Flux d’Est

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LO-LA, deux syllabes enfantines que la langue fait claquer sous le palais, quatre lettres pleines de promesses à tenir. C’est le nom qu’elle avait choisi en 1994 pour son baptême du feu sur le trottoir parisien, elle venait de fêter ses 26 ans.

Vingt ans plus tard, Lola tapinait toujours devant un immeuble fissuré par la réputation du quartier Saint-Denis, décrépi par le temps qui finissait toujours par passer et mourir. Ses bas résille et ses perruques blondes officiaient la journée principalement. Il fallait que la lumière du dehors, jaune ou grise, puisse l’envelopper encore. Elle partageait le bitume avec les joueurs de bonneteau, les restaurateurs chinois et quelques filles qui étaient attachées, par le fric, la drogue ou des passeports, aux quatre murs de leurs chambres de passe. Et tant pis si les couples des immeubles voisins restaient persuadés que ce taillage de pipes à leurs portes dévalorisait leur pierre de taille. Tant pis pour ceux qui préféreraient voir pousser des arbres plutôt que des préservatifs en bas de chez eux.

Beau ou moche, elle savait faire. Au premier pas timoré d’un piéton, Lola se plaçait de profil et découvrait sa cuisse d’un geste lent et précis. Puis elle annonçait un tarif qu’elle faisait varier en fonction de la classe et des manières du chaland. Elle reconnaissait la fringue de marque à cinq mètres et le cheveu gras à dix. Pour convaincre l’indécis, elle passait une main derrière sa nuque et relevait ses cheveux. Tout se passait très vite, sans négociation ou presque. Les clients parlaient peu. Sauf certains qui lui jetaient leurs vies en pâture, comme pour s’excuser un peu d’être là, justifier leur solitude. Elle travaillait à l’instinct. Ne pas trop réfléchir, garder ses réflexions métaphysiques pour des jours meilleurs, quand ils se décideraient à venir… Mais elle savait que la vie passait comme un claquement de doigts et que l’humain avait si vite fait de se répéter. Le bégaiement était, après la bêtise, la chose la mieux partagée au monde.

Lola connaissait toutes les ficelles. Elle savait annoncer des prix exorbitants pour dissuader le client qu’elle ne pifferait pas, se montrer vulgaire ou utiliser son corps comme arme de dissuasion massive : en parlant trop fort, avec une voix trop rauque, en fixant l’autre avec l’air de vouloir en découdre. Elle se demandait comment font ces filles qui officiaient en lisière de forêts, là où l’insécurité était haute comme l’Everest et les tarifs en chute libre. Comment faisaient-elles pour écarter les cuisses quand les loups pouvaient, à tout moment, sortir du bois ?

Tous les mardis, elle se rendait à la banque déposer le fruit de son travail, cinquante euros par tête en moyenne soumis à l’impôt, comme tout le monde. Certains clients n’hésitaient pas à utiliser le chéquier du couple pour payer ce qu’ils avaient consommé : Monsieur et Madame réglaient ensemble la pipe et l’amour, merci beaucoup. À ses débuts dans la profession, Lola s’était vu offrir des verres et des bijoux en toc par des clients attentionnés, aujourd’hui les cadeaux se faisaient rares et même les plus jolies étaient traitées comme du bétail. La société avait changé, l’individualisme avait gagné, et la rue devenue aussi dure que les sexes des clients.

Elle était l’une des rares à être propriétaire de son studio. Elle bossait à son compte, les macs avaient abandonné sa cause depuis plusieurs années, et quand dehors il faisait trop noir, elle baissait le rideau. En hiver, après 20 heures, l’air était trop plein d’électricité pour se risquer à se vendre. La nuit, les visages se tendaient, tous les muscles prenaient soudain l’allure de hyènes sur le qui-vive, d’animaux prêts à bondir. Elle craignait les lames cachées dans les poings, les canifs qui sommeillaient sous les manteaux. Et même derrière sa porte fermée, elle continuait d’entendre les autres filles, celles qui avaient moins de chance, qui se trimballaient avec un mac ou une mafia aux fesses. Toute la nuit, ces filles sans joie échangeaient des poses alanguies contre des billets, montaient les escaliers avec des clients qui dix minutes plus tard, redescendraient vides d’argent et de désir. La majorité sortait mains dans les poches et têtes basses, comme des gamins pris en faute. C’est pour eux que Lola faisait encore ce job à 46 ans, pour les gentils, les habitués, des mecs trop seuls ou trop mariés, qui venaient la voir régulièrement. Ils avaient leurs jours et des prénoms, des habitudes et des odeurs.

