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Flocon dansant

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Sungra

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Le petit gars aux grands yeux émeraude rajusta ses lunettes rondes qui tombaient sur son nez. Il était discret, un peu comme un oisillon attentif, et gribouillait hardiment des mots sur sa feuille. Il marquait des choses comme " Elioth Coste " " danse " " sombre ". Ceux-là étaient soulignés, c'étaient les plus notables. Il levait ses yeux négligemment au dessus du verre rond, mastiquait sa lèvre et contemplait le fascinant spectacle qui se déroulait sous ses yeux.

" Fascinant. Stupéfiant. " Sa plume écrivit automatiquement ces lettres, glissant sans un regard sur la feuille barbouillée d'encre coulante.

Noah oublia un instant le temps tout autour de lui. Il lui sembla que l'horloge arrêtait sa machinerie, que les gouttelettes flottantes autour du corps du garçon s'étaient suspendues en l'air. Peut-être que la courbure gracieuse de l'échine dorsale du danseur allait se briser et l'éparpiller dans une folie certaine. Il auscultait ses muscles tordus, ses pointes de pieds tendues, sa chemise engluée sur sa peau suintante, son corps liquéfié par l'eau sur laquelle il dansait. Ses mains envoyaient des perles gicler en l'air, son corps se tendait dans une transe stupéfiante. Son âme semblait possédée.

" Douleur. " Ce fut le dernier mot couché sur la feuille, et il fut entouré cinq fois. Noah devenait un peu frénétique, il songea que la danse se résumait bien à cette unique articulation de lettres. Il leva son regard au-dessus de ses lunettes, sa vue en fut mauvaise et un peu flou ; pourtant il percevait toujours ce tiraillement terrifiant dans la danse d'Eliot. C'en était captivant et le petit gars dû lâcher son carnet pour s'enivrer de cette splendide danse.

°

Il devait bien être minuit, et Noah commençait à bailler. Il eut cette vague idée que l'artiste Elioth Coste se laissait un peu trop désirer et ça commençait à l'agacer. Il regarda sa montre, le rouage tournait lentement, la petite aiguille perdait la course contre la grande et ne désirait pas faire d'effort pour la rattraper.
Il attendait depuis quarante minutes, et aucune ombre fugace ne s'arrêtait sur lui. Les danseurs passaient, se gondolaient, se chamaillaient et esquissaient des pas de danses un peu trop prétentieux aux yeux de Noah. La foule d'artiste semblait trop certaine de son talent et de sa réussite ; ils avaient raison, mais le petit blondinet eut alors envie de maltraiter ses critiques, les déchirer, les brûler et en écrire des biens mauvaises.

" Monsieur Elioth Coste arrive. Il se reposait. " Vint alors une jeune assistante qui eut trop touché à la chirurgie.

Noah hocha la tête en serrant les dents, il n'appréciait pas ces jeunes starlettes un peu trop confiantes et imbues, qui s'acharnaient à le faire patienter.

Le blond laissa alors cette idée de vengeance méritée s'insinuer dans son cerveau : il n'écrirait pas un bon article sur la personne qu'était ce jeunot trop apprêté.

" Bien. " Arracha-t-il de sa mâchoire crispée.
" Ne lui en voulez pas. Mr Coste est très éprouvé par sa tournée. " Informa, mal à l'aise, la jeune femme aux cheveux décolorés et vivement plaqués derrière une oreille.
" Je juge moi-même de ce que je mets dans mes articles. J'ai attendu longtemps après l'heure fixée et ça ne peut jouer en la faveur de votre monsieur Coste Elio - "

Il s'arrêta subitement ; un brouhaha de pieds un peu emmêlés et hasardeux se fit entendre dans le couloirs, des chuchotements indécis s’élevèrent et des regards furent attirés par des bruits de pas confus et des grognements fugitifs : " Ca va, lâchez-moi, je peux m'habiller seul. " S'égosillait un jeune au teint basané, les joues rouges et le regard ardant. Il expulsait une personne du staff et enfila ,un peu tremblotant, une grosse veste en jean vintage qui engouffrait ses épaules étriquées. " Vous auriez dû me réveiller ! " Grogna-t-il plus fort en incendiant son assistante fortement gênée.

Il arrivait à grands pas et ce fut sur la pointe des pieds, ce qui étonna le critique littéraire. Il fut saisi par la raideur de ses pieds, qui se soulevaient du sol, les talons glissant contre l'air, les orteils plantés dans la semelle d'une chaussure usée. Des fois, le danseur marchait normalement, d'autres, il se mettait sur la pointe des orteils, apaisant ses articulations défoncées. Sa démarche en étant suavement chaloupée.
Ses chevilles semblaient écorchées et abîmées aux yeux de Noah et il se fit la réflexion de le noter dans un coin de sa mémoire. On aime tous les détails esthétiques. Il continuait son escalade visuel et glissa ses yeux sur un jean retroussé, troué et usé au niveau de genoux rocheux ; négligé, le certain Elioth semblait négligé. Il parcourrait sans attention sa veste en jean un peu débraillée et trop grande pour son corps trop félin. Il lui sembla bien grand d'ailleurs lorsqu'il s'arrêta devant lui, car le petit blond dû lever le nez pour observer son visage, comme un soleil surplombant une montagne impossible à gravir.
Elioth avait des cheveux roses délavés encadrant un teint un peu trop hâlé pour un jeune parisien, des lèvres charnues et un petit sourire ayant quelque chose de prétentieux, englouti par un regard assez confortable. C'était un peu comme l’ambiguïté d'un hiver froid, qui vous ravit par son atmosphère sereine pourtant si glaciale.

