’, comme bouclier aisé des ignorants, en contradiction avec les rouages complexes des philosophies, modératrices à leur manière, qui passeraient par la complète désinhibition de l’être pour le stabiliser et non par une censure préalable.

Qu’on s’interroge sur l’angoisse que procure le seuil de la foi : il est le gouffre même dans lequel tombent toutes les certitudes de l’être persuadé de sa réalité. Dès lors, le franchissement de ce seuil ne peut être qualifié d’aisé, tant et si bien qu’il faille parler de ‘’ refuge ‘’ dans lequel on se vautrerait à la première difficulté. L’acceptation de la Doctrine et de ce qu’elle implique place avant tout le converti, quel qu’il soit, face au néant de sa propre condition et le confond dans la messe éphémère du Vivant, masse qu’il devra relativiser pour améliorer sa santé psychique, centrer ses priorités sur l’essentiel, donner une quête à son existence, la quête du bien-vivre alimentée de cette satisfaction spirituelle qui passe avant tout par une maîtrise des impulsivités internes propres à chaque être, qu’il soit doté de conscience ou non. Le Christ donne un sens à la Quête mais ne nie pas spécialement l’absurdité du monde, comme le signifie notamment le rejet poli qu’il peut en faire face à ses détracteurs, préférant bien davantage orienter l’être vers une recherche spirituelle qui lui donnera un point d’ancrage au milieu de l’instabilité destructrice ambiante, en lui faisant de fait prendre conscience de l’illusoire et de l’illusion qui naît de cette instabilité.

Parce qu’il se définit comme fondamentalement miséricordieux et bon, sa présence aux côtés du converti ne doit pas susciter l’étouffement mais bien le point d’appui qui lui permettra de s’élancer dans l’existence, sans se priver des ressources intellectuelles nécessaires à sa croissance. Dès lors, est-il judicieux de parler de la foi comme renoncement à l’intellectualisme ? Doit-on systématiquement, et par acquis trompeurs, relier le Chrétien au statut de ‘’ bigot ‘’, ce qui signifierait implicitement que ses ressources intellectuelles se bornent à l’interprétation des textes sacrés et à la condamnation de tout ce qui en dévie ? Car le mystère divin ne saurait tolérer d’interprétations connexes. Car le statut du contemplatif, ou de l’homme en prière, serait le comble du néant et du renoncement à toute liberté intellectuelle, au profit de Dieu, et de Dieu seul, au sens où nos civilisations le perçoivent. Or, c’est bien dans l’humble silence du contemplatif que résiderait l’universalité des choses existantes, la vie des œuvres et l’obsession des écrivains. Ces derniers se savent en possession de l’indicible et mobilisent pourtant, dans un fanatisme qui confine au plus strict sens du devoir, tous les outils dont ils disposent (eux exclusivement, grâce à cette aisance intellectuelle dont procède le génie) afin de lui donner une forme matériellement décente. Le contemplatif, par opposition, se tait, sachant l’essence merveilleuse des choses dans l’abîme spectaculaire du silence et de la méditation. Il prendrait le parti de l’honnêteté, gardant pour lui les secrets de la transcendance, là où l’écrivain (voir le poète) se voudrait un diffuseur exalté, de bonne foi, mais tronqueur à ses dépens, en ce qu’il ne traduit non pas la vérité, mais sa vérité, malgré toutes les précautions qu’il puisse prendre dans un apparent souci de subjectivité dont il serait la victime, dans laquelle une faible portion d’êtres se retrouvent partiellement, munis des connaissances nécessaires mais ankylosantes à moyen terme.

Je suis pour ma part un contemplatif lecteur. Ce que j’écris ne compte pas. Je me rassasie plutôt d’un ouvrage, de ses innombrables merveilles, en sachant que je vais bientôt mourir. Cela suffit. Atroce vanité qui file entre mes doigts maigres et se trouve instantanément aimantée en cette croix que je porte, pour s’y fondre complètement. Je me raccroche aux promesses de la transcendance, et parfois, l’égoïste ‘’ Je ‘’, me paraît bien plus neutre que l’affirmation générale et tranquille d’une vérité fausse.