Certaines nuits sous les néons, le quotidien n’était pas doux. En bas, les filles supportaient des gamins juste majeurs qui se déplaçaient en groupe et se croyaient tout permis. Ils venaient pour le plaisir d’injurier des putes sur le pavé. De pauvres gosses sans courage, dont l’intelligence avait probablement été aspirée, à l’instar de l’air dans les produits sous vide. Ce sont eux qui lui faisaient peur, comme la méchanceté gratuite qui transpirait sous leurs bras. Depuis qu’elle faisait ce métier, Lola avait connu des règlements de compte entre macs, des guerres de trafiquants en bas de sa porte. Mais ces dernières années, la violence avait perdu sa cible, elle n’avait plus d’autre motif qu’elle-même. Les infos débordaient de gamins qui se mettaient à cinq sur une fille, torturaient et filmaient avec des portables que leurs mères étaient bien gentilles de payer tous les mois. C’était à vomir de l’humain.

Lasse des excès de cette capitale sans lumière, Lola envisageait de tout quitter et d’emmener dans sa fugue Brigitte, sa copine du deuxième. Au prix de l’immobilier aujourd’hui, Lola pourrait revendre son studio plus de 180 000 euros, un bien qu’elle avait acheté moitié moins à la mort de sa mère. Elle rêvait de verdure, un coin de campagne où devenir plante verte. Brigitte était encore jeune et fantasmait davantage sur Monaco ou Nice, le soleil suspendu au-dessus de la mer et les paillettes des stars. Elle rêvait tout haut de clients fortunés sur des banquettes en cuir. Partir. Ne plus voir les épaules rentrées des clients s’échapper des immeubles. Après des années de sexes tarifés, acheter en province un petit chez elles avec vue. Avec vue sur un arrêt de bus ou sur la mer, n’importe quelle fenêtre où le regard ne serait plus arrêté par une enseigne de sex-shop clignotant dans la nuit.

Quand Brigitte ne tapinait pas, elle s’occupait de son intérieur. « Du rouge et du jaune ou plutôt du rose et du bleu ? À quelle hauteur le rouge ? Trop haut, trop bas, pas assez haut non ? », elle passait des heures à faire et refaire sa déco. Cette lubie amusait beaucoup Lola qui ne manquait jamais de se moquer doucement : « Maintenant que ton studio déborde de couleurs vives, tu vas augmenter le prix des passes, nan ? ». Elles s’étaient rencontrées dans un bar du Marais et avaient pris le trottoir ensemble. À l’époque, Brigitte avait séduit Lola par sa répartie. Quand cette dernière lui avait demandé si elle ne préférait pas se dégotter un mari plutôt que vendre ses charmes à des inconnus, Brigitte avait été catégorique : « Je ne veux pas d’un mari. Un chien oui. Le jour où je voudrais faire une rencontre, franchement, j’irais à la SPA ! »

Il était dix-neuf heures ce lundi-là, Lola grelottante tenait sa routine en bas de l’immeuble. Elle sautillait sur ses talons en tirant frénétiquement sur sa clope. Encore un dernier client et elle aurait terminé sa journée. À sa droite, Irina était emmitouflée dans un manteau en peau d’ours ou de phoque. Cette blonde immense venait de l’Est et occupait, depuis deux ans, le mètre carré voisin. Elle avait fait des études et s’exprimait mieux en français que la majorité des gens du quartier. Pour autant, c’était davantage sa jeunesse que sa tonne de vocabulaire qui agaçait ses concurrentes de trottoir. À gauche, la place de Brigitte était vide, elle était montée depuis plus de vingt minutes avec un client qui était déjà venu deux ou trois fois et qui baladait un corps aussi mou qu’une guimauve. Irina ne put s’empêcher d’en rire en le voyant se radiner : « Merde. C’est le dur à jouir, faut toujours que Brigitte tombe sur les mauvais coups ! » Le type, grand et fin comme une brindille, sortit quelques minutes après. Les filles le regardèrent à peine, leurs yeux collés à l’enseigne de la pharmacie d’en face, elle affichait - 6 °C.