Noah ne sut s'il était mal à l'aise ou au contraire plutôt confiant devant le danseur un peu trop fier.

Les deux garçons mélangèrent leur aura dans une explosion de couleur invisible et c'est certainement cela qui les fit frissonner.

" Noah Tran, critique pour un grand journal, c'est ça einh. " Le cadet parlait sur un ton informel et balança sa chevelure d'un coup de main comme pour se donner un genre d'homme charmeur.
" C'est cela. " Noah eut un ton cassant, il ne supportait pas l'impolitesse.
" Allons prendre un café, nous serons mieux. " Invita Elioth en affichant son dos et commençant une course lascive.

Il était sensuel, et cela frappa le blond qui fut agacé de cette identité trop clichée.

Elioth marcha hâtivement sur la pointe des pieds jusqu'à la sortie du théâtre et Noah dû le suivre en trottinant derrière lui. Le danseur trébucha en butant contre le pas de la porte et grognait férocement envers lui-même. Noah lui demandait si ça allait, parce que l'attitude du jeune garçon semblait étrange. Le basané répondit que tout allait parfaitement bien, qu'il était un peu éprouvé et que le froid giflait les joues ce soir. Textuellement, il avait dit " Bordel, on se les caille. " en enfournant son nez dans son écharpe laineuse.

C'était vrai, l'hiver était frileux et engorgeait le coeur de Noah d'un drôle de sentiment. Ou alors était-ce la faute d'Elioth.


°

" Que ressentez-vous sur scène, Elioth ? "
" Le plaisir et la douleur. "

Noah échoua la mine de son crayon sur la feuille, stoïque, sûrement un peu pantelant. Ses mots l'avaient interpellé mais il tachait de ne pas en tenir compte. Il hochait simplement la tête et griffonna sur son calepin les attitudes prononcées du jeune garçon. Ce bracelet scintillant qui l'aveuglait à chaque fois qu'Elioth secouait son poignet, le tournait, le tordait, jusqu'à démêler un noeud de nerfs pour ensuite le refaire. Ce cou qu'il craquait, ce tortillement de hanches un peu maladroit sur la chaise dur du café, ce pied qui tapait en rythme sur une mélodie aphone, ou encore cet anneau à son index qu'il triturait machinalement.
Le blondinet aux pupilles vertes but un peu de café en regardant Elioth derrière ses verres ronds, avec ses deux grands yeux un peu trop arrondis et passifs.

Le mat, lui, souriait. Il se croyait dans une sitcom bas de gamme, avec un garçon charmant et étrange devant lui, sa bouche en coeur et un air semblable à un hiver froid mais heureux.

" Il semble que vous ayez de nombreuses fans. " Noah ingurgitait son café et le danseur rit à sa remarque. Il avait un sourire scintillant et bien un quelque chose d’attendrissant dans le regard, un peu juvénile mais effacé. C'était comme voilé derrière des flocons d'hiver. " A quoi cela est dû ? " Continua le critique.
" J'aurais aimé dire pour mon talent, mais je crois que le physique joue beaucoup. " Il haussa un peu les épaules et toussa brièvement, sec et gras. Sa pomme d'adam mouvait dans un raclement ignoble.

Noah haussa les sourcils et pour la première fois de la soirée, il remarquait des cernes pochés sous ses yeux clos. Le danseur avait l'air fatigué, et sa main essuya furieusement sa bouche dans un geignement sévère.

" Excuse-moi, j'ai chopé un rhume. "
" Ce n'est rien. " Noah s'affala sur sa chaise et jeta un regard sur l'horloge qui tournait un peu trop vite à son goût. Il était tard et il n'y avait plus grand âme dans les rues d'ordinaire bondées de Paris.

Ou peut-être des jeunes ayant désobéi à leurs parents, ou un vieillard perdu, un alcoolique sans-abri qui crie tous les soirs. Des hors normes, un peu comme les deux âmes qui ne se lâchaient pas des yeux sans s'en rendre compte.

" Je suppose que la tournée nationale de la troupe est longue. Vous êtes la vedette, vous devez réellement beaucoup travailler. "

Elioth avait la main sur le coeur et leva soudainement son regard dans son interlocuteur. Ah, le temps s'étirait un peu entre les deux, et l'horloge fut cassée un instant. On n'entendit plus rien du tout que les battements et les palpitations de leurs coeurs dans leurs veines serrées. Il se passa probablement quelque chose de surnaturel, car ils sentirent leurs chairs devenir un peu froides et flasques.