L’homme banal se repaît du monde. L’écrivain, faute d’y trouver une substance qui y soit quelque peu profitable, ou digne d’intérêt, prend la décision radicale de se faire démiurge et de recréer le monde, à la mesure de ce qu’il devrait être, faute de savoir ce qu’il est, et quand bien même il serait laid, de légitimer cette laideur, de lui donner corps. C’est la seconde interprétation que nous pourrions livrer, quant à l’adversité inconsciente que l’écrivain oppose à la plénitude du silence. Il extirpe de l’indicible une forme maladroite, qu’il magnifie de son mieux par l’habileté de la langue, et se fait, à défaut d’être seulement tronqueur, l’orchestrateur formidable de sa gigantesque escroquerie, dont il ne voit nécessairement que la légitimité pleine et entière. Dès lors, il est démiurge pour lui-même, pour le lecteur fasciné, mais nullement pour Dieu et le Silence, auxquels il apparaît sous sa véritable forme, si tant est que ces deux entités ne fassent qu’une. Cette véritable forme serait celle de l’Impuissant, de l’homme qui abdique le monde, meurt à lui-même, et renaît maître absolu en son propre théâtre. Mais en son propre théâtre seulement.

Le Christ, en ce qu’il relève de la Trinité, est la figure clé qui nous permet de conceptualiser Dieu, précisément en le matérialisant, en le faisant chair, afin de répondre aux demandes avides de nos sens, lesquelles contrastent horriblement avec leur faiblesse innée. Il est le pilier sans lequel l’Homme ne parlerait ni n’adhérerait si aisément à l’idée de Dieu. Parallèlement, il correspond à la subdivision très claire de Dieu au sein d’entités individualisées, ce qui impliquerait que, bien que créations de Dieu, les choses naturelles de la Terre (hommes, bêtes, roches et végétations...) ne soient nullement habitées par lui, qu’elles soient livrées à elles-mêmes dans un cycle voulu par Dieu, et se distinguent en cela, par exemple, de l’état divin des éléments stipulé par les préceptes géniaux de l’hindouisme. Dans ce cadre très hiérarchisé, autant qu’il le faudrait pour assurer la stabilité psychologique d’un individu quelconque, Jésus de Nazareth fait office, nous l’avons dit, de point d’ancrage majeur. Il est le Verbe, le sanctificateur vers lequel on s’achemine. Son mépris assumé des choses de la Terre semblent confirmer que cette planète serait en quelque sorte la bâtarde de Dieu, dont on ne sortirait que par une vertu et des qualités d’âme sincères, supplées d’une croyance fervente. Au-delà, cette position faussement centrale de la Terre, qui impliquerait un abandon partiel de Dieu, justifierait que des hommes se fassent démiurges, nient (ou reconnaissent faussement) cet état de choses à travers l’œuvre, qui traduirait plus implicitement la recherche d’un foyer stable, foyer offert aux milliards d’êtres piégés par l’immuable, et insupportable, instabilité qu’implique leur condition.

Il faudrait en somme croire en en la seule source de vie qui soit, s’y baigner, pour la mériter concrètement, et qui, bien plus qu’un simple appel à la crédulité, serait en fait le test impitoyable des âmes à savoir s’extraire du présent, là où un matérialisme trompeur, découlant de la perpétuelle illusion des sens, serait le lot malheureux du plus grand nombre. Cette philosophie ultime, enseignée par le Christ, et qui se détacherait fondamentalement des autres philosophies, ne servant pour la plupart qu’à canaliser et relativiser les instincts de la Terre, et de la Terre seule, en vertu d’une ignorance raisonnée de la finitude (soit un simulacre d’affrontement de la mort par la raison) ferait du Christ le philosophe par excellence. On se souvient de que la grande interrogation de Platon, formulée dans son Phédon, était de savoir si Socrate, jusqu’au moment d’ingérer la ciguë, s’était comporté en philosophe. Cette interrogation devrait également avoir cours pour le Christ, dont la mort, au même titre que celle de Socrate, ne préfigure en rien un suicide, tout au plus un sacrifice engendré par fanatisme. Les deux hommes, chacun condamné pour une forme d’impiété distincte, demeurent sages jusqu’au bout, et semblent accomplir avec simplicité ce pour quoi ils étaient prédestinés, malgré la souffrance, et par la force acharnée des choses, indépendante de leur propre volonté. Simplicité des mots, droiture aussi : l’un rappelle à Criton qu’un coq est dû à Asclepios, l’autre recommande sa mère à l’apôtre Jean. L’un se perd dans les limbes, l’autre se promet de revenir, tenant effectivement cette promesse, brisant dès lors le voile apparent de la mort et de l’illusion de vérité.
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Dranem · il y a
Intéressante réflexion sur la foi et l'intellect !

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