Brigitte ne redescendit pas immédiatement. Lola s’impatientait et n’avait plus une clope pour oublier le froid qui brûlait sa peau. Elle se rapprocha de l’escalier et hurla : « Bon, tu descends la vieille ! ». Silence. Gelée comme un frigo, Lola regrettait que Paris ne soit pas plus au sud de la France. Elle décida de monter les deux étages pour déloger sa copine, une belle excuse pour réchauffer son corps tremblant. Sa porte était entrouverte et une musique cubaine s’échappait de la pièce : « Cuando Juanica y Chan Chan, en el mar cernían arena, como sacudía el jibe, a Chan Chan le daba pena… » Lola frappa fortement tout en poussant la porte : « Qu’est ce que tu fiches, bor… ? ». Le corps de Brigitte gisait sur le lit, inerte, un couteau planté dans la poitrine. La vue du sang manqua de la faire défaillir, elle hurla pour rester debout, dévala les escaliers, exigea d’un passant qu’il appelle les secours. Elle savait que le SAMU arriverait trop tard, elle savait que tout était joué. Déséquilibré, fou, désaxé, forcené, aliéné : Irina et la Police connaissaient tous les adjectifs adaptés à ce profil d’assassin.

Elle remonta à l’étage, la chambre ne dévoilait aucun signe de combat, le rouge et le jaune des murs étaient impeccables, un petit bâton d’encens finissait de se consumer dans un coin. C’était très certainement un acte prémédité, froid comme le flux d’Est qui traversait le pays depuis trois jours (la présentatrice météo avait précisé qu’il était le résultat d’un anticyclone situé vers la Scandinavie). Pour Lola, il n’était pas question de perdre de temps à se refaire le film, à se demander pourquoi ni comment la violence du monde. Inutile de ressasser son impuissance. Inutile, vraiment. Les choses n’avaient pas pu arriver autrement, il fallait l’accepter ou devenir folle. Le soir même, elle rassembla ses affaires. Dans les jours qui suivraient, elle irait enfouir son chagrin à des centaines de kilomètres de Paris. Par fidélité aux rêves qu’elle partageait avec Brigitte et par infidélité à tout le reste. Il n’est jamais trop tôt pour se sauver les os et la peau.

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Virginie ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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B Marcheur · il y a
Très beau texte. (Je crains que la réalité dépasse la fiction).
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Oka N'guessan · il y a
Très beau polar , bravo, 2 voix, je vous invite aussi a aller voter pour moi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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lucile latour · il y a
on suit les personnages, on lit avec avidité.
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Eric Lelabousse · il y a
Magnifique….Hélas -je ne sais pas pourquoi - je ne peux pas voter. Je le regrette vivement. C'est digne d'un excellent polar (en noir et blanc ?).
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Charline Martinez · il y a
magnifique…….
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M. Iraje · il y a
Bravo pour cette belle "recommandation". Mon coup de ♥♥♥ n'était pas solitaire.
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Wiame Diouane · il y a
Très bon style, texte bien écrit, harmonieux, raffiné. Top!
Je vous invite à découvrir le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Fred Panassac · il y a
Terrible, plein d’humanité, bravo pour votre belle écriture poignante et efficace !
*****

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Virginie Simona · il y a
Pour toute l'attention accordée, un grand merci !
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Chateaubriante · il y a
mon entier soutien pour votre très beau texte Virginie !
Marie Christine

"éphémère" en finale poèmes

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Virginie Simona · il y a
En deux syllabes : merci ! Et toutes mes voix (définitives) pour votre bel éphémère !

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