Subitement, Elioth éclata de rire joyeusement, frappa la table avec amusement. Les tasses rebondirent, des gouttes de café fuirent et tombèrent sur le bois propret. Noah eu du mal à saisir le rire du jeune homme et roula des yeux avec un air agacé. Il songea que c'était un enfant, un peu insupportable et trop impertinent ; il n'avait que sa fausse gentillesse innocente pour vous faire s'enticher de lui.

Alors, il griffonna rageusement sur son calepin : " rire insupportable et exagéré ". Il se promit de lutter pour ne pas le mettre dans l'article. Il faudra bien gommer les innombrables défauts du jeune homme.

" Ah pardon... " Le danseur se calmait avec la bouche plissée d'un côté et ça le rendait hautain. Le sang de Noah se déversa dans son coeur et il sembla s'avaler lui-même dans son agacement. " Si je m’entraînais je serais déjà dans un fauteuil roulant. "

Elioth parut moins assuré à ces mots et cela intrigua le critique. Voilà maintenant que le jeunot ne le regardait plus et toussait. Il respirait bizarrement un coup et puis ça allait mieux après quelques sifflements. Il n'avait pas l'air en bonne santé, et cela piqua la curiosité de Noah.

" Quand tu dis douleur. A quoi songes-tu ? "

Elioth ne rétorqua pas. Elioth ne voulait pas répondre. Elioth déviait à sa guise les conversations qui l'irritaient. Il les amenait là où il voulait. Alors, il planta son regard trop certain pour l'être dans celui de Noah. Leurs poils se hérissaient sur leurs chairs frémissantes.

" Tu me tutoies ? "
" N'est-ce pas toi qui es malpoli ? " S'insurgea le blond en serrant son stylo sur la feuille. Il aurait pu en casser la plume effritée tant sa poigne colérique oppressait le plastique mâchouillé.

Le danseur aux cheveux roses posa sa tête dans la paume de sa main avec un sourire amusé et une certaine mesquinerie qui arracha un haut-le-coeur au plus âgé. Lui aussi eut un rictus.

" Si tu veux que ton article soit des plus représentatifs, tu peux directement marquer que je suis un pauvre type arrogant, mesquin, et sans valeur morale. Mais qu'au moins, j'ai du talent. C'est ce que tout le monde pense. Et ça nous escortera de tourner autour du pot ensemble à 2 heures du matin. " Le danseur finit sa tasse en une goulée et lâcha ensuite un soupire d'aise rieur, assurant que c'était brûlant.

Noah le vit ensuite prendre sans mot un appui considérable sur la table qui tanguait un peu. Elioth se leva avec peine, grimaçant, une main roulant sur sa hanche cassée. Il plantait ses ongles dans sa chair, griffant son épiderme ramolli et tous ses muscles furent étirés de douleur. Il fut alors comme contraint de se mettre sur la pointe des pieds. Ce qui était étrange, c'est que son corps criait à l'aide alors que son visage ne manquait pas de culot, et affublait Noah d'un regard sombre et trop mystérieux.

" Tu es blessé ? " Questionna le critique aux taches de rousseurs.

Elioth laissa échapper un rire de ses lèvres charnues : " Tu peux aussi dire que je suis un gamin qui abuse de la vie et qui en mourra. "

Les deux âmes quittèrent le café en silence, Elioth ne trébuchait pas cette fois-ci et ses talons rencontrèrent le sol dans un sourd bruit de lourdeur. Ses tendons gisaient aux creux de sa peau fondue, ils lui faisaient mal.

La sonnette du café cessa son carillon lorsque la porte se refermait et le froid vint mordre le peu de chaire encore dénudée.

Les deux garçons convinrent de se quitter ainsi. Ils se regardèrent, longuement, un peu plus qu'ils n'auraient dû et suffisamment pour trembler dans leur vêtement. Il était difficile de savoir ce qu'ils ressentaient, ou ce qu'ils désiraient. Ils ne savaient plus trop ce qu'ils faisaient dehors, quel jour nous étions, si l'horloge était repartie dans son tictac incessant ou si les gouttelettes étaient toujours suspendues en l'air. Qui ils étaient, ou qu'ils auraient dû être. Pourquoi ils étaient là, devant ce café à l'odeur mielleuse, à se regarder bêtement alors que le vent pinçait leurs peaux, que leurs cheveux s'ébouriffaient dans les bourrasques, que leurs lèvres frémissantes devenaient un peu blanches.
Ils ne dirent alors qu'une chose, et cela leur suffisait peut-être dans ce dialogue silencieux.

" Noah Tran. "
" Elioth Coste. "

Et les mots frissonnants roulaient parfaitement contre leurs langues, s'élevaient comme une poésie en prose, rimant sur les syllabes blanches. Les yeux d'Elioth étaient comme des trous noirs dont le rayonnement cosmique s'apparente à l'innocence et Noah s'y noya un instant en souriant de sa bouche en cœur.
Ce fut tout ce dont ils eurent besoin. Ils s'éloignèrent, et ne se retournaient pas.

Les deux avaient un sourire nuageux sur leurs lèvres gercées.